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L’historien Pap Ndiaye alerte sur un vote illusoire

Retirer le mot « race » de la Constitution risque d’affaiblir le combat antiraciste

samedi 1er septembre 2018

Le 12 juillet 2018, les députés français ont voté en faveur de la suppression du mot « race » de la Constitution. Si la réforme constitutionnelle voulue par le président de la République aboutit, son article 1er stipulerait que la France « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction de sexe, d’origine ou de religion » au lieu de « sans distinction d’origine, de race ou de religion ». Pour Pap Ndiaye, professeur d’histoire à Sciences-po, cette suppression du mot « race » risque d’affaiblir le combat antiraciste.

Pap Ndiaye : « Gommer le mot “race” de la Constitution française est un recul »

Une vidéo de son entretien avec Coumba Kane et Emile Costard a été mise en ligne par Le Monde, le 10 août 2018.



Pap Ndiaye est professeur des universités à l’Institut d’études politiques de Paris, spécialiste de l’histoire sociale des Etats-Unis, particulièrement celle des minorités. Auteur notamment de La Condition noire. Essai sur une minorité française (Calmann-Lévy, 2008) et Les Noirs américains. En marche pour l’égalité (Gallimard, 2009).

Source

En voici la transcription par le site histoirecoloniale.net

En supprimant le terme de « race » de la Constitution française, on fait un beau geste, on est content du point de vue philosophique, mais, du point de vue de l’action, on opère un recul.

Il faut regarder du côté du préambule de la Constitution de 1946 et de la Constitution de 1958, où le mot « race » figure effectivement dans l’article 1 et dans l’article 2. Cela ne signifie pas que les législateurs croyaient, alors, en l’existence des races. Le terme de « race » est simplement mentionné dans ces textes constitutionnels comme un point d’appui pour mieux dénoncer celles et ceux qui s’aviseraient d’agir en discriminant des personnes sur ce fondement imaginaire de la race. La notion, dans la Constitution, était très importante y compris au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, au moment où les législateurs ont voulu mettre fin aux horreurs qui avaient pu avoir lieu. On a là, dans ces textes importants, des déclarations qui sont des déclarations antiracistes. On supprime la condamnation que la Constitution fait de comportements fondés sur des distinctions illégitimes entre citoyens et entre personnes en général. Bref, la notion de « race » n’est pas une notion biologique dans la Constitution, c’est simplement la référence à une catégorie imaginaire dont il faut bien avouer qu’elle existe encore dans la société contemporaine en dépit du fait qu’elle soit parfaitement invalidée d’un point de vue scientifique.

Comment cette « catégorie imaginaire » agit-elle, selon vous, dans la société ?

La race influe dans notre société dans le sens où elle est une catégorie imaginaire puissante. De toute évidence, la couleur de peau, par exemple, qui en est une des catégories principale — même si ce n’est pas la seule — n’est pas une simple caractéristique physique comparable à la couleur des cheveux ou à la couleur des yeux. La couleur de peau est un marqueur social qui a des effets puissants dans la société, dans l’accès au marché du travail, dans l’accès à certains loisirs, dans l’accès au marché immobilier, par exemple. Etre noir ou être blanc, pour ne prendre que cet exemple, ce n’est pas tout à fait la même chose, ce n’est pas comme avoir des yeux bleus ou des yeux bruns. C’est donc dire que, bien que la race, évidemment, soit complètement invalidée d’un point de vue scientifique, pour autant, elle existe encore comme une représentation imaginaire avec des effets sociaux qui sont tout à fait présents. C’est pourquoi, d’ailleurs, dans les sciences sociales, beaucoup de chercheurs, des historiens, des sociologues, des anthropologues utilisent le terme de race, non pas parce qu’ils croiraient en l’existence des races, mais parce qu’ils reconnaissent pragmatiquement que la race, comme construction imaginaire, influe dans l’organisation sociale des sociétés passées et présentes.

Gommer la « race », est-ce une spécificité française ?

Le débat sur la « race » est assez original si on compare le cas français à ce qui se passe ailleurs. Je ne parlerai pas des Etats-Unis, où le terme de « race » est très fréquemment utilisé. En France, on est particulièrement réticent à son égard. C’est lié à l’héritage républicain depuis la Révolution française, où on est méfiant à l’égard des particularités individuelles, on pense le citoyen dans une forme d’abstraction politique, débarrassée en quelque sorte de caractéristiques physiques ou même de choix culturels ou religieux. Donc il y a ce fondement républicaniste qui est méfiant à l’égard des différences. Et puis, il y a aussi l’histoire du XXe siècle qui est passée par là, l’histoire de la colonisation mais aussi la Seconde Guerre mondiale. Enfin, l’influence du marxisme, d’une manière de ne penser les inégalités que par le prisme de la classe sociale. C’est très révélateur de la difficulté de la gauche, des progressistes en France, à se saisir de questions qui pourtant permettent de mieux analyser les inégalités de la société française. Il n’y a pas que la classe, il n’y a pas que les inégalités générées par l’économie de marché qui permettent de comprendre notre société, il faut aussi s’attaquer à d’autres formes d’inégalités, les inégalités de genre, mais aussi l’inégalité de « race », parce qu’il faut bien l’appeler par son nom.

Cette suppression risque d’affaiblir le combat antiraciste. On sait bien que cela n’aura aucun effet sur le racisme, qu’il ne va pas disparaître parce qu’on aura fait disparaître le terme de « race ». C’est donc typiquement un de ces grands gestes législatifs plein de bonnes intentions, mais dont les effets seront, de mon point de vue, négatifs. »


Nous publions, par ailleurs, l’interview de Pap Ndiaye paru dans Le Monde du 18 décembre 2017 où il a réagi aux polémiques suscitées par les ateliers en « non-mixité raciale » organisés au sein d’un stage syndical de Sud-Education 93. Il aborde les notions de « racisme d’Etat » et d’antiracisme « politique » et plaide sur ces sujets pour « un peu d’humilité et de sang-froid » de tous les côtés.

