Histoire coloniale et postcoloniale

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Robert Ménard ranime la guerre des mémoires

vendredi 13 février 2015

La France compte un grand nombre de rues ou de places “du 19 mars 1962”, date du cessez-le-feu en Algérie, jour où beaucoup de Français ont été soulagés à l’annonce d’un événement qui laissait entrevoir la fin d’une guerre coloniale qui durait depuis plus de 7 ans. Le référendum du 8 avril 1962, approuvant à plus de 90% en métropole les accords d’Evian et l’autodétermination de l’Algérie, montrait qu’une très forte majorité de Français aspiraient à la paix. Certes les armes ne se sont pas tues à partir du cessez-le-feu et de nombreuses victimes se sont ajoutées de part et d’autre – l’OAS ayant joué la politique du pire.

Robert Ménard, maire de Béziers, écrit dans le numéro de janvier 2015 du Journal de Béziers qu’il « veut en finir avec [cette] date infamante ». Il met en place pour le 14 mars prochain une double provocation : d’une part débaptiser la “Rue du 19 mars 1962” et d’autre part lui donner comme nouveau nom : “Rue du Commandant Denoix de Saint-Marc”.

Pourquoi Ménard a-t-il choisi ce nom ? Denoix de Saint-Marc a un passé de résistant et il a été déporté, mais c’est l’officier putschiste que Ménard a décidé d’honorer, le commandant du 1er Régiment étranger de parachutistes, fer de lance du putsch d’avril 1961 visant à renverser la République et son président le général de Gaulle.
L’historien Gilles Manceron a écrit une biographie de l’ancien officier de renseignement de la 10e division parachutiste dans un article intitulé Hélie Denoix de Saint-Marc ou la fabrication d’un mythe.

Robert Ménard avait annoncé son intention le 5 décembre 2014, il l’a fait adopter par le conseil municipal de Béziers le 11 décembre 2014 :

Béziers : délibération n° 20 du conseil municipal du 11 décembre 2014

Après s’être félicité de la décision de Robert Ménard, le Cercle algérianiste a lancé un appel à une forte mobilisation pour le 14 mars 2015 :

Communiqué du cercle algérianiste (8 février 2015) [1]

Béziers - Inauguration de la rue Commandant Denoix de Saint-Marc

Le 14 mars prochain à 14h30, à l’initiative de Robert Ménard, maire de Béziers et algérianiste lui-même, sera inaugurée la rue Commandant Denoix de Saint-Marc en remplacement de la rue du 19 mars 1962.

Cette initiative comporte une double symbolique que le Cercle algérianiste a été l’une des toutes premières associations à saluer :

  • Tout d’abord elle efface dans une ville qui a joué un rôle majeur dans l’accueil des Français d’Algérie qui y demeurent encore nombreux, la sinistre date du 19 mars 1962, date de négation des drames et des crimes commis contre les Harkis et les Pieds-Noirs.
  • Mais, elle honore également une personnalité emblématique qui a fait du sens de l’honneur et de l’engagement sa priorité absolue jusqu’à y sacrifier sa liberté et sa carrière. Rappelons qu’Hélie de Saint-Marc a toujours affirmé sa solidarité avec les Pieds-Noirs et les Harkis et réclamé que justice leur soit rendue.

Pour ces raisons la manifestation du 14 mars 2015 à Béziers revêt une importance majeure. De nombreuses délégations algérianistes de Hyères, Marseille, Aix-en-Provence, Perpignan, Valence, Mont-de-Marsan, Pau, Carcassonne, Montpellier, Nice, Narbonne et Béziers, sont annoncées.

Cette mobilisation ne doit pas faiblir et doit être amplifiée. C’est la raison pour laquelle nous comptons sur chacun d’entre vous pour mobiliser parents et proches afin que cette manifestation en hommage à Hélie Denoix de Saint-Marc soit un succès.

Thierry Rolando
Président du Cercle algérianiste


Mais, pour certains, l’hommage reste insuffisant. C’est ainsi que circule sur internet un courriel daté du 10 février 2015 adressé à Ménard et qui, après l’avoir remercié pour sa « magnifique initiative », déclare qu’il eut été « plus approprié de lui [Saint-Marc] attribuer un emplacement reflétant plus dignement son statut, en l’occurrence un site au centre ville… plutôt qu’une rue “obscure” ».

