Histoire coloniale et postcoloniale

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une initiative importante et utile

Rediffusion par France culture
de l’émission de Tewfik Hakem
sur le 8 mai 1945 en Algérie

mercredi 29 août 2018

Le 27 août 2018, France culture a rediffusé l’émission "Radio libre" de Tewfik Hakem consacrée à la répression à partir du 8 mai 1945 dans l’Est algérien, qui avait été diffusée pour la première fois le 7 mai 2005 pour les soixante ans de cet événement. Elle contient les interviews exceptionnels de témoins qui ont disparu depuis et est suivie d’un débat auquel ont participé Mehdi Lallaoui, Mohammed Harbi, Edwy Plenel et Jean Daniel. Ce débat porte également sur la loi du 23 février 2005 qui incitait à enseigner les "aspects positifs de la colonisation".

La rediffusion, le 27 août 2018, de l’émission de France culture par Tewfik Hakem, "Radio Libre : 60 ans après Sétif", diffusée pour la première fois le 7 mai 2005, sur la répression qui s’est déroulée en mai et juin 1945 dans toute la région de Constantine, dans l’Est de l’Algérie, est importante. Elle permet la réécoute et le podcast d’interviews exceptionnels réalisés peu avant sa diffusion, à Sétif, Ain El Kbira, Guelma et Alger, de témoins et acteurs algériens de cet événement qui ont disparu depuis. On y entend aussi des interviews des historiens Radouane Ainad Tabet et Annie Rey-Goldzeiguer, ainsi que de Bachir Boumaza, et, dans des archives radiophoniques, Jean Amrouche, Kateb Yacine et Ferhat Abbas. Réalisée par Laurent Rousseaux, traductions de Nabila Allam, l’émission s’achève par un débat avec le documentariste Mehdi Lallaoui, auteur en 1995 du premier film sur ce sujet (voir ci-dessous), les historiens Daho Djerbal et Mohammed Harbi, ainsi que les journalistes Edwy Plenel et Jean Daniel. Leur débat aborde aussi la question de l’abrogation de la loi du 23 février 2005 qui venait d’être adoptée et prétendait inciter les professeurs à enseigner les "aspects positifs de la colonisation".

Rappelons qu’en mai 2010, à Cannes, une manifestation organisée par l’ensemble des partis de droite et d’extrême droite, majoritaires dans le département, et de leurs élus locaux et nationaux, a eu lieu pour protester contre une séquence d’un film du réalisateur Rachid Bouchareb, projeté dans le cadre du Festival, qui représentait la manifestation du 8 mai 1945 à Sétif et sa violente répression.

Présentation de l’émission sur le site de France culture :


Le 8 mai 1945, à Sétif, les nationalistes algériens du PPA (Parti du peuple algérien, interdit) de Messali Hadj (en résidence surveillée) et des AML (Amis du Manifeste et de la liberté) de Ferhat Abbas organisent un défilé pacifique pour célébrer la chute de l’Allemagne nazie. Les drapeaux alliés sont en tête. Soudain, pancartes et drapeau algérien sont déployés. Les slogans relayent les revendications des indépendantistes algériens : « Libérez Messali », « Vive l’Algérie libre et indépendante », « A bas le fascisme et le colonialisme ». Le jeune scout Bouzid Saal refuse de baisser le drapeau algérien qu’il porte ; il est abattu par un policier. Cela déclenche l’émeute. Les Algériens qui fuient sous les coups de feu des policiers agressent à leur tour les Européens qu’ils rencontrent. Partout résonne l’appel à la révolte. A 13 heures le couvre-feu est instauré et l’état de siège décrété à 20 heures. L’armée, la police, la gendarmerie et des milices de colons organisées sillonnent les quartiers arabes. La loi martiale est proclamée, et des armes sont distribuées aux Européens. La répression sera terrible.

Le même jour, à Guelma (est de Constantine), la manifestation pacifique organisée par les militants nationalistes, drapeaux algériens et alliés en tête, est arrêtée par le sous-préfet Achiary. La police tire sur le cortège : quatre morts algériens (aucun européen). Achiary décrète le couvre-feu, et fait armer la milice des colons. L’écrivain Kateb Yacine était collégien à l’époque ; témoin oculaire des événements de Sétif, il écrit : « Je témoigne que la manifestation du 8 mai était pacifique. En organisant une manifestation qui se voulait pacifique, on a été pris par surprise. Les dirigeants n’avaient pas prévu de réactions. Cela s’est terminé par des dizaines de milliers de victimes. A Guelma, ma mère a perdu la mémoire (...) On voyait des cadavres partout, dans toutes les rues. La répression était aveugle ; c’était un grand massacre. » Ailleurs en Algérie, du 1er au 8 mai 1945, des milliers d’Algériens de confession musulmane, dont beaucoup se sont battus dans les troupes françaises qui ont libéré l’Italie du fascisme, manifestent dans les rues algériennes. Partout, les manifestations sont réprimées dans le sang. La « pacification » — expression en vigueur dans l’armée française — ne prendra fin que le 22 mai avec la reddition officielle des tribus.

Cette tragédie algérienne — entre 10 000 et 45 000 morts, selon les sources va constituer le socle du nationalisme algérien. De nombreux historiens situent le déclenchement de la guerre d’indépendance algérienne non pas au 1er novembre 1954, comme on le lit dans les livres d’histoire, mais au 8 mai 1945. C’est un lointain prélude à la guerre d’indépendance…

Soixante ans plus tard, le 27 février 2005, à l’université de Sétif, pour la première fois, un représentant officiel de l’État français reconnaît « les massacres du 8 mai 1945 ». L’ambassadeur de France en Algérie Hubert Colin Verdière évoque « une tragédie inexcusable ».


Extrait sur ce sujet du Journal télévisé de France 2 du 7 mai 2005, jour de la première diffusion de cette émission :



Radio Libre : « Sétif, 60 ans après le 8 mai 1945 »

Extraits de la transcription de l’émission par Taos Aït Si Slimane sur le site Fabrique de sens. Source

Tewfik Hakem : C’est un paradoxe. C’est un paradoxe qui a du mal à trouver sa place dans les manuels d’histoire. Le jour de la Libération, le 8 mai 1945, une tragédie va se jouer presque en huis-clos en Algérie, à Sétif, dans le Nord-Constantinois, puis ensuite dans toute l’Algérie colonisée, depuis plus d’un siècle, par la France, des militants indépendantistes algériens défilent, portés par l’euphorie de la victoire, pour demander à leur tour plus de droits et la reconnaissance de leur culture. Pour la première fois, en ce 8 mai 1945, le drapeau algérien est brandi parmi ceux des alliés. Les manifestations vont être réprimées violemment, et les morts vont se compter par milliers. C’est la cassure entre les Algériens musulmans et les colons français. Cette histoire est très peu connue. Ignorée de nombreuses années en France, elle fut enseignée sommairement dans l’Algérie indépendante du FLN. Pourtant, 60 ans plus tard, les langues se délient et le devoir de mémoire se met en place. En Algérie, une fondation est créée pour rappeler que la Guerre d’Algérie n’a pas commencé en 1954, avec la lutte armée du FLN, mais que le mouvement nationaliste existait depuis longtemps. En France, après des années de silence, cette année, pour la première fois, l’ambassadeur de France à Alger, est allé reconnaître les massacres de Sétif et les regretter devant des étudiants algériens. À l’heure où en France des collectifs se créent et manifestent pour que les chapitres les moins glorieux de l’histoire coloniale française soient reconnus et enseignés, nous, nous sommes allés en Algérie, à Sétif et ses environs mais aussi à Alger, pour rencontrer ceux qui étaient là, ce 8 mai 1945. Sétif, Aïn El Kbira, Alger, 60 ans après le 8 mai 1945.

Merci, Monsieur Ahmed Acid de nous recevoir chez vous. Vous allez bien ?

Ahmed Acid : Ça va, ça peut aller, bien que je suis malade, bien malade d’ailleurs mais quand même ça va. Par rapport à mon âge, ça va, et par rapport à ce que j’ai vécu.

Tewfik Hakem : Oui, c’est pour cela que je suis là d’ailleurs, Monsieur Ahmed Acid. Vous avez quel âge ?

Ahmed Acid : 87 ans.

Tewfik Hakem : « Allah ebarak », comme on dit en Algérie.