Pap Ndiaye : « Il existe bien un racisme structurel en France »

Propos recueillis par Louise Couvelaire. Source

Dans quelle démarche s’inscrivent ces réunions en « non-mixité raciale » ?

Ces réunions visent à rassembler ponctuellement des personnes qui ont en partage un ou plusieurs stigmates pour exprimer les difficultés en confiance et favoriser l’« empowerment ». Aux Etats-Unis, ce genre d’événement est courant dans la vie sociale, c’est une pratique de socialisation parmi d’autres.

Ces réunions non mixtes s’inscrivent dans une histoire longue, puisque, depuis un demi-siècle, la question a été débattue dans les milieux politisés, d’abord aux Etats-Unis chez les militants du Black Power, puis chez les militantes féministes dans les années 1970, les militants homosexuels dans les années 1980, etc. En général, même si la non-mixité n’a jamais disparu pour la socialisation, c’est l’approche « ouverte » qui a prévalu, car à chaque fois, deux problèmes épineux se sont posés : l’un à propos du tri préalable des participants, qui semble consolider les critères discriminatoires que l’on veut combattre ; l’autre à propos de l’isolement des groupes en question : ne vaut-il pas mieux construire des alliances avec toutes les personnes de bonne volonté plutôt que de se retrancher dans un entre-soi politiquement limité ?

Quel regard portez-vous sur ces initiatives ?

Les associations spécifiques (féministes, homo, juives, de personnes racialisées, etc.) ont toute leur place dans le débat public. Elles apportent une connaissance très fine des torts et des méfaits vécus et peuvent contribuer utilement à la vie démocratique. Les causes spécifiques sont des causes d’intérêt général : faire reculer le sexisme n’est pas bénéfique qu’aux femmes, de même que lutter fermement contre l’antisémitisme est essentiel pour la démocratie.

D’un autre côté, je pense aussi que ces associations ont intérêt à se définir par leur objet plutôt que par la qualité de leurs membres. Une association noire, par exemple, a pour objet et expertise de faire reculer le racisme antinoir, ce qui est une bonne cause susceptible d’attirer des personnes de toutes origines. Il serait vraiment contre-productif de s’en passer ! Martin Luther King confiait son émotion à entendre des jeunes femmes blanches de familles aisées du nord des Etats-Unis lui dire qu’elles étaient prêtes à mourir pour les droits civiques des Noirs. Même s’il est logique que les associations spécifiques attirent majoritairement les personnes concernées au premier chef, il est néanmoins vital pour elles d’accueillir à bras ouverts toutes les personnes de bonne volonté.

Ces initiatives révèlent-elles l’échec de l’antiracisme dit « universel » ?

L’antiracisme généraliste apporte beaucoup, en ayant, dans le meilleur des cas, une perspective globale des problèmes qui se posent. En revanche, il n’a pas bien su s’adapter à de nouvelles demandes portées par une nouvelle génération où les jeunes femmes sont très visibles, moins préoccupée par la lutte idéologique contre le racisme que par la lutte contre les discriminations et les contrôles au faciès. Les associations généralistes ont perdu énormément de terrain depuis vingt ans, et elles ont du mal à reconstituer une base militante robuste et représentative dans les quartiers populaires.

Mais, plutôt que de rejouer l’opposition recuite entre universalisme et particularisme, il serait plus utile de considérer les associations généralistes et spécifiques comme complémentaires. Encore faudrait-il un peu de bonne volonté de part et d’autre : reconnaissons que les unes ne sont pas les instruments affreux de la domination des hommes blancs ; et que les autres ne sont pas constituées d’horribles communautaristes…

Enfin, je ne suis pas sûr que les événements non mixtes se multiplient en France. Méfions-nous de certains effets des réseaux sociaux. Des associations qui rendent publiques des invitations à des groupes restreints donnent l’impression qu’elles font de la non-mixité une fin en soi ou une sorte d’étendard. Du coup, celles et ceux qui les lisent se disent que leurs organisateurs désirent la non-mixité pour elle-même… et la machine s’emballe.

Que pensez-vous du concept de « racisme d’Etat », utilisé notamment par SUD-Education 93 ?

Cette notion n’est franchement pas pertinente pour caractériser la situation française, car le « racisme d’Etat » suppose que les institutions de l’Etat soient au service d’une politique raciste, ce qui n’est évidemment pas le cas en France. Par exemple, l’Etat a été récemment condamné par la justice à propos des contrôles au faciès, une condamnation saluée par le Défenseur des droits comme « une avancée majeure pour la garantie des droits des citoyens », ce qui serait inconcevable s’il y avait un racisme d’Etat.

En revanche, il existe bien un racisme structurel en France, par lequel des institutions comme la police peuvent avoir des pratiques racistes. Il y a du racisme dans l’Etat, il n’y a pas de racisme d’Etat.

Le ministre de l’Education nationale a-t-il eu raison de porter plainte ?

Je ne partage pas les positions de ce syndicat, mais je crois au dialogue et à la force des arguments. Cela suppose, de tous les côtés, un peu d’humilité et de sang-froid. Dans une société démocratique, nous avons intérêt à éviter le recours systématique aux tribunaux pour intimider ou faire taire.

Dans la même veine, l’éviction de Rokhaya Diallo [militante féministe et antiraciste] du Conseil national du numérique est préoccupante et honteuse. Il vaut mieux écouter et débattre, se prêter au jeu du dialogue pour dessiner ensemble, et calmement, les contours du bien commun.