Histoire coloniale et postcoloniale

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le dépassement de l’européocentrisme

Serge Gruzinski et la mise en question de l’écriture européenne de l’histoire

lundi 29 janvier 2018

Dans "La Machine à remonter le temps. Quand l’Europe s’est mise à écrire l’histoire du monde", Serge Gruzinski explore la manière dont l’écriture de l’histoire des sociétés amérindiennes et du monde par l’Europe occidentale a représenté une entreprise de colonisation des mémoires. La domination coloniale est aussi passée par l’écriture de l’histoire des autres. Historien spécialiste de l’Amérique latine des XVIe-XVIIIe siècles, il enseigne à Paris, à l’EHESS, à l’université de Princeton (États-Unis) et à celle de Belém (Brésil).

La machine à remonter le temps. Quand l’Europe s’est mise à écrire l’histoire du monde, de Serge Gruzinski, éditions Fayard, 2017, 360 pages, 21,90 euros.

Notre idée de l’Histoire et du temps, explique l’auteur, a elle-même une histoire, intimement liée à la colonisation par l’Europe des autres parties du monde depuis le XVIe siècle. Les Espagnols, dans leur entreprise depuis les côtes ibériques vers le Mexique, se sont mis à écrire l’histoire des Indiens en imposant notre manière européenne de construire le passé.

Gruzinski met au jour les fondations de la « citadelle eurocentrique » qui s’est imposée au monde et engage à s’interroger sur la façon dont nous sommes devenus des Occidentaux et sur les résistances que déclenche une hégémonie que la mondialisation a rendue planétaire.

  • Le XVIème siècle marque un tournant majeur pour l’historien car, du fait de la naissance de la mondialisation, avec la colonisation ibérique, les hommes commencent à penser en termes globaux.
  • La domination coloniale est aussi passée par l’écriture de l’histoire des autres. En effet, pour mieux les exploiter, les autorités coloniales ont du dresser un état des lieux : ressources locales, main-d’œuvre, formes de pouvoir, coutumes, fiscalités.
  • Cela a aussi représenté un tournant dans la manière dont on raconte l’histoire du monde, les Européens ayant imposé une histoire façonnée par le christianisme. Ils ont ainsi introduit une nouvelle matrice, de nouveaux modes de pensée.
  • Ce choc a eu un double effet :
    • Les autres peuples ne pouvaient plus se regarder que dans le miroir de l’Occident : ils ont été sommés d’imiter le modèle européen.
    • Par la suite les mouvements nationalistes ont utilisé ces modes de pensée pour justifier leur émancipation du joug occidental et/ou colonial.
  • Cinq siècles après le XVIème, une grande partie du monde écrit toujours le passé d’une même façon, une façon européenne. Aujourd’hui, la dynamique de globalisation, qui a durablement façonné le monde, impose une autre approche de l’histoire :
    • Notre réflexion critique doit se développer dans le cadre global d’une histoire européenne qui assume ses liens avec d’autres mémoires et d’autres passés, sans s’enfermer dans la sphère continentale.
    • Dans une société comme la nôtre, qui a vu arriver des populations venues d’ailleurs, comment peut-on envisager de ne s’intéresser qu’à l’histoire hexagonale ? La diversité des populations européennes exige un enseignement de l’histoire qui ne soit pas seulement cantonné aux frontières de la France.

Repenser le travail de l’historien, pour cet auteur, commande d’imaginer une histoire globale qui puisse faire sens dans nos lycées et collèges.

Serge Gruzinski a publié, chez Fayard, La Pensée métisse (1999 ; 2012), L’Aigle et le Dragon (2012) et L’Histoire, pour quoi faire ? (2015).

Nous publions ci-dessous des extraits de deux entretiens que cet auteur a accordés à propos de ce livre à l’Humanité dimanche et à BiblioOBS


Serge Gruzinski : « L’écriture de l’histoire est au cœur de la globalisation engagée au XVIe siècle »

Entretien réalisé par Lucie Fougeron, l’Humanité Dimanche, jeudi 19 octobre 2017.

l’Humanité Dimanche . Pourquoi situez-vous au XVIe siècle, avec la colonisation ibérique du Nouveau Monde, la naissance de la mondialisation ?

Serge Gruzinski. Avec les grandes découvertes et les avancées de la colonisation ibérique en Amérique, pour la première fois des liens réguliers se développent entre les quatre parties du monde. Des êtres, des choses, des croyances et des idées se mettent à faire le tour de la planète sous l’impulsion de deux puissances européennes, l’Espagne et le Portugal. Les réseaux commerciaux, politiques (la Monarchie catholique), religieux (les missions), intellectuels (l’imprimerie européenne s’installe à Mexico, Lima, Goa ou Macao) constituent quelques-uns des rouages d’un processus planétaire d’homogénéisation de l’espace et du temps que j’ai appelé dans Les Quatre Parties du monde [1].