Ahmed Acid : Le 8 mai 45, j’avais 27 ans, j’étais dans les scouts ? Je travaillais à la compagnie électrique Lechaussé, j’étais caissier principal. La plupart des jeunes à l’époque étaient dans les scouts, bien qu’il y ait des partis politiques : le PPA, le Parti algérien populaire, l’UDMA, le parti d’Abbas, il y avait l’association des oulémas, qui faisaient de la politique, tout cela pour la même cause, c’est-à-dire pour l’indépendance de l’Algérie, pour l’amélioration du sort de la population musulmane, puisqu’à l’époque nous étions considérés comme inférieurs par rapport aux autres races. Je vous raconte une chose, alors que j’étais caissier principal, j’étais caissier-comptable, c’est moi qui faisais le bilan mensuel, c’est moi qui arrêtais les comptes, c’est moi qui suivais les comptes bancaires, CCP, le compte de provision spéciale, le compte de cautionnement, j’avais mes responsabilités, et j’étais payé à la journée. J’avais trois cent francs à l’époque par mois, et un aide-magasinier illettré, touchait plus que moi.

Tewfik Hakem : Pourquoi ? Parce qu’il avait la nationalité française et pas vous ?

Ahmed Acid : Voilà. Moi, j’étais considéré comme indigène. On nous appelait les indigènes d’ailleurs.

Tewfik Hakem : Qu’est-ce qui s’est passé à la veille de ces manifestations ?

Ahmed Acid : On savait que les Alliés avaient vaincu les Allemands et que le 8 mai allait être une fête de la Victoire des Alliés, on a voulu participer à cette victoire, tout simplement. Ça se disait de bouche à oreille, puis tout le monde était au courant. Le 8 mai 45, c’était un mardi, un jour de marché, tout le monde était-là, présent, il y avait beaucoup de monde, on a décidé de faire une marche pacifique, sans violence, sans slogans, sans menace, sans rien du tout. Calme, on a fait ça, pour rappeler à la France ce qu’elle avait promis avant la fin de la guerre. Elle avait dit que si les Alliés remportaient la victoire, tous les pays qui étaient sous sa domination auraient les mêmes droits que les Français. Nous étions lucides, il y avait des Israélites, il y avait des étrangers qui se naturalisaient sans rien, à l’aide d’un papier ils devenaient citoyens français !

Tewfik Hakem : Comment ça a été dégénéré, cette manifestation ?

Ahmed Acid : C’est au moment où le cortège est arrivé à l’ancien Café de France et Café Carbonnel, qu’Olivieri, commissaire de la sûreté de la police judiciaire, a arrêté le porteur du drapeau. Il a voulu arracher le drapeau d’Algérie à Saâd Bouzid. Bouzid n’a pas voulu et on a entendu un seul coup de feu. Il lui a arraché le drapeau et l’a tué à bout-pourtant. Évidement quand il y a eu le coup de feu tout le monde s’est dispersé en courant à droite et à gauche, d’autres sont entrés dans les cafés, dans les corridors des immeubles, dans les magasins. Nous, les scouts, nous étions à la tête du cortège. Nous étions jeunes gens, on est resté calme avec les vieilles qui poussaient des you-yous, qui nous demandaient de ne pas fuir, d’avoir du courage. Évidemment les gens avaient peur, ils allaient partout, s’enfuyaient, aussi bien Musulmans, Européens que Juifs. Ils entraient dans les cafés ensemble pour se cacher. Ils étaient effrayés pour un seul coup de feu. On est resté à peine une douzaine de scouts, avec le dénommé, qui était avec nous et qui portait la gerbe de fleurs, qui s’appelait Saïd Belaya, il a jeté la gerbe de fleurs et s’est enfui. Est venu Hadj Slimane Bella, un nationaliste fervent, un type respecté, il a ramassé la gerbe de fleurs et il a dit : on continue, on va aller au monument aux morts. Il y avait avec nous un ancien sergent de l’armée française, qui jouait le clairon, il est venu. Nous sommes allés directement, nous étions une vingtaine, avec Hadj Slimane, moi-même, quatre ou cinq camarades routiers, des petits scouts qui avaient à peine 7-8 ans, au monument aux morts. On a déposé la gerbe de fleurs, il a sonné le clairon, on a observé la minute de recueillement, puis après on est parti. Quand on est parti, lui est sorti devant la porte du monument aux morts, du jardin, et il s’est mis à sonner son clairon. Quand on lui a demandé pourquoi il faisait ça, il a dit : j’appelle l’armée pour qu’ils viennent calmer ça. On s’est dispersé. Je suis rentré chez moi, on croyait que ce n’était pas si grave que ça. En cours de route je me suis retourné, et on m’a dit : il y a quelqu’un qui est tombé ici, il y a des gens qui sont blessés, la police est en train de ramasser des gens. Je suis arrivé à la maison, le quartier était en effervescence : les femmes pleuraient, les enfants pleuraient, les hommes étaient là et ne savaient pas ce qui arrivait.

L’après-midi, ça s’est calmé. Vers 2-3 heures de l’après-midi, la police est arrivée avec les agents de sûreté, le premier qui a été arrêté, un voisin, c’est Tahar Loterie. C’est un garçon qui vendait des billets de loterie, on l’appelait « Tahar Loterie », ils l’ont ramassé. Un quart d’heure après, ils sont revenus pour en amener un autre, celui qui a défilé avec le drapeau français, Nakhim Tayeb. Moi, je me suis dis, ils m’ont repéré, ils m’ont vu, j’étais en tête, je m’attendais à ce qu’ils viennent me chercher. Ils ne sont pas venus me chercher. Le 12, ils sont venus me chercher au travail. Il était environ 11h, j’allais arrêter ma caisse. Il y avait le commissaire Valère, le commissaire Tort, des militaires, puis il y avait un indicateur, un arabe, « ouhaed ârbi, men taouiana, m’nbech ngoul asmou » (« un Arabe, un des nôtres dont je ne veux pas dire le nom »). Dès qu’il est entré au bureau, il a dit : « C’est lui. C’est lui, monsieur ». Je me suis demandé ce qui était arrivé. Qu’est-ce que j’avais fait à part le défilé auquel j’ai participé, j’étais avec les scouts puis je suis rentré chez moi. Je n’avais rien fait du tout. Ils nous ont amenés au commissariat, alors que j’étais en train de passer mes comptes, deux de mes camarades qui travaillaient dehors sont rentrés : « Comment vous vous appelez, vous ? On vous arrête ». Ils les ont arrêtés. Ils nous ont emmenés, les trois, au commissariat de police, l’ancien commissariat de la ville. Le commissaire nous a convoqués, interrogés. Qu’est-ce qu’ils interrogeaient ? Ils m’ont demandé si je connaissais Messali El Hadj et si je connaissais Abbas. J’ai dit : « bien sûr que je les connais. — Tu les connais ? — Oui. Qui ne connaît pas Messali Hadj et Abbas Ferhat ? Messali, je ne le connais pas personnellement, il est venu, je le voyais, il est venu plusieurs fois à Sétif puisqu’ici il y avait son parti ici, il avait des militants. Ils m’ont dit : « On vous a remarqué souvent assistant à des réunions politiques ». J’ai dit : « oui, j’ai assisté. — Pourquoi ? — Parce que ça m’intéresse, comme tous les autres. J’ai dit : Ce n’est pas interdit au moins ? Il m’a dit : Non, non. Et ils m’ont embarqué. Après ça quatre militaires et un policier sont venus et ils nous ont emmenés à la caserne.

À la caserne, nous étions les trois, avec les dossiers, de l’interrogatoire je crois, il les a remis au capitaine. C’était un jeune capitaine, il les a lus :« J’ai vu ». Pour les deux autres, il a dit à un sergent, un Musulman, — qui s’appelait sergent Dheb, je me souviens de son nom encore — : « ceux-là, va les emmener là-bas avec les autres ». C’était ou dans les écuries ou dans les caves. Quand il est revenu, il a dit : « Pour lui, cela sera une cellule individuelle. » Il est revenu et il a dit : « C’est tout complet, Monsieur, il n’y a pas une place ». Il m’a regardé et a dit : « Fout-le avec les autres, de toute façon, il n’en a pas pour longtemps ». J’ai rien dit. Je l’ai regardé tout simplement. Il m’a emmené à l’écurie. Quand je suis rentré dans l’écurie qui était faite pour 26 chevaux, il y avait plus de 300 bonshommes, ils étaient tous accroupis, il n’y en avait pas un qui pouvait s’allonger ou se lever. J’ai regardé la mangeoire et le râtelier des chevaux qui étaient vides. Je suis passé tout doucement m’installer dans une mangeoire, dans une petite place où l’on donnait à manger à la bête. C’était environ midi, un quart d’heure après, la soupe. Un bonhomme se lève et nous dit : « La soupe, la soupe, levez-vous ! » Moi, je croyais qu’on allait nous donner à manger. Vous savez ce qu’on nous a donné ? Un morceau de pain, qui ne faisait même pas 80 gr. Quand j’ai demandé à un type, il m’a dit : « C’est tout ce qu’on nous donne à manger et c’est pour 24h. Tu ne vas pas manger jusqu’à demain matin à midi ». Ça a duré plus d’un mois, Monsieur, à tel point que lorsqu’on se levait, on avait le vertige. Il fallait se retenir ou se rassoir. Il y avait des gens qui sont morts de faim, Monsieur ! Le 15 août, le soir, on nous a sortis, vers 7 heures du soir. Le lendemain, je me suis renseigné, j’ai demandé : « Quel jour sommes-nous ? » On m’a dit : « Le 16 août ». J’ai dit : « Comment ? » J’étais devant la fontaine du marabout, Aïn El Fouara, j’ai rencontré un type et lui ai dit : « Quel jour nous sommes ? » Il me dit : « Nous sommes le 16 août. Hier, il y a eu la fête du 15 août ici. Les Européens sont venus, ils ont fait la fête, ils ont dansé. » Je me suis dit : « Déjà le 16 août ! »

Tewfik Hakem : Comment on ressort d’une expérience pareille ?

