Histoire coloniale et postcoloniale

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Les éclairages des historiens Pascal Blanchard et Alain Ruscio

Quand « Valeurs actuelles » répète les pires mythes coloniaux

samedi 21 avril 2018

Le magazine « Valeurs actuelles » a publié en avril 2018 un numéro hors-série intitulé « La vraie histoire des colonies » au contenu consternant. C’est une reprise des pires clichés de la propagande diffusée du temps des empires coloniaux, en même temps qu’une tentative pour ancrer aujourd’hui l’extrême droite et la droite françaises dans une vision commune nostalgique, laudative et simpliste du passé colonial, sans cesse ressassée depuis des décennies. Nous reproduisons ici le décryptage qu’en a fait dans « Le nouveau Magazine littéraire » l’historien Pascal Blanchard, ainsi que la présentation par Alain Ruscio de deux des pires auteurs d’extrême droite dont les textes sont repris par « Valeurs actuelles » : Bernard Lugan et Dominique Venner.

Vive la nostalgie coloniale ! La réponse de Pascal Blanchard à Valeurs actuelles

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L’historien Pascal Blanchard [1] répond au dernier hors-série de Valeurs actuelles, intitulé « La vraie histoire des colonies ». Une mise en forme doctrinale, selon lui, pour donner à l’extrême droite et à une partie de la droite françaises une pensée commune sur le passé colonial.

L’hebdomadaire Valeurs actuelles vient de relancer la nostalgie coloniale dans un numéro hors-série. Rien de surprenant. Et le bruit court que le numéro marche bien, on a du mal à le trouver dans les kiosques. Le titre est tout un programme : « La vraie histoire des colonies ». Le sous-titre annonce une posture idéologique explicite : « quatre siècles d’épopée coloniale. Dont la France n’a pas à se repentir ». Le contenu est tout simplement sidérant, mais révélateur d’une « mentalité » qui est encore vive à l’extrême droite et à droite.

Le numéro démarre fort, sous la plume de François d’Orcival : « Conquérir, civiliser, instruire… » Et c’est parti pour 130 pages de nostalgie coloniale où l’on retrouve tous les classiques. Les vieux grognards sont rejoints par les jeunes pousses de la droite ultra, par les militants de la post-Algérie française et par les petites mains de l’anti-repentance. Le tout est un splendide bréviaire pour cette histoire qui a laissé, selon François d’Orcival, « des traces indélébiles ».

Accrochons-nous et essayons de comprendre comment nous en sommes encore-là, tout en replaçant dans son contexte un tel dossier et surtout les enjeux qui sont, en filigrane, présents derrière ce dossier.

Une méthodologie bien affûtée

Pour faire un « bon dossier nostalgique », il faut respecter quelques règles immuables. Une partie sur l’Indochine « la perle de l’Orient », une partie sur les « pionniers » aux origines de la plus grande France, une partie sur l’Afrique « la grande épopée » avec un « bilan (obligatoirement) positif » vendu par l’incontournable Bernard Lugan, une partie sur l’Algérie française « du rêve aux larmes » avec un texte posthume de Dominique Venner, et un volet sur la « légende » des colonies et leur mémoire visuelle qui se termine par une étrange triple page à partir des images du musée du quai Branly extraites de l’exposition qui a lieu actuellement au musée, Peintures des lointains, qui (indirectement) cautionne ce dossier. Le tout est dans la veine d’une nostalgie que l’on croyait désormais terminée. Et bien non.

Il faut dire que Valeurs actuelles a l’habitude de ce genre de dialectique. En mai 2015, le titre d’une couverture était déjà explicite, avec une photographie de Christiane Taubira et François Hollande, « La repentance ça suffit ». Mais, dans le présent hors-série, on assiste à une opération d’éradication absolue contre l’ennemi du moment : le président de la République Emmanuel Macron et son discours sur le « crime contre l’humanité ».

C’est d’ailleurs l’objectif de l’article de Thierry Rolando, président du Cercle algérianiste, « Non, M. Macron… ». Le président de ce cercle créé en 1973 est en « guerre » contre le président de la République ; il a porté plainte contre celui-ci suite à cette phrase prononcée le 14 février 2017 (avec l’avocat Gilles-William Goldnadel) et abat ses cartes une à une dans sa tribune-pamphlet. Ce discours de campagne est pour lui une mise en péril du mur de la mémoire qu’il dresse avec les autres nostalgiques depuis plus d’un demi-siècle. Pour lui, ce discours « a frappé d’ignominie cent trente-deux ans d’histoire partagée entre la France et l’Algérie », il ne favorise pas « l’équité des mémoires » et transige avec « la vérité ».