Le fait de déboulonner la plaque “Rue du 19 mars 1962” pose le problème de la préservation des lieux de mémoire. Lors de son assemblée générale d’octobre 2014, l’UFAC (Union française des associations de combattants) s’est insurgée que « au gré des élections désignant de nouveaux élus, des noms de lieux (rues, places, écoles…) soient débaptisés, que des plaques commémoratives soient
enlevées ». L’association « demande que l’Etat, garant des règles de la République, veille à ce que ce genre de faits ne puisse se reproduire. » [2]

L’association nationale des Pieds-Noirs progressistes (ANPNPA) a pris une position très claire d’opposition à cette nouvelle foucade du maire de Béziers :

Communiqué de l’ANPNPA (12 février 2015)

A propos de la rue du 19 mars 1962 à Béziers

Il existe encore à Béziers, comme en des milliers d’autres lieux en France, une rue du 19 mars 1962, date du cessez-le-feu en Algérie. Que crimes et violences aient continué après cette date, d’un coté comme de l’autre, avec notamment la folie meurtrière de l’OAS qui s’est alors déchainée, n’enlève rien au fait que le 19 mars demeure la date symbolique qui marque la fin de la guerre d’Algérie.

La municipalité d’extrême droite de Béziers a décidé de débaptiser la rue du 19 mars 1962 pour la renommer rue du commandant Hélie Denoix de Saint Marc. Qui est donc cet officier ? L’historien Gilles Manceron en a récemment dressé le portrait, et a décrit le rôle qui fut le sien pendant les guerres coloniales. Alors qu’il commandait en Algérie le 1er REP (légionnaires parachutistes), Denoix de Saint Marc s’est illustré en rejoignant avec son régiment le putsch d’avril 1961. Arrêté après l’échec du putsch, il est jugé, condamné à dix ans de réclusion criminelle, et emprisonné avec les chefs de l’OAS.

L’Association des Pieds Noirs Progressistes et leurs Amis (ANPNPA) dénonce la décision inacceptable de la mairie de Béziers, cette insulte à l’histoire, cette provocation d’extrême droite qui entend remplacer un symbole de paix, le cessez-le-feu, par un symbole de guerre, un officier putschiste.

Le maire d’extrême droite de Béziers, Robert Ménard, annonce pour le 14 mars la cérémonie du re-baptême de la rue, en conviant à cette manifestation diverses associations, qui elles aussi vomissent la haine et la revanche. L’ANPNPA appelle à se rassembler contre cette manifestation honteuse. Elle prendra toute sa part dans la mobilisation des forces et organisations démocratiques qui s’y opposent.

La FNACA (Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie), qui compte près de 350 000 membres, est évidemment concernée par les projets du maire de Béziers. Nous reprenons un texte publié dans le numéro de février 2015 (n° 534) de leur mensuel L’Ancien d’Algérie :

Le point de vue de la FNACA

L’HISTOIRE INSULTEE

La Commission Mémoire-Histoire élève sa plus énergique protestation contre la provocation que constitue la décision du maire de Béziers de débaptiser dans cette ville la rue du “19 Mars 1962 Cessez-le-feu de la guerre d’Algérie”.

Cette décision inique survient au lendemain du jour où cette même municipalité a décidé d’inaugurer une rue portant le nom d’Hélie Denoix de Saint Marc, ancien officier putschiste, condamné à dix ans de réclusion et amnistié.

Elle est perçue comme une provocation, une revanche de l’OAS vis-à-vis des soldats du contingent et de tous les militaires républicains qui, par leur loyauté aux institutions de la République, ont fait échec au putsch des généraux en avili 1961.

Elle est une insulte à nos camarades Morts pour la France, à ceux qui ont survécu, à l’hommage que nous rendons chaque année le 19 mars, lors de la Journée Nationale du Souvenir et de Recueillement à la Mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc.

Nous demandons que l’État se porte garant des lieux mémoriaux, rues, écoles, commémoratifs symbolisant des événements marquant de notre Histoire de France, comme l’exige l’UFAC nationale lors de sa dernière assemblée générale en octobre dernier.

Nous appelons l’ensemble des adhérents de notre Fédération, et plus largement la population française, sa jeunesse et ses institutions, à tout faire pour que l’Histoire soit respectée.

19 mars 2015, ne laissons pas insulter l’Histoire et ses dates.

Paris, le 14 janvier 2015

Non, le 19 mars n’est pas une date infamante comme l’écrit le maire de Béziers, feignant d’ignorer l’histoire.

La position de la France le 19 mars 1962 n’avait rien à voir avec celle de l’Allemagne vaincue par les Alliés et contrainte de signer l’armistice le 8 mai 1945.
D’ailleurs, le 8 mai n’est pas une date infamante pour le peuple allemand : le 8 mai 1985, le président de la République fédérale d’Allemagne, Richard von Weizsäcker, a déclaré devant le Bundestag que le 8 mai 1945 avait marqué la « libération » et non la capitulation de son pays.

Le 19 mars 1962, c’est l’entrée en vigueur du cessez-le-feu inscrit dans les accords d’Evian, négociés et signés par le gouvernement français démocratiquement élu. Avec la fin des combats, était aussi reconnu le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.


Voir en ligne : appels à contre-rassemblement à Béziers, le 14 mars (màj)