Ahmed Acid : D’abord j’étais dégoûté, je voulais absolument partir, quitter Sétif. Quitter Sétif, où aller ? Il fallait que j’aille en France.

Tewfik Hakem : Vous aviez honte ?

Ahmed Acid : Je ne voulais pas retourner au bureau. Parce que mes camarades, mes collègues européens, sans être sûrs de ce qu’ils disaient, sont allés me dénoncer. Dénoncer à la police comme quoi j’étais un anti-français et je ne leur ai jamais fait de mal. On était presque des frères, « fema » (« là-bas »), avant les événements de mai 45. C’était la cassure, c’est tout ! Ils nous considéraient comme des pestes, ils ne pouvaient pas nous regarder. À longueur de journées on entendait : « Les Arabes, les Arabes, les vandales ». Qu’est-ce qu’ils disaient ? « On devrait fusiller 200 Arabes chaque fois qu’il y a un Européen de tué ou un Juif ».

Redouane Ainad Tabet — historien, auteur du livre Le 8 mai 1945, le génocide, paru aux éditions algériennes ANEP, qui a créé et dirigé, de 1972 à 1977, les Archives nationales d’Algérie — : J’ai comparé le 8 mai 45 à un tremblement de terre, un séisme qui a secoué toute la colonie, d’est en ouest. Il y a eu des manifestations dans toutes les grandes villes et les villes moyennes d’Algérie, d’est en ouest. Parler d’événements, c’est banaliser à outrance le massacre de dizaines de milliers d’Algériens qui ont manifesté le jour de l’Armistice, le 8 mai 1945. Le mot événements ne convient pas du tout. Pendant la Seconde Guerre mondiale, de nombreux Algériens ont participé directement dans l’armée française pour la Libération de la France, pour la Libération de l’Europe. Les Algériens voulaient, le 1er mai puis le 8 mai 1945, rappeler les promesses qui ont été faites d’une part, d’autre part, les Algériens avaient une autre motivation, c’était celle de faire connaître la nation algérienne, le drapeau algérien, et c’est ce qui a été réprimé dans le sang d’une façon inhumaine. De façon inhumaine, ce n’est pas uniquement un terme qui m’est propre puisque des observateurs, des témoins de l’époque, Français en l’occurrence, députés à l’Assemblée consultative française, employaient les mêmes termes.

[…]

Tewfik Hakem : C’est un vieil homme très frêle qui avance avec sa canne, la tête bandée par un chèche blanc, les yeux dissimulés derrière de grosses lunettes noires, cet homme qui me donne sa carte d’identité : Lakhdar Ben El Arbi Lakdime, né le 1er janvier 1912. Il se souvient très bien des événements du 8 mai 45. Il se souvient surtout qu’avant il était tirailleur et qu’il est allé combattre l’Allemagne nazie en Europe.

Lakhdar Ben El Arbi Lakdime : J’ai été mobilisé, c’était la mobilisation de 1939. J’avais été engagé de 34 à 36. Et en 1939, c’était le déclenchement de la guerre. Donc, j’ai été remobilisé. De Sétif on a été envoyé à Gabès, puis en Italie et en France. Les Allemands avaient vaincu les Français. J’ai été mobilisé de nouveau. On nous a donc fait traverser la France et on a combattu dans l’Alsace et la Lorraine. Étant père de trois enfants, on m’avait accordé une permission de 15 jours. J’ai passé quinze jours puis je suis revenu à Alger. À Alger on m’a annoncé que celui qui avait trois enfants était dispensé de service. J’ai pris mes papiers et je suis revenu à Sétif. C’était un samedi. Et le mardi, les événements se sont déclenchés. Les nationalistes nous ont dits de manifester pour l’indépendance de notre pays sans nous battre. Le lendemain, les militaires sont intervenus. Nous avons fui dans les montagnes. Nous y sommes restés un mois, avec nos familles. Les Sénégalais nous martyrisaient. Je me suis enfui dans le maquis avec ma famille. S’ils m’avaient attrapé ils m’auraient tué. Les Sénégalais faisaient la loi ici. Ils faisaient des fouilles toutes les nuits dans les maisons. Nous avions combattu et nous avions tué des Allemands, là-bas on mourait de faim, on dormait sous le givre et la neige, nous avions résisté aux côtés des Français. Mais par la suite, les Français nous ont massacrés, avec leurs avions et leurs soldats. Nous, nous avions combattu à ses côtés. Pour nous, c’était notre mère patrie mais elle, elle nous a fait la guerre. Elle a tué nos enfants et nos femmes.

Annie Rey-Goldzeiguer, historienne [1] : C’était le 8 mai, c’était le jour de la Libération, on le savait, il y avait les cloches qui sonnaient à toute volée dans la ville. Pour moi, le 8 mai, j’ai pleuré. J’ai pleuré parce que mon père ne l’aurait pas vu, il était mort en déportation. Donc, pour moi, c’était presque un jour de deuil. Il fallait que je fasse le deuil de mon père, ce qui était terrible pour moi. Ne sachant que faire, je décide de ne pas rester toute seule, je monte à l’université, je me suis installée, là, à l’endroit où on domine tout et où vous avez le Djurdjura en face de vous, qui est la chose la plus belle que je connaisse. J’étais sur les marches, assise, et arrive un de mes copains, celui que j’appelais mon rabbin, il était rabbin effectivement et il s’appelait Touati. Il me dit : mais qu’est-ce que tu fais là ? Et, à ce moment-là, nous avons vu les avions qui passaient au-dessus de nous. Vous savez instinctivement vous faites ça (geste invisible), moi j’avais vécu chez moi les bombardements je savais ce que c’étaient. On voyait passer à ras des flots, remonter vers le Djurdjura, basculer et pam ! on voyait les bombes qui tombaient. Alors-là, j’ai compris et c’est ça qui a décidé de ma vie. À partir de ce moment-là, je suis devenue une anticolonialiste convaincue. Qu’après la guerre, qu’après avoir éradiqué pensait-on, ce qui était une folie, le pétainisme, on en arrive à tirer sur une manifestation, c’était pour moi quelque chose d’affreux. Moi, c’est parce que j’ai vu les avions que j’ai cru. Les autres n’y croyaient pas. Il y avait une atmosphère pesante, c’est vrai, terrible, mais on n’en parlait pas. On ne savait pas ce qui se passait à Sétif. On ne savait pas se qui se passait à Guelma.

Tewfik Hakem : Sétif 1945, une journée particulière. Mais cette journée particulière tous les Algériens du Nord-Constantinois vont la vivre d’une même manière. À Guelma, un témoin, Saci Benhamla.

Saci Benhamla : Écoutez, je vais vous dire une chose, qui va peut-être vous étonner, et tous les Algériens probablement ne pensent pas comme moi. Nous étions de grands naïfs. Comment imaginer qu’avec une simple manifestation on allait obtenir notre liberté, notre indépendance, ça ne se conçoit pas, alors qu’on nous disait que l’indépendance s’arrache, elle ne se donne pas, et on le savait, on l’apprenait par cœur. Mais l’enthousiasme de la fin de la guerre et les déclarations des Grands [2] et le Manifeste qu’avait présenté Ferhat Abbas, en 1943 [3], ça nous donnait des ailes, et ces ailes-là n’ont pas mené très haut. C’est ce qui nous est arrivé au mois de mai. On n’avait pas l’intention de faire la guerre. Imaginez-vous un peuple concevant une révolution sans armes ? Ce n’est pas possible.

Tewfik Hakem : Le 1er mai 1945, la victoire des Alliés sur le IIIème Reich est acquise, le jour férié est reconduit en France et dans toutes ses colonies, et chez les militants du PPA, le printemps s’annonce radieux. Après des années de misère et de diète, l’heure de la liberté sonne, et pourtant pour ces Algériens, ce mois de mai sera terriblement tragique. Saci Benhamla raconte d’abord le défilé du 1er mai chez lui, à Guelma.