À travers ce texte, on mesure l’importance stratégique de ce hors-série. La mémoire fabriquée depuis un demi-siècle semble être en péril, elle bascule dans le temps présent vers un regard critique sur ce passé et ce dossier est en fait une réaction dans la longue guerre de mémoire que les nostalgiques livrent au présent depuis la perte de l’Empire colonial français. On mesure que se livre, à cet instant, un rapport de force qui n’est en réalité que le prolongement d’un long combat et surtout d’une mise en forme doctrinale pour donner à l’extrême droite actuelle et à une partie de la droite une pensée commune sur le passé colonial, en lien avec les enjeux idéologiques du présent.

« Charme » impérial et tourisme aux colonies

Tout dossier de ce type doit commencer par une série d’images, sur le « charme » impérial, avec l’Indochine, les missions catholiques, le tourisme aux colonies, et bien entendu la République protectrice. Elles y sont !

Cette iconographie permet d’arriver en douceur sur l’esprit colonial français. Philippe Conrad, qui en porte le message, rattache cette dynamique « à l’esprit des Lumières et à la foi dans la diffusion du progrès scientifique » tout en s’associant à « l’esprit missionnaire de l’église catholique ». La nostalgie est aussi une sorte de métaphore d’une France idéale, une France qui maîtrisait ses minorités, qui était une grande puissance sur tous les océans et un temps où l’ordre du monde était en phase avec la hiérarchie des « races ».

Rien d’étonnant pour cet ancien dirigeant de radio Courtoisie, proche du GRECE (ancien secrétaire général adjoint), proche aussi de Bernard Lugan (historien et défenseur de la colonisation positive) et de Dominique Venner (un des penseurs de l’ultra-droite), il a aussi été directeur de l’Histoire Magazine et de Terres d’histoire, et surtout de la très réactionnaire la Nouvelle revue d’histoire qui vient de disparaître des kiosques en décembre dernier. Ensuite, arrivent la grandeur impériale de la monarchie, et l’œuvre de Louis XIV, mais aussi les comptoirs des Indes et la grandeur de la France. L’idée est simple : la France coloniale est un grand héritage et traverse les régimes, de la monarchie à la Révolution, de l’Empire au Second Empire, de la IIe à la IVe République. C’est une continuité.

Territoire par territoire…

Puis vient l’Indochine, « un mariage d’amour et de déraison ». On va chercher un vieux de la vieille, ancien parachutiste, disparu en 1993. Un ancien texte est réédité, peu importe, les hommes passent mais les idées restent.

Le texte énumère les moments de grandeur, d’échanges et des respects, avant « l’adieu aux larmes » de 1954 et Điện Biên Phủ. La parole passe ensuite sur cette « défaite » sous la plume de François d’Orcival, avec un objectif : ce n’est pas l’armée qui a perdu, c’est l’argent qui manquait, les moyens qui manquaient, les politiques qui manquaient à leur devoir. Pour ceux qui n’auraient pas compris, la France n’a pas asservi, n’a pas dominé, n’a pas profité de l’Indochine, bien au contraire « Angkor » a été sauvée par « la France ». Ces pays étaient endormis et la France les a réveillés...

On passe ensuite à la terre de « libération », car en Afrique noire la « France libère », elle n’opprime pas. L’image de double page de lancement est dans l’esprit des icônes de la IIIe République : on y voit Pierre Savorgnan de Brazza, explorateur italien naturalisé français, qui libère l’homme noir de l’esclavage et lui apporte sa protection. Les lumières de la République ne dominent pas, elles libèrent, elles apportent la civilisation dans les ténèbres. Ici, plus qu’ailleurs.