HD . En quoi la façon européenne de construire le passé, celle des colonisateurs, est-elle une dimension de cette mondialisation ?

Serge Gruzinski. Au XVIe siècle, des Espagnols se mettent à écrire l’histoire des indigènes du Nouveau Monde mais ce n’est pas qu’un exercice d’historien. La capture des mémoires locales apparaît comme une dimension essentielle d’une entreprise de colonisation qui s’attaque à des territoires jusqu’alors inconnus. Pour mieux les exploiter, les autorités coloniales dressent un état des lieux : ressources locales, main-d’œuvre, formes de pouvoir, coutumes et fiscalité. L’idée s’impose d’écrire l’histoire des populations indigènes. Cette opération rime avec intégration : on inculque aux vaincus une vision chrétienne du passé, du présent (colonial) et du futur (le Salut). Les Indiens se retrouvent embarqués dans un récit qui oppose systématiquement le monde d’avant la Conquête, païen et idolâtre, à un présent colonial et chrétien. En synchronisant les terres conquises avec la chrétienté européenne, en les plongeant dans un temps et un passé uniques, l’écriture de leur histoire se révèle l’un des moteurs de la mondialisation ibérique.

Mais ce qui prend forme dans le Mexique du XVIe siècle ne fait que préfigurer d’autres expériences historiques – dans l’Inde des Britanniques, dans l’Afrique du XIXe siècle, dans la Chine du XXe siècle – dans lesquelles l’expansion européenne s’accompagne d’une réduction des mémoires locales aux différents paramètres historiques que l’Europe exporte dans le reste du monde.

HD . De ce point de vue, comment s’est traduit pour les Amérindiens le choc de la rencontre avec leurs colonisateurs ibériques ?

Serge Gruzinski. Les sources indigènes révèlent avec une remarquable précision ce qu’a signifié le passage à l’écriture et la projection de concepts comme l’idée de temps conçu comme un flux inexorable et orienté. L’imposition d’une forme d’histoire d’origine européenne n’a pas laissé indifférentes les élites indiennes qui cultivaient d’autres formes de mémoires et d’autres façons de la fixer et de la transmettre. En fait, nous sommes face à des systèmes de pensée qui opéraient selon des logiques différentes et qui avaient du réel une autre approche que les moines de la Renaissance et que nous-mêmes aujourd’hui. Cette différence se traduit au niveau des moyens d’expression : côté européen, le livre, l’écriture alphabétique, l’image, tous réceptacles d’informations, n’ont pas grand chose à voir avec le codex mexicain [2] qui rend présent et même palpable le monde humain et divin qu’il évoque.

Il ne s’agit pas simplement d’introduire une histoire interprétée par les Européens à la place d’une histoire racontée par les Indiens. Le processus ne se limite pas à une transformation ou à un appauvrissement des programmes scolaires. Les Indiens doivent séparer dans leurs mémoires ce qui est « réel », donc historique, de ce qui est « fabuleux » ou mythique. Un tri qui ne va pas de soi. D’une part parce que les Européens sont dépendants de l’information que leurs interlocuteurs acceptent ou non de leur livrer. D’autre part, parce que les indigènes formatent leurs données en fonction de logiques et de points de vue qui leur sont propres. Il est vrai que la marge de manœuvre qui leur est laissée s’amoindrira avec le temps. Les cadres de pensée européens – chrétiens et aristotéliciens – qui opèrent derrière l’écriture de l’histoire et son support privilégié, le livre, finissent par venir à bout des résistances opposées par les élites indiennes. Ils triompheront au Mexique comme dans le reste du monde.

HD . À l’issue de cinq siècles d’« historicisation du globe », assistons-nous à la fin de ce processus ?

Serge Gruzinski. Il est possible que l’extension à la planète entière de notre manière d’écrire l’histoire se traduise par un essoufflement. Comme si cette victoire signifiait également sa fin. Il semble qu’à la frénésie conquérante, qui a démarré au XVIe siècle et culminé au XXe, aient succédé un désintérêt pour l’Histoire et une fixation exclusive sur le présent, sans parler d’une indifférence pour l’avenir, au mieux évoqué par les sinistres paysages de Blade Runner 2049.

HD . Votre réflexion n’aboutit-elle pas à dissoudre l’histoire « à l’européenne » ?