Saci Benhamla : On a fait le trajet calmement. Une marche silencieuse, de la place Salluste, en passant par la rue d’Anouna, on est passé devant la sous-préfecture, ensuite devant la caserne, ensuite on a tourné vers le théâtre municipal, et en arrivant près de l’école des filles Sévigné on a été arrêté par le sous-préfet qui était venu, en courant, en civil : qu’est-ce que vous voulez, qu’est-ce que vous voulez ? Alors, il y a un jeune parmi les jeunes de la manifestation qui voulait répondre au sous-préfet sur ce qu’on voulait et le sous-préfet a dit : non, non pas ce gosse-là, donnez moi un homme avec qui parler. La foule a crié : « c’est un homme, c’est un homme, parlez avec lui ». Et ce jeune-homme-là, Basti Ahmed, a été fusillé avec neuf personnes à la caserne de Guelma, le 11 mai 1945. C’était un ancien camarade de classe, sa photo est chez moi. S’est avancé alors son oncle, l’oncle de ce jeune bambin, qui était dans la manifestation, pour dire, en arabe : « Monsieur le sous-préfet, cette manifestation n’est pas dirigée contre vous, vous avez les revendications, vous les lisez sur les pancartes, ce sont des revendications politiques de notre parti. Les manifestants sont calmes, s’il vous plaît retournez chez vous ». En attendant, le sous-préfet lui a dit : « Monsieur, vous venez demain chez moi au bureau pour qu’on s’explique ». Ils sont allés, trois ou quatre responsables de Guelma, qui sont connus, ils sont tous morts, tous fusillés : il y a Monsieur Allaoua, le 11 mai il a été fusillé avec son neveu, le guide de la manifestation du 1er mai, dans la caserne de Guelma, par un peloton d’exécution. Il y avait Mohamed Tahar Brahim, qui a échappé à la mort en sautant du camion lorsqu’il a été emmené avec ses copains, entrainés par des cordes. Lui, il a tenté et il a survécu. Ils ont tiré derrière lui, ils ne l’ont pas eu. Il a survécu jusqu’à dernièrement, il est mort à Birabou. Arrivés chez le sous-préfet, il leur a dit : « ne refaites plus ce que vous avez fait. Les manifestations sont interdites sans mon autorisation ». Ils lui ont dit : « justement, Monsieur le sous-préfet, nous allons faire une manifestation le 8 mai à l’occasion de l’Armistice. Il leur a dit : non, ne la faites pas tous seuls, faites-là avec nous, dans nos rangs ». Ils sont partis et n’ont pas tenu compte de ce que leur a dit le sous-préfet, en les menaçant : « attention, ne faites pas la bêtise de manifester tous seuls ! »

Il y a eu entretemps des hauts et des bas entre les responsables : on fait ? on ne fait pas ? Ils ont envoyé quelqu’un à Annaba pour demander à l’organisation : nous sommes menacés par le sous-préfet si on fait la manifestation tous seuls. En fin de compte ils ont décidé à la dernière minute, parce qu’on attendant les ordres de 8h du matin jusqu’à 15h de l’après-midi, l’ordre ne venait pas. Ce n’est qu’à 15h 30 de l’après-midi que l’ordre est venu de manifester. L’ordre est venu d’Annaba. Il n’y avait pas de communication avec Annaba, il n’y avait pas de téléphone, il n’y avait pas de gens qui vont et viennent pour apporter les messages, ils ont décidé de faire la manifestation.

La manifestation s’est déroulée dans un vacarme ahurissant. On se bousculait, il y avait un monde fou. Guelma a été envahie par les gens qui sont venus des douars, ils étaient convoqués, parce que le jour du marché chez nous, c’était le dimanche et lundi et on les a retenu jusqu’à mardi, les chefs des douars de l’organisation, ils leur ont dit : « ne rentrez pas chez vous, il y a quelque chose qui va se passer, il vaut mieux que vous participiez ». Il y avait un monde fou. On se bousculait, cette bousculade-là qui a fait déborder les premiers rangs de la manifestation pour que les gendarmes ouvrent le feu sur nous. Il y avait tellement de bousculades que les gens ont foncé sur le peloton des gendarmes. Et ils ont commencé à tirer sur les gens. Certains disent qu’ils ont vu le sous-préfet Achiary en personne sortir un petit drapeau rouge pour donner le signal de la fusillade, pour leur dire feu ! Et, ils ont fait feu sur le tas et c’est la grande débandade des gens qui fuient les coups de feu. Il y a eu des blessés, un mort, qui s’appelle Boumaza, les autres blessés, ils ont été emportés par leurs parents. Certains sont morts en cours de route, d’autres ont été emmenés chez les guérisseurs et les marabouts pour les soigner. D’autres ont été carrément achevés et jetés dans des fosses.

Le soir même il y a eu le couvre-feu ensuite l’état de siège. La nuit du 8 mai, on est rentré chez nous. Le crieur public, le soir même, est passé avec son tambour, ami Gana, « rabi ya rahmou » (« que dieu ait son âme »), un algérien qui travaille à la mairie, il faisait le crieur public, il appelait les gens à rentrer chez eux, il disait qu’il était interdit que trois personnes se rassemblent. Ils ont commencé à ramasser les gens, les emmener en prison. Puis, il y a eu l’organisation de la milice [4], qui était composée des colons de Guelma, des fonctionnaires administratifs européens. Ils les ont armés, le 12-13 mai, avec des mousquetons. La milice qui a été organisée, présidée par notre instituteur de CM2, l’École primaire Lambert de Guelma, en rassemblant les chefs de la milice leur disant : « Messieurs nous allons établir la liste des gens que nous allons fusiller », carrément, il leur dit : « commençons par mes élèves », carrément. Et ce sont ses anciens élèves qui ont été fusillés. Ce registre des matricules des élèves admis à l’école du 1er janvier en 1929, c’est un registre archive important puisqu’il s’agit-là de citer Kateb Brahim, c’est inscrit : Kateb Brahim est né — le destin des gens — le 8 mai 1933. Il est né le 8 mai, il a été assassiné le 8 mai. En observation on lit : a quitté le pays avec ses parents, avec sa famille, c’est l’observation de la directrice de l’école, avec sa paraphe. Le directeur qui est venu après à l’indépendance, il a élevé une petite stèle dans la cour de l’école, qu’a fréquentée Kateb Yacine, et il a mis l’observation suivante : assassiné le 8 mai 1945, avec son père et sa mère, et non pas ayant quitté le pays, comme le signale la directrice, ci-dessus.

Tewfik Hakem : Ancien président du Sénat, ancien ministre de l’Algérie indépendante, Bachir Boumaza, qui a dirigé aussi le parti du FLN, a été à l’origine de la création de la Fondation du 8 mai 1945. À cette époque, il était lycéen à Constantine et sa famille habitait à Kherrata.

Bachir Boumaza : Le 9 mai 45, lorsqu’il y eut ces événements dans mon village natal, toute ma famille a quitté le village pour se réfugier chez des parents, loin de Kherrata, en pleine campagne. Donc, il m’a fallu faire cette enquête, tout d’abord pour savoir où ils étaient, et c’est à pied que j’ai fait les 60 km à peu près, que les campagnes séparent le douar où étaient réfugiés mes parents. Et, de cela, je garde quand même des images frappantes parce que sur les sentiers qui me servaient pour me diriger vers la recherche de mes parents, j’ai souvent modifié mon itinéraire parce qu’au loin je voyais des dachras en train de brûler. Il faut vous dire qu’il y a un correctif très important à apporter à l’écriture de l’histoire de cette période.

On parle du 8 mai 45, réduire ces « événements », entre guillemets, à une journée, celle du 8 mai 45, or c’est une répression qui a duré plusieurs semaines. Donc, une semaine après, alors que j’étais à la campagne, j’ai vu des mechtas brûlées, j’ai rebroussé chemin. Dans ma région on a utilisé surtout la Légion étrangère. Toute la famille a quitté le village de Kherrata, pendant plusieurs mois, parce que la répression était collective. Des amis à mes parents, les Hanouze, par exemple, ceux qui ont préféré rester, parce que conscients de leur non participation à cet événement, qui les a surpris, ils ont été assassinés, purement assassinés ! Vous retrouverez des passages même chez certains écrivains, le plus célèbre d’entre eux, Kateb Yacine, raconte justement un épisode de la répression à Kherrata. C’est une répression collective. Il parle d’un greffier, Boumedad, c’était un francophile né, c’était quelqu’un de vraiment assimilé, qui passait son temps dans les cafés à prendre l’anisette mais qui n’a pas échappé le lendemain. Moi, je connais même un exemple à Kherrata puisque les « événements » se sont déroulés le lendemain du 8 mai, le 9 mai. Ayant appris la répression de Sétif, la foule descend et commence à attaquer les Français.