Compagnon de route de la droite-ultra et anti-repentant professionnel, Bernard Lugan entre en scène avec l’article pivot : « Le bilan positif de la France ». Il y recycle des textes déjà usités, des livres toujours sur le même thème. Ancien de l’université de Lyon III, il fait référence aux travaux de Jacques Marseille (sur le capitalisme colonial), parle des bienfaits de la colonisation, cite De Gaulle, « prouve » que la colonisation-pillage est un mythe, parle d’une France qui a plus perdu que gagné aux colonies et de conclure par une phrase qui traverse toute la page : « Soixante ans après la décolonisation, le PIB par habitant des nos ex-colonies africaines est inférieur à celui qu’il était avant leur indépendance ». Et de préciser devant tant de preuves et de faits qu’il est « temps d’en finir avec cette honte française imprégnée dans nos esprit par les slogans culpabilisateurs ».

Le dossier enchaîne avec les pères blancs (« anges gardiens des colonies »), Charles de Foucauld, les tirailleurs sénégalais « morts pour la France », la protection de la France en Syrie, etc. La mécanique est bien rodée. Ne doutons pas, elle est efficace et elle marche encore. Mais il reste le cœur du dossier…

L’Algérie, au cœur du hors-série

On peut entrer dans le vif du sujet : l’Algérie française. La partie annonce la couleur « du rêve aux larmes ». L’attaque est directe, contre les « falsificateurs de l’histoire », et l’histoire doit être remise à l’endroit. La France a fait l’Algérie, l’a libérée des barbaresques, de l’esclavage et des ténèbres.

En premier lieu, l’histoire de l’Algérie française aurait été « occultée », et on refuse de voir l’œuvre en marche. On ressort le vieux mythe d’une Algérie qui aurait pu être coupée en deux en 1961, avec un État pour les Européens et un pour les Arabes. La nostalgie toujours et l’incapacité de porter un regard lucide sur ce qu’était la situation coloniale, comme si c’était un paradis pour tous.

Arnaud Folch (rédacteur en chef de Valeurs Actuelles et ancien de Minute) fait le travail et bien, il n’oublie rien. Tout cela a un petit parfum de revanche de la droite ultra qui (re)trouve dans cette nostalgie coloniale l’un de ses vieux chevaux de bataille capable, selon beaucoup, de fédérer les conservateurs de droite et l’extrême-droite. Une « histoire commune », une nostalgie en partage.

Après une telle ouverture sur l’Algérie du temps des colonies, on ressort les classiques — dont une ancienne interview de 2011 d’Hélie Denoix de Saint-Marc, et un texte de Dominique Venner contre la torture de celui qui était un des pivots de l’ultra-droite et qui est mort en 2013 —, et Arnaud Folch vient conclure la salve avec un dernier article sur le thème central dans la mémoire des pieds-noirs : « les disparus ».

Comme la nostalgie fonctionne à partir des images, le dernier cahier nous en offre un panorama incroyable. On commence par le cinéma sous la plume de Philippe d’Hugues, un focus sur Pierre Schoendoerffer (l’homme des valeurs perdues), on poursuit par les écrivains, et on ressort même un vieux texte de Jean Dutourd surréaliste sur l’exposition coloniale de 1931, qui se rappelle ses fantasmes de gamin en visitant l’exposition et où il croit avoir vu des « négresses à plateaux » qui n’existent que dans son imaginaire… Dommage pour un dossier qui annonce la « vérité » sur les colonies. Jean Dutourd avait la mémoire qui flanche, elles n’ont jamais été exhibées à Vincennes, Hubert Lyautey n’en voulait pas. Les « négresses à plateaux » avaient été renvoyées en 1930, l’année précédente, au Jardin d’acclimatation pour distraire les badauds avide d’exotisme et de sensations fortes. Qu’importe la vérité en fait, nous sommes en train de vendre un mythe. On a même droit au chanteur des pieds-noirs, Jean-Pax Méfret dans un article sidérant avant de quitter le lecteur avec les peintres orientalistes et les images de l’exposition actuelle du musée du quai Branly.

Les derniers feux de l’empire

Nous le voyons à travers ce dossier, le débat sur le passé colonial de la France n’a pas cessé d’envahir l’espace public. En fait rien de neuf, les tenants de la nostalgie coloniale n’ont jamais posé les armes. Pour comprendre cette guerre des mémoires, au cœur de nos enjeux du présent et de la société française, il faut revenir quelques années en arrière.