Serge Gruzinski. En tant qu’Européens, nous ne pouvons pas liquider les instruments que nous avons créés et qui nous servent à penser le monde. Mais en tant qu’historiens, nous devons dégager ces outils de la couche d’eurocentrisme qui les contamine et réduire les effets pervers de leur association à la colonisation du monde. L’expansion européenne, qui a donné une portée exceptionnelle à notre outil, en a également fait un instrument de domestication des imaginaires. Cette réflexion critique ne saurait se limiter aux limites de l’Hexagone. Elle doit se développer dans le cadre global d’une histoire européenne qui assume ses liens avec d’autres mémoires et d’autres passés, sans s’enfermer dans la sphère continentale. Ainsi, nos amis espagnols et portugais, héritiers d’histoires qui concernent l’Afrique, l’Asie et les Amériques, ont-ils beaucoup à nous enseigner.

HD . L’approche « globale » de l’histoire, dont vous êtes un pionnier, fait une percée en France au-delà du cercle des spécialistes, comme avec l’Histoire mondiale de la France dirigée par Patrick Boucheron. Que vous inspire cela ?

Serge Gruzinski. Je relativiserai cette percée. C’est pour une grande part une illusion propagée par la presse. Que certains médias s’intéressent à l’histoire globale est sympathique, mais cela ne signifie pas que les universités et la production éditoriale leur emboîtent le pas. Il existe une France profonde des historiens qui hésitent encore à s’avancer au-delà de nos frontières. Il existe aussi un silence sur de remarquables travaux publiés en France — Le grand désenclavement du monde de Jean-Michel Sallmann [3] — ou en Allemagne — What is Global History ? de Sebastian Conrad — dont on aurait intérêt à s’inspirer davantage si l’on veut donner à l’histoire globale une dimension réellement innovante. […]


« L’Europe a construit sa domination en écrivant l’histoire des autres »

Entretien par Sébastien Billard, publié par BiblioObs le 29 décembre 2017.

[…]
BibliObs . L’Europe est-elle encore aujourd’hui le moteur de ce processus de mondialisation, qu’elle a amorcé au XVIe siècle ?

Serge Gruzinski. Après l’Espagne, qui a été moteur de cette mondialisation au XVIe siècle, les puissances anglaises et françaises ont pris le relais aux XVIIe-XVIIIe siècle. Mais depuis la Première Guerre mondiale, nous sommes entrés dans une crise de la domination européenne. L’Europe a peu à peu perdu le leadership moral — avec la Shoah — puis le leadership économique et technologique. Le déclin européen n’est pas récent, il a commencé il y un siècle ! Le véritable moteur de la mondialisation, maintenant, c’est évidemment la Chine.

BibliObs . Vous vous inscrivez depuis plusieurs années dans une approche « globale » de l’histoire, qui s’efforce d’insérer l’histoire nationale dans un cadre bien plus large. Comment percevez-vous certaines critiques, qui y voient une culture de la repentance ?

Serge Gruzinski. Faire de l’histoire « globale », ce n’est pas faire acte de repentance. Faire de l’histoire « globale », c’est avoir un regard critique sur l’histoire telle qu’elle a été écrite pendant des siècles, une histoire eurocentrée, fondamentalement liée à la chrétienté et construite sur un biais colonial. C’est prendre conscience que notre histoire n’est pas neutre, qu’elle a été imposée à plusieurs peuples, et qu’il importe donc de prendre quelques distances vis-à-vis d’elle.

La mondialisation est un phénomène très ancien, vieux de cinq siècles. Ce qui me frappe, c’est de constater à quel point, encore aujourd’hui, nos schémas mentaux font que l’on reste très ignorants de l’étranger et du lointain, et très rétifs à s’y intéresser. D’une certaine façon, nous pensons encore comme au XVe siècle, avant la découverte de l’Amérique, comme s’il ne s’était rien passé depuis, et comme si l’échelle nationale restait la plus pertinente pour comprendre le monde.

BibliObs . Les débats sur l’histoire, comme enseignement ou non du « roman national », sont donc dépassés ?

Serge Gruzinski. Je le crois. Les médias accordent bien trop d’attention à ce type de débats, qui n’ont pas vraiment d’intérêt. Dans une société comme la nôtre, qui a vu arriver des populations venues d’ailleurs, comment peut-on envisager de ne s’intéresser en 2017 qu’à l’histoire hexagonale ? La diversité des populations européennes exige un enseignement de l’histoire qui ne soit pas seulement cantonné aux frontières de la France.


[1Les Quatre Parties du monde, de Serge Gruzinski, Points Seuil, 2006. la « mondialisation ibérique ».

[2Il restitue sous la forme d’une peinture, en jouant sur le chromatisme, un répertoire de pictographies et la distribution dans l’espace, tout ce que les Indiens jugeaient pertinent dans leur environnement : éléments mémoriels, repères géographiques, présences humaines et supra-humaines, etc.

[3Le Grand Désenclavement du monde, de Jean-Michel Sallmann, Payot, 2011.