Un Algérien, qui en 1939, lorsque la France est occupée revient avec sa Parisienne, une jolie blonde. Déjà la vision des colons sur cette indigène, ils vont passer la grande guerre là. Le 8 mai, il y a un grand bal à Kherrata, pour fêter la victoire. Il remporte le concours de danse, ça va lui coûter 15 ans de prison. Il va être condamné quelques jours après, pris et condamné ensuite. Voilà, des cas comme ça, vous les retrouvez un peu partout. Il n’a aucun rapport, il est plutôt culturellement francisé, son seul tort c’est d’être un Algérien. Peut-être que ce couple provoquait un peu ! Des anecdotes comme ça je vous en raconterais des dizaines. J’ai été un des premiers ici à poser le problème du 8 mai 45 comme un génocide, un crime contre l’humanité, j’ai eu recours pour cela à une nouvelle culture qu’on a commencé à répandre à partir du procès de Nuremberg, notamment à propos de l’extermination des Juifs. J’ai fait le parallèle, effectivement cette période-là correspond bien à celle-là. On tue quelqu’un non pas parce qu’il a commis un acte délictueux mais pour le seul crime d’être Algérien. C’était une répression générale, ce n’était pas seulement l’armée, c’était surtout les milices aussi, mais il y avait là un massacre collectif qui s’est perpétué pendant des semaines.

Redouane Ainad Tabet : Des historiens, des observateurs, comme Germaine Tillion, par exemple, l’ambassadeur des États-Unis au Caire, ont parlé qui de 6, qui de 15, qui de 20, qui de 30 000 victimes, de ce 8 mai 45, mais le peuple algérien, lui a retenu le nombre de 45 000. Et comme la répression a duré du 8 mai jusqu’à la mi-juin dans la région de Guelma, cela nous donne mathématiquement le chiffre de presque un millier de victimes par jour. C’est énorme ! C’est énorme !

Annie Rey-Goldzeiguer : On a choisi un endroit très précis, qui était la région la plus politisée, la plus active de l’Algérie, la plus intellectuelle aussi, pour, et alors-là c’est dit, dans toutes les archives, il fallait « percer l’abcès ». Je pense qu’il s’agit-là d’une conjuration menée pour éradiquer les régions où les AML étaient dominants. Les AML, c’est cette union obtenue d’une façon prodigieuse, 500 000 adhérents des AML, cela représente quelque chose. C’était justement là où les statuts des AML ont été déposés, à Sétif. Donc c’était bien l’endroit qu’on visait, on visait un mouvement qui avait une telle ampleur, qui avait tellement épouvanté les colons, les Européens, parce que cela mettait en cause y compris leur suprématie. Donc, ils ont choisi un endroit précis pour crever l’abcès, c’est-à-dire éradiquer tout ce qui est politique, toute organisation et des AML et du PPA.

Redouane Ainad Tabet : Juridiquement, il ne pouvait pas s’agir d’un crime de guerre étant donné que l’Algérie était divisée en trois départements français depuis 1845, un siècle auparavant. Cette fiction juridique faisait de l’Algérie, trois départements français. Les indigènes étaient en quelque sorte des sujets français, ils n’étaient pas belligérants, donc le mot crime de guerre ne pouvait pas convenir. Il s’agit probablement à ce moment-là d’un crime contre l’humanité. Crime contre l’humanité qui a été nettement défini par la loi française de 1964, qui défini ainsi le crime contre l’humanité, à savoir : une répression violente afin d’asseoir — je cite de mémoire — une domination idéologique, en anéantissant totalement ou partiellement un groupe national ou un groupe ethnique, pour des raisons politiques ou idéologiques ou religieuses ou raciales ou autres [5]. C’était le cas le 8 mai 45. Il s’agissait d’asseoir la domination coloniale en Algérie, c’est pourquoi il y a eu de tels massacres.

Bachir Boumaza : On connaît le chiffre exact des Français qui ont été tués en Algérie, il est controversé, le nombre des Musulmans. Il n’y a pas de comptabilité exacte, certains disent : 6000, 10000. On connaît le chiffre des Français, 104, je crois. Mais on ne connaît pas… ça va de 6000 à 45 000.

Lecture d’un texte de Kateb Yacine :

« Je suis né d’une mère folle. Très géniale, elle était généreuse, simple et des perles coulaient de ses lèvres. Je les ai recueillies sans savoir leur valeur. Après les massacres de 1945, je l’ai vue devenir folle. Elle est la source de tout. »
Kateb Yacine.

Tewfik Hakem : Kateb Yacine est le plus connu des écrivains algériens d’expression française. Il a connu, il a vécu les événements du 8 mai 1945, puisqu’il était lycéen à Sétif. Kateb Yacine est mort en 1989 mais deux ans auparavant, dans une émission consacrée aux 25 ans de l’indépendance de l’Algérie, pour France Culture, il a accepté de se souvenir de cette journée très particulière pour lui.

Kateb Yacine (archive) :


« Ça a été un massacre, un véritable massacre, qui n’a pas manqué de laisser des traces, d’autant plus que pour moi j’ai été touché dans ces deux villes. Ça s’est produit… j’étais jeune, j’avais 15 ans, donc je ne comprenais pas très bien ce qui se passait, mais enfin, bon… Grosso modo, c’était la fin de la guerre, la victoire sur les nazis. Donc c’était un grand événement, c’était la fête, on entendait sonner les cloches puis tout de suite la rumeur s’est répandue que le lendemain on serait libre. C’était un jour de liberté. Donc, le 8 mai au matin, il y avait une manifestation officielle, prévue au centre de la ville, et il y avait une manifestation populaire. Donc, c’était un jour de grande espérance dans un sens, pour les Algériens.

À Sétif, c’était jour de marché, c’était un mardi, et il y avait une foule énorme. Moi, j’ai vu venir le cortège. Au début, il y avait les scouts puis après des étudiants, des militants, et j’ai reconnu parmi eux des copains de classe. Ils m’ont fait signe et je me suis joint au cortège sans trop savoir ce que cela signifiait et puis tout de suite ça a été les coups de feu. Coups de feu, la panique, parce que cette foule énorme qui reflue, j’ai vu une petite file qui a été écrasée devant moi, c’était vraiment terrible. Parce qu’il y a eu vraiment la panique parce que les gens voulaient se sauver dans tous les sens. Puis, bon, il fallait que je rentre chez moi parce que j’habitais dans un village à 45 kilomètres de là. Je suis monté à l’avant du car et j’ai vu alors à ce moment-là des choses terribles parce que le peuple venait de toutes parts. J’ai vu cela vraiment comme une fourmilière. La terre devenait une véritable fourmilière, vraiment je me demandais d’où venaient tous ces gens comment j’avais pu ne pas le voir avant ! On avait l’impression qu’ils sortaient de la terre, c’était de toutes parts, ça grouillait de partout. Et puis, il y avait des rumeurs folles. Je ne sais pas, certains disaient que les Turcs avaient débarqués à Bougie, je ne sais pas moi, d’autres disaient : ça y est, toute l’Algérie s’était libérée. On racontait des tas d’histoire. Et puis il y avait une grande fièvre naturellement parce qu’on sentait qu’il s’était passé quelque chose quoi. L’arrivée au village, ça a été encore plus dur parce que c’est là qu’a commencé la répression. Dans ce village on a amené les Sénégalais. Bon, ça, c’est une vieille pratique d’utiliser les uns contre les autres. Il y a eu des scènes de viols, il y a eu encore des massacres. On voyait les corps allongés dans les rues. Puis, au retour, j’ai été arrêté. Parce qu’en débarquant du car, naturellement : « qu’est-ce qui s’est passé, etc. ? » Moi, j’ai fait un récit épique de ce qui venait de se passer : le peuple sans armes, avec des cannes de paysans a réussi… J’ai fait un récit révolutionnaire de ce qui venait de se passer. Après, on m’a reproché ça. »

Tewfik Hakem : Arrêté, Kateb Yacine sera emprisonné pendant trois mois. Sa mère qui ne savait pas S‘il était arrêté ou mort est devenue folle. Depuis, cet événement a constitué pour lui la pierre angulaire de son œuvre littéraire. Mais comment les intellectuels français ou algériens ont réagi à ces émeutes à l’époque ? Très peu d’échos dans la presse parisienne sinon cet article de France-Soir, daté des 13 et 14 mai, qui parle d’éléments étrangers qui auraient infiltré une manifestation menée par l’agitateur Ferhat Abbas qui a suscité les troubles d’Algérie. Ferhat Abbas qui disposerait, d’après France-Soir, de fonds importants et d’armes d’origine mystérieuse. Une seule voix va s’élever contre les répressions en Algérie, celle d’Albert Camus. Dans une série d’articles pour Combat, Albert Camus réfute le complot antifrançais. Il rappelle que « le peuple arabe existe » et « n’est pas inférieur sinon par les conditions où il se trouve ». Il rajoutera : « l’Algérie est à conquérir une seconde fois »

Redouane Ainad Tabet : La presse n’a réagit que le 11, je crois que c’est la Dépêche, par un entrefilet, parlant des « émeutes de Sétif », sachant que les émeutes tout le monde les condamne, personne n’accepte qu’il y ait des émeutes. Donc, on utilisant le terme d’émeute, la presse a orienté l’explication. Deuxièmement, en parlant des émeutes de Sétif, elle a localisé un fait historique national. Le 8 mai 45, ce n’est pas seulement Sétif mais en le localisant, elle l’a réduit à sa plus simple expression.