Myriam Cottias, chercheuse au CNRS et ancienne présidente du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage, l’avait en 1998 qualifié de « politique de l’oubli ». La même analyse est valable concernant l’histoire coloniale depuis les indépendances au début des années 60, ce qui a laissé les mains libres aux nostalgiques et d’une certaine manière au discours de l’extrême droite qui est un des fondements du Front national. Pour faire simple et pour bien comprendre : la République n’a pas su quoi faire du passé colonial. Les présidents et gouvernements qui se sont succédé ont donc décidé de ne rien faire (pour dépasser les traumatismes du passé), ont laissé faire les nostalgiques (qui ont occupé le devant de la scène mémorielle) et, dans le même temps, la droite et l’extrême droite ont politisé ce passé à des fins électoralistes. Au final, 60 ans après le début de la fin de l’Empire (1958), la France est toujours incapable de fédérer les mémoires et de pacifier ce passé qui ne passe pas.

Quand la plupart des métropoles coloniales européennes ont mis en œuvre des programmes (enseignement, lieux de mémoires…) liés à cette histoire des empires, dans une optique visant à dépasser le double simplisme de l’anticolonialisme et de l’hagiographie — quelques pays ont totalement oublié ce passé comme l’Italie, l’Espagne ou le Danemark — la France, a contrario, est pratiquement le seul pays à s’être délibérément rangé du côté d’une « nostalgie coloniale » et de l’oubli institutionnalisé, alors que ce passé est au cœur d’enjeux majeurs, tentant notamment de dissocier histoire coloniale et histoire nationale.

La force du déni en France attise la concurrence des mémoires, laissant libre court à ce type de hors-série. Elle renforce le sentiment d’une partie de la population — et en particulier les Français descendants des immigrés postcoloniaux — que leur histoire est niée ; et favorise l’aveuglement sur les politiques néocoloniales menées en Afrique.

Tout cela a fabriqué, décennie après décennie, une forme de rancœur mémorielle. Puis sont arrivés la crise de l’immigration, la peur du déclin de la France, la crise avec l’Islam de France et le débat sur l’identité nationale, qui à chaque fois ont fait que toucher au passé colonial, c’était être un « mauvais français » et fragiliser la République et ses valeurs.

Une politique officielle de l’oubli…

Il faut se rappeler le 11 novembre 1996. Ce jour où le président de la République Jacques Chirac, à l’occasion de l’inauguration d’un monument « à la mémoire des victimes civiles et militaires tombées en Afrique du Nord », insistait sur « l’importance et la richesse de l’œuvre que la France a accomplie là-bas et dont elle est fière » sans jamais faire référence à la complexité de la situation coloniale. Nous sommes un an après 1995, et l’affirmation de la responsabilité de la France dans ce qui s’est passé sous Vichy. Le contraste est frappant, et c’est le même président qui porte ces deux paroles.

Une mémoire nostalgique s’est affirmée et s’est imposée graduellement, principalement dans le sud de la France de Nice à Marseille, de Toulon à Montpellier, de Montredon-Labessonnié à Béziers. En parallèle, dans le domaine de l’histoire « grand public », on ne peut que constater que la vision des néo-conservateurs domine aussi largement l’échiquier avec quelques porte-paroles médiatiques.

Des livres et brûlots se succèdent à la suite de celui d’Alain Griotteray en 2001, Je ne demande pas pardon. La France n’est pas coupable, ou de ceux de l’historien pro-colonialiste et proche de l’extrême droite Bernard Lugan. Toute une génération d’auteurs part alors à la conquête de l’opinion, dont les têtes-de-pont sont l’universitaire Daniel Lefeuvre (Pour en finir avec la repentance coloniale, 2006), mais aussi « l’historien populaire et populiste » Pierre Montagnon ; Arthur Comte, nostalgique d’une France définitivement perdue depuis qu’il n’est plus à la tête de l’ORTF ; les journalistes Paul-François Paoli ; l’ancien porte-parole de François Mitterrand, Max Gallo ; et surtout Pascal Bruckner (La tyrannie de la pénitence. Essai sur le masochisme occidental).

Tout ces livres à succès vont renforcer la digue des politiques qui commencent à baisser la garde sur l’écriture du passé colonial — en attendant les essais et tribunes d’Eric Zemmour et d’Alain Finkielkraut, qui ont proposé une nouvelle lecture de ce passé colonial en lien avec la crise identitaire du présent.