Bachir Boumaza : Ce qui caractérise cette période, c’est l’embargo total sur l’information. Sur cette période, je vous demanderais de revoir les quotidiens français par exemple, il n’y a pas de traces : une ligne, deux lignes, échauffourées. J’ai retrouvé, dans es Mémoires du général de Gaulle, il parle de « début de révolte dans le nord-est constantinois, vite réprimée par le gouverneur général ». Et il ajoute ceci, qui va servir à l’accusation d’alors : « ce mouvement, dans le nord-est constantinois, est programmé en même temps que les événements syriens », parce qu’il faut se souvenir aussi que c’est au mois de mai qu’il y avait des événements en Syrie pour définitivement déboucher sur l’indépendance de la Syrie. Alors, ça, cela va servir. D’ailleurs c’est un argument qui est servi par le parti communiste, par les gaullistes,… : c’est une puissance étrangère, des pays étrangers qui sont à l’origine, on ira dans l’accusation jusqu’à dire que c’est des nostalgiques du système hitlérien qui se révoltent par suite de la défaite. Regardez, le parti communiste qui va par la suite dénoncer le mouvement national, par la suite, Alger Républicain, quelques mois après, va commencer à condamner la répression qui a suivi. Une des plumes la plus célèbre, c’est celle d’Albert Camus. On parle d’Albert Camus pour citer sa fameuse phrase, durant la Guerre d’Algérie : « Entre la justice et ma mère, je choisi ma mère », mais il avait le mérite en 45 d’avoir écrits des textes très, très forts condamnant les méfaits de la répression en avertissant que de tels procédés amenaient l’Algérie vers la ruine et le divorce avec la France [6].

Annie Rey-Goldzeiguer : La France du 8 mai 45 ne voulait pas savoir ce qui s’était passé. Il y avait des gens qui avaient intérêt à ce que cela ne se sache pas, y compris de Gaulle. On a minimisé le rôle de de Gaulle dans le 8 mai 45, qu’il a joué lui-même, tout seul. C’est un membre du cabinet qui raconte que l’affaire d’Algérie s’est traitée sans eux. Ils n’ont pas été informés, c’est de Gaulle qui a voulu, seul, trancher l’affaire. Pourquoi ? La France était vaincue, c’était la débandade, c’était le pétainisme, c’est-à-dire le nazisme, si le nouveau gouvernement qui se mettait en place, qui était en place, voulait avoir une carte à jouer sur le plan international, il n’y en avait qu’une seule, c’est « l’empire français », entre guillemets. C’est à ce moment-là que moi, qui étais une gaulliste fervente, qui avait fait des badigeons régulièrement pendant les années d’Occupation, moi qui croyais en de Gaulle, alors là, c’était fini, j’étais antigaulliste. Sur ce chapitre-là, de Gaulle est intervenu et a étouffé la chose. Les Français ne pouvaient pas savoir. On ne leur a jamais dit. Tacitement on faisait confiance à de Gaulle parce qu’on en avait besoin.

Bachir Boumaza : Pour le général de Gaulle, il ne s’agissait pas simplement que le nazisme, que le régime hitlérien soient battus. Il fallait faire en sorte que la France, qui n’a existé politiquement que par son empire, puisse s’assoir par la suite, une fois libérée, à la table des grands et décider du sort du monde. Il y avait trois grandes puissances : l’Angleterre, l’URSS, les États-Unis. Les accords précédents, de Yalta et autres, les Français n’étaient pas présents. Il fallait imposer la présence de la France. Or, la France s’est imposée déjà comme partenaire, pas officiel, avec son empire. Et ces mouvements nationalistes, on n’avait pas intérêt à dire qu’ils concernaient l’ensemble des Algériens. L’ensemble des Algériens étaient pour, d’après la version de de Gaulle, la présence française, pour le maintien de la domination française. C’est un mouvement, disons, qui a dépassé ses propres dirigeants, pas seulement Ferhat Abbas mais le PPA. Ce mouvement général qui venait de la profondeur de la population, qui en avait assez, pour toute une série de raisons de la condition de l’indigène et qui pensait que cette guerre devait se terminer par la concrétisation… ici on croyait beaucoup à l’intervention américaine, anglaise et autres. C’est pour cela d’ailleurs que dans les défilés, comme celui d’Alger, le 1er mai, ou celui de Sétif, on a défilé avec des drapeaux, pas seulement le drapeau algérien, il y avait le drapeau français mais pas seulement le drapeau français, il y avait le drapeau américain, le drapeau anglais, mais ce qui était inacceptable aux yeux de l’administration ici, c’était les mots d’ordre et le drapeau algérien.

Redouane Ainad Tabet : Les troubles à l’ordre public colonial ont été réprimés quasiment totalement entre le 8 mai à 16 et le 10 mai à 14h. Donc, en deux jours, l’armée, composée à l’époque de : l’armée française, de soldats sénégalais, de tabors marocains, de légionnaires, de la gendarmerie, de la police, avait rétabli l’ordre colonial en deux jours. Mais le 11 mai, le lendemain, le gouverneur général Yves Chataigneau, reçoit un télégramme du général de Gaulle, qu’il doit lire à l’assemblée des délégations financières à Alger, dans lequel le général de Gaulle lui disait, textuellement : « Veillez prendre toutes les dispositions nécessaires pour réprimer tout agissement antifrançais d’une minorité d’agitateurs. » Le 11 ! Le mot réprimé, qui est très important. Je n’ai pas besoin de souligner, ni d’expliquer, il est clair, il a été clairement compris. Une poignée d’agitateurs, or, d’après les recensements que j’ai faits, il y a eu à travers toutes les villes d’Algérie, en moyenne, 6, 7, 8, jusqu’à 10 000 manifestants dans chaque ville. Alors, si vous multipliez par le nombre de villes d’Algérie, cela ne fait plus une minorité d’agitateurs mais cela fait une grande masse qui défile à travers les rues des villes algériennes pour réclamer l’indépendance. Certains ne réclamaient même pas l’indépendance, ils réclamaient l’égalité, l’égalité des droits, comme il y avait eu l’égalité des devoirs pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils réclamaient l’égalité des droits.

Tewfik Hakem : Après les émeutes réprimées du 8 mai 1945, les militants nationalistes du PPA, ceux de Messali Hadj mais aussi ceux de Ferhat Abbas, vont être dépassés par des militants qui veulent en découdre avec le colonialisme. Quand la guerre éclate, en 1954, ces leaders sont écartés. Voici comment Ferhat Abbas, après les émeutes réprimées de 1945, va expliquer sa position et la position des Amis du Manifeste aux Français.

« Archives radiophoniques : (Générique) : « Tribune de Paris. Les Hommes, les événements, les idées à l’ordre du jour ».
Ferhat Abbas (archive) :


Je suis de ceux qui ont toujours revendiqué leurs responsabilités, et lorsque je dis : que ni moi ni mes amis ne sommes responsables des événements du 8 mai, je dis la vérité. Et, à ce sujet, je suis venu à Paris pour demander précisément au Parlement d’envoyer une commission d’enquête pour que toute la lumière se fasse autour de ces malheureux événements. L’essentiel, est que l’amitié des Musulmans et des Français d’Algérie soit de nouveau une réalité. La communauté algérienne doit être avant tout une fraternité franco-musulmane. Je suis d’accord pour reconnaître qu’il y a un problème politique et un problème économique mais nous disons que c’est la solution du problème politique qui amènera avec elle la solution du problème économique. L’Algérie a besoin autant de pain que de réformes de structures portant sur le plan politique. À mon avis, l’Algérie est dans un tournant de l’histoire, j’estime et je crois qu’il serait sage de l’orienter vers ce que nous appelons la politique de la personnalité algérienne. C’est-à-dire que la politique dite de rattachement d’assimilation qui faisait de l’Algérie uniquement et simplement trois départements français est une politique qui doit finir, disparaître. C’est une simple fiction car en Algérie, il y a autre chose que trois départements français. Il y a un problème colonial, il y a un problème féodal, il y a un problème politique qui attendent leurs solutions. »

Bachir Boumaza : Le 8 mai 45, c’est au sein du mouvement émancipateur que les rapports de force vont changer en faveur de plus en plus de ceux qui préconisent la lutte armée, qui ne refusent pas la lutte politique mais qui vous disent mettons deux fers au feu. C’est comme ça que le Parti du peuple algérien (PPA) va essayer d’agir légalement, parce qu’il a été dissout, en 1939, à la déclaration de guerre, et Messali Hadj arrêté, donc il va se transformer en Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), il va envoyer des députés à l’Assemblée nationale, il va participer à l’action politique, mais dans le même moment, au congrès du PPA, on impose la création de l’organisation spéciale, qui est le rudiment, le départ de ce qui sera appelé par la suite l’Armée de libération nationale (ALN).

Annie Rey-Goldzeiguer : Le gouvernement français a décidé d’entourer d’une chape de plomb ces événements peu glorieux pour eux. Nous ne pouvions rien avoir, nous les historiens. On nous refusait tout. Un jour, j’étais professeur à Reims, en 85 nous avons fait, avec Maurice Vaïsse, un colloque sur le 8 mai 45 et j’ai décidé de me réserver la partie du Maghreb, « Qu’était le Maghreb au 8 mai 45 ? », mais je n’avais rien sous la main sinon moi comme témoin. Je suis allé à Aix en Provence et j’ai vu le conservateur et lui ai dit : je vous en prie, donnez-moi quelque chose, des miettes, que je puisse faire une intervention au colloque ! C’était un brave type, il m’a dit : bon, je vais vous donner quatre cartons. Quatre, vous voyez, ce n’est pas beaucoup quatre cartons et j’ai trouvé dans ces quatre cartons — il le savait d’ailleurs ce qu’il faisait — le fameux rapport Bergé dont on ne parle jamais. On parle du rapport Tubert qui n’a rien donné puisqu’on l’a stoppé dès le début, mais le rapport Bergé il n’a pas été tout à fait stoppé. Ce Bergé, c’est un envoyé spécial d’Yves Chataigneau, gouverneur de l’Algérie, qui sait qu’il ya des cabales contre lui, des complots contre lui, qu’on utilise y compris un voyage de Chataigneau décidé par le gouvernement français pour enlever Messali Hadj et l’envoyer à Brazzaville. Il sait tout ça, ce n’est pas un naïf, du tout, comme on disait de lui. C’était un historien avec un esprit critique et qui a besoin de savoir ce qui se passe réellement, il ne pouvait pas savoir, à Alger, ce qui se passait réellement. Il envoie Bergé. Bergé, c’est un commissaire de police. Un ami, qui plus est, d’Achiary. Vous voyez, au-dessus de tout soupçon, ce n’est pas un communiste, comme disait, bon ! Il l’envoie immédiatement à Sétif. Il fait un très long séjour à Sétif, avec deux personnages : un cadi et un autre qui est avec lui. Et il fait un long rapport avec des preuves, toute une série de preuves, qui est alors-là vraiment l’historique à chaud de ce qui se passe à Sétif : avec les milices, avec les liquidations, avec toutes les choses qui ont été faites, comment on a pris de l’argent, comment on a volé, comment on a violé, tout ceci est dans le rapport Bergé de Sétif. Il faut dire que le Buisson qui est le commissaire de police est un peu mollasson, il le laisse faire et il enquête. Il fait une très bonne enquête. Quand il a fini, il va à Guelma et va voir con copain Achiary. Il est prêt à lui taper sur le dos en disant : bonjour, comment ça va ? Et l’autre lui dit : on n’a pas besoin de toi ici. On te prévient que si tu restes ici et si tu veux enquêter, c’est ta vie qui est en jeu. Menace ! Des menaces. Alors, il dit : je ne peux pas m’en aller tout de suite, je vais faire un tour dans Guelma. Il fait le tour de Guelma et qu’est-ce qu’il voit ? Il commence par aller à la sortie de la ville de Guelma, il y a un petit berger qui est là. Il lui dit : mais qu’est-ce que c’est que ça ? Un petit tertre d’où sort une main. Il demande au berger qui lui dit : oh, il doit y en avoir une cinquantaine là-dedans, qui avaient été liquidés à la porte de Guelma. Il va à la prison, il voit le bonhomme de la prison qui lui dit : je n’ai pas eu la possibilité, à partir du 8mai, je n’ai plus pu les marquer tous, j’ai fait ce que j’ai pu. Mais vous savez, c’était tellement terrible qu’ils entraient, ils sortaient, ils repartaient, je n’ai pas pu les marquer. Ils repartaient dans des camions. Et où ils sont maintenant ? Oh, on ne les a jamais revus. Et là, Achiary lui dit : maintenant, hop illico ! Alors, question ? Ce rapport Bergé qui est fait, il est honnête, ce gars, il a été bouleversé par ce qu’il a vu et ce qu’il a entendu… Bergé fait son rapport très vite, un rapport important, preuves à l’appui, il apporte ses preuves, il fait bien ses enquêtes, il rédige son enquête, l’envoie au gouverneur général. Je n’ai jamais su, je n’ai jamais pu savoir si ce rapport est arrivé jusqu’à Chataigneau. Je ne pense pas [7].

Bachir Boumaza : Il faut dépolitiser si vous voulez l’écriture de l’histoire. Il faut qu’il y ait un débat contradictoire. Les Français ont écrit notre histoire d’une manière falsifiée durant leur présence ici. Nous avons riposté en écrivant une histoire beaucoup plus politicienne, politique qu’une histoire réelle. Le moment est venu d’écrire une histoire réelle. Et écrire une histoire réelle, c’est ne pas parler seulement de ses avancées, de ses héros d’un jour mais de ses reculs, d’expliquer ses échecs. Il y a par exemple une partie d’échec, de procès des directions nationalistes sur le 8 mai 45 qui reste à faire, ils n’ont pas su gérer ce vaste mouvement qui a abouti à ça. Il y a des divergences entre nous qu’il faut réécrire. Moi, je comprends que dans une démocratie comme la France la dimension électorale est très importante pour l’ignorer, donc il y a des forces très importantes qui s’opposent à mon sens, et j’ai un préjugé favorable pour Monsieur Chirac, à cette évolution pour écrire l’histoire telle qu’elle est et non pas telle qu’elle a été écrite jusqu’ici.

Daho Djerbal, professeur d’histoire contemporaine à la faculté d’Alger : Le 8 mai 45, c’est passé dans la mémoire collective. Il y a dans chaque famille une trace de cet événement et cette trace est passée aussi dans la culture populaire puisqu’il y a certains chants populaires, en poésie populaire ou bien en proses rimées, qui rappellent l’événement. Ça, c’est comme ça. Dans l’enfance, quelque part dans l’air du temps est passé cet événement dans la parole des anciens. Pour l’essentiel de ceux dont j’ai recueilli le témoignage, qui ont été des acteurs et des témoins du mouvement de libération nationale et de la guerre de libération, chaque fois que je leur posais la question : qu’est-ce qui vous a amené à entrer en politique et à devenir nationaliste ? Chacun d’entre eux m’a parlé du 8 mai 45. C’est-à-dire que le 8 mai 45 m’est apparu d’une manière claire, sans aucune discussion, comme étant un événement constitutif de toute la conscience nationale des années 40-50.

Tewfik Hakem : Monsieur Daho Djerbal, comment maintenant on enseigne aux étudiants d’aujourd’hui ce qui s’est passé en mai 1945 ? Et comment on l’a enseigné en fait depuis l’indépendance ?

Daho Djerbal : Dans le manuel scolaire, c’est essentiellement l’aspect spectaculaire du massacre qui est mis en évidence, comme l’usage d’une force nue, disons à grande échelle, par l’armée française, sans aller au fond des choses, sans aller dans l’analyse de l’événement. Il y a beaucoup d’aspects qui ne sont pas abordés, qui ne sont pas étudiés à la fois dans l’événement lui-même, dans ses causes et dans ses conséquences. Par exemple, le fait que lors de cet événement, c’est le 8 mai, c’est-à-dire le jour de l’Armistice, la fin de la Seconde Guerre mondiale, le retour des unités, des tirailleurs, des zouaves algériens qui étaient sur les fronts et c’est une grande partie d’entre eux qui sont aussi directement victimes du massacre et l’autre partie qui arrive et qui apprend que leur famille a été massacrée. Ceux-là même qui ont libéré la France, qui ont participé, contribué à la libération de la France de la domination nationale socialiste et fasciste se retrouvent en Algérie avec les effets même qu’ils ont combattus contre leurs propres parents, leurs propres frères, contre leurs propres enfants. Là, il y a un moment essentiel de rupture au niveau de la conscience. Et je crois que c’est un événement irrémédiable, irréductible. À partir de ce moment, la cassure est faite. Ça d’un côté, d’un autre côté, la cassure est faite aussi pour ceux qui étaient partisans de l’intégration, qui étaient des modérés si l’on peut dire, qui poussaient dans une direction pacifique, ceux-là aussi ont rompu avec l’idée d’une proximité avec la France, et ils ont commencé à basculer progressivement de l’intégration vers la dissidence. Donc, beaucoup d’éléments ici sont en jeu, qui font que ceux qui étaient dans la modération sont entrés dans la radicalité et ceux qui étaient dans l’ignorance de la violence coloniale sont rentrés de plain-pied en tant que victimes.

Tewfik Hakem : « Radio libre », ces reportages, ces témoignages ont été recueillis en Algérie il y a trois semaines. « Radio libre » continue cette fois-ci en direct à Paris pour parler des répercussions de Sétif 1945 dans la France d’aujourd’hui. Nos invités : Mohammed Harbi, historien ; Mehdi Lallaoui, de l’association « Au nom de la mémoire », et les journalistes Edwy Plenel et Jean Daniel. […]

Il s’est passé quelque chose en Algérie, le 27 février, puisque pour la première fois, l’ambassadeur de France en Algérie, Hubert Colin de Verdière, reconnaît, devant les étudiants de l’université de Sétif, université qui porte le nom de Ferhat Abbas, qu’il y a eu des massacres. Comment les Algériens ont réagit à ces déclarations ? Vous allez entendre les réactions de Bachir Boumaza, de l’historien Redouane Ainad Tabet, d’un des manifestants, Saci Benhamla, mais aussi de la journaliste Salima Ghezali, Prix Sakharov. Je vous demanderais de les écouter pour les commenter.

Bachir Boumaza : C’est un pas immense, important par rapport à ce qui s’est fait depuis cet événement. Mais, il est insuffisant. Il est insuffisant et il est porteur, c’est surtout là, de certaines ambigüités. Il faudra bien que nous, Algériens, et les Français, si nous voulons construire un avenir commun, ce qui est notre vœu, je pense de tout mon cœur que l’intérêt profond de l’Algérie est de trouver des formules de coopération avec l’ancienne puissance coloniale et ceci pour toute une série de raisons. Notre intérêt est de renforcer mais de décoloniser l’histoire. Est-ce que nous décolonisons l’histoire lorsque nous votons en février de cette année une loi qui rend hommage à la colonisation française en Afrique du Nord, et elle trouve que c’est une mission civilisatrice, qui ne dit rien des massacres et des aspects négatifs de cette colonisation qui est un apartheid qui ne dit pas son nom, il a été pratiquée ici avec deux collèges ? On voit bien qu’il y a Monsieur Chirac qui tente timidement de décoloniser l’histoire et il y a une forte opposition, y compris dans son parti, qui ne veut pas décoloniser l’histoire.

Redouane Ainad Tabet : Le 8 mai 1945, l’État français était directement engagé dans cette répression, comme l’État français est pérenne, donc la responsabilité incombe jusqu’à ce jour au gouvernement français, c’est pourquoi nous attendons d’autres gestes, plus significatifs, officiels, de la part du gouvernement français. Nous avons besoin en tant qu’Algériens également, pour faire notre deuil.

Salima Ghezali : Comme avant d’être journaliste j’étais enseignante, je pourrais dire : peut mieux faire. Indéniablement, je peux imaginer que d’un point de vue français cette déclaration constitue un progrès énorme. Mais d’un point de vue algérien, du point de vue de quelqu’un de ma génération, qui n’était pas encore née en 45 mais qui a été élevée à l’école, toute petite fille, dans les colonies de vacances, etc., ce que l’on apprenait c’était les chants sur les massacres du 8 mai 45 : « hayou echmal », « hayou echabab, hayou echamel el ifriki », su l’Étoile Nord-africaine, qui célébrait, qui racontait les événements du 8 mai 45. Donc, en ce qui me concerne, c’est bien, c’est un bon premier pas du point de vue français. Mais du point de vue algérien, quand Monsieur l’ambassadeur dit que : « Ferhat Abbas fut pour nous un adversaire mais sa longue intimité avec notre peuple et notre culture faisait de lui un adversaire respecté », il livre quelque chose qui est au cœur du problème, c’est-à-dire que quelqu’un qui n’est pas de culture française ou qui n’a pas d’intimité avec la culture française est quelqu’un qui n’est pas digne d’être respecté. Et là, on replonge dans tous les problèmes de la France d’aujourd’hui, dans les débats internes de la France sur la laïcité, sur le voile, sur un tas d’autres choses, et le débat mondialisé aujourd’hui sur les Musulmans, « qu’est-ce qu’ils sont ?, « tous des terroristes ? », « tous des fanatiques ? », on est en plein là-dedans, rien n’a été dépassé. Et c’est cette vision qui pour moi est proprement révoltante d’autant que je n’ai aucun problème avec la culture française. Je considère que c’est quand même étonnant que la culture française qui pourtant dispose des instruments d’analyse permettant le dépassement des visions dominatrices à caractère raciste, disons-le, au fond c’est ça, on ne respecte un adversaire que parce qu’il a une intimité avec votre culture et votre peuple, cela veut dire que ceux qui n’ont pas d’intimité avec votre culture et avec votre peuple vous ne les respectez pas. Et c’est le nœud du problème.

Saci Benhamla : Je vous assure que nous n’avons aucune haine, aucune rancœur contre la France ou le peuple français. Soyez certains. Une fois qu’officiellement le président de la République française, qu’importe son nom, reconnait enfin les torts que la colonisation a fait aux Algériens, au peuple algérien, et qu’il demande pardon, il y a bien Chirac qui a demandé pardon à la communauté juive, pour des méfaits de guerre pendant Vichy, il y a bien Eisenhower qui, en 1948, s’est agenouillé devant le mémorial juif en Pologne, en Suisse, et a demandé pardon, il s’est mis à genoux. Il y a même des Japonais qui ont demandé pardon aux Chinois, pour l’invasion de la Chine en 1936, le fils de Hirohito. Il y a même le chef du gouvernement belge qui a demandé des excuses au Congo pour la participation des Belges dans l’assassinat de Lumumba [8]. Pourquoi pas la France ? Il n’y a qu’un pas à faire. […]


Massacres de Sétif, un certain 8 mai 1945 . Réalisateur : Mehdi Lallaoui. Commentaire : Bernard Langlois. 56 minutes (1995).

Guelma 1945 . Réalisateur : Mehdi Lallaoui. 15minutes (2015)

[1Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie, 1940-1945 : de Mers-el-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, Éditions La Découverte, coll. Textes à l’appui, 2002. Voir sur ce site les extraits de l’entretien d’Annie Rey-Goldzeiguer avec Christian Makarian et Dominique Simonnet, dans l’Express du 14 mars 2002.

[2La Charte de l’Atlantique du 14 août 1941 prévoyait le respect « du droit des peuples à choisir la forme du gouvernement sous laquelle ils souhaitent vivre ; […] le droit de souveraineté et l’autodétermination restauré à ceux qui en ont été privés par la force ».

[3Le Manifeste du peuple algérien du 10 février 1943, réclame une Constitution où l’égalité absolue quelle que soit la race ou la religion sera proclamée. L’additif au Manifeste du 26 juin 43 prévoit la création d’un État algérien à la fin de la guerre et la participation immédiate des représentants musulmans au gouvernement de l’Algérie.

[5Loi n°64-1326 du 26 décembre 1964 tendant à constater l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité. Article unique. Les crimes contre l’humanité, tels qu’ils sont définis par la résolution des Nations Unies du 13 février 1946, prenant acte de la définition des crimes contre l’humanité, telle qu’elle figure dans la charte du tribunal international du 8 août 1945, sont imprescriptibles par leur nature.

[6On peut lire de larges extraits de ces articles d’Albert Camus sur ce site ainsi qu’une analyse d’Yves Benot.

[7De larges extraits du rapport Bergé sont cités par Boucif Mekhaled dans son livre, Chroniques d’un massacre, 8 mai 1945 : Sétif, Guelma, Kherrata, Paris. Éditions Syros, collection Au nom de la mémoire, 1995. Ce livre est un condensé de sa thèse « Les évènements du 8 mai 1945 à Sétif ; Guelma et Kherrata », soutenue en 1989.

[8Sur le site du Parlement belge on peut lire : « À l’instar de la commission d’enquête parlementaire, le gouvernement déplore le fait que le traitement de cette question par le gouvernement de l’époque ait révélé un manque de considération pour l’intégrité physique de Patrice Lumumba, une intégrité physique manifestement subordonnée à d’autres intérêts. A aucun moment, le gouvernement de l’époque n’a réclamé un traitement digne, voire une administration normale de la justice. Après l’exécution, le gouvernement de l’époque a mené une politique d’information peu défendable. […] Le gouvernement estime, dès lors, qu’il est indiqué et convenable de présenter à la famille de Patrice Lumumba, aux familles de MM. Mpolo et Okito et au peuple congolais ses profonds et sincères regrets, ainsi que ses excuses pour la douleur qui leur a été infligée de par cette apathie et cette froide indifférence. »