Une situation en impasse

On le constate, les nostalgiques ont réussi à empêcher l’État de bâtir un lieu de savoir sur la colonisation. La France, pays des musées, n’a toujours de musée de la colonisation — elle possède des musées de l’esclavage comme à Pointe-à-Pitre, des lieux qui s’attachent à cette question comme à Nantes, La Rochelle, Bordeaux —, et cette histoire qui ne parvient pas à entrer au musée est toujours dans un entre-deux mémoriel conflictuel. Un passé qui n’entre pas au musée, reste un passé brûlant récupéré par les extrêmes.

Malgré cette emprise sur le débat d’idées, les lieux de mémoire et la « neutralité bienveillante » des gouvernements successifs, les critiques ont commencé à être entendues dans les années 2000. Les nostalgiques ont alors jeté aux visages de leurs opposants, les routes, les hôpitaux, les écoles, pour tenter de justifier le bilan « positif » de la colonisation. Oui, la France a construit des routes, des voies de chemin de fer… mais si l’on se place du point de vue du colonisé, on constate que l’histoire peut s’écrire autrement. Les capitaux, les techniciens étaient français. Les bénéfices aussi. Mais la main-d’œuvre était bien coloniale. Pour ces tenants du bilan positif, il faut rappeler que les administrateurs obligeaient chaque indigène au travail forcé jusqu’en 1946. De tout cela le hors-série ne parle jamais. L’autre argumentaire a été le danger d’une telle lecture critique de ce passé. Le romancier et essayiste Pascal Bruckner résume d’ailleurs cette posture dans une interview pour le même journal, Valeurs actuelles, en mai 2015 sous le titre provocateur « Le devoir de mémoire, une soupe morale servie à tous » : il y a un « risque d’entretenir, du côté des persécutés, une mémoire de la revanche qui rend illusoire la fin d’un conflit. » Splendide argument qui va être entendu, face au mouvement dans les espaces urbains, comme en 2005.

Puis, une contre-idéologie a émergé : la lutte contre la repentance. Dès lors, critiquer la colonisation, c’était attaquer la République, s’opposer à ce qui fait la grandeur de la France. Comme l’ont très bien analysé dans Libération Catherine Coquery-Vidrovitch, Gilles Manceron et Benjamin Stora : « Le refus de la repentance a pour objectif d’entraver le travail des historiens et de réunifier la droite. » En outre, ce discours, « vise à refuser un quelconque regard critique sur la colonisation » et « le seul fait d’évoquer cette réalité devient la volonté de dénigrer la France elle-même, posée comme un tout indivisible ».

Ce processus a atteint une forme d’apogée avec Nicolas Sarkozy, lors de son discours de campagne de Toulon du 7 février 2007 : « Cessons de noircir le passé. […] On peut désapprouver la colonisation avec les valeurs qui sont les nôtres aujourd’hui. Mais on doit respecter les hommes et les femmes de bonne volonté qui ont pensé de bonne foi œuvrer utilement pour un idéal de civilisation auquel ils croyaient ». On le constate, le numéro de Valeurs actuelles s’inscrit dans cette dialectique, percevant qu’il y a là désormais un discours possible entre les deux droites, comme une sorte de passerelle dans le regard sur le passé et une certaine « grandeur de la France ». Comme le résume dans l’Humanité l’historien Benjamin Stora : « On a toujours dit que la survivance de la mémoire coloniale s’ancrait à l’extrême-droite. Ce qui est vrai, mais, aujourd’hui, elle a débordé ce cadre. »

2018, une année charnière

La volonté des nostalgiques est d’empêcher que s’étende le discours d’Emmanuel Macron ou que celui-ci devienne le pivot d’une nouvelle politique publique. Ils ont en fait peur que la vérité recouvre le mythe qu’ils ont forgé. Ils ont peur qu’un musée d’histoire coloniale raconte, demain, une autre histoire que celle qu’ils ont écrite.

Dans le même temps, le traumatisme de certains est réel, notamment pour les pieds-noirs qui n’ont aucune place dans le récit national, ou les harkis. Ils ont le sentiment qu’après avoir perdu l’histoire, ils vont perdre la bataille de la mémoire. C’est pourquoi il faudra aussi, dans un lieu de savoirs dédié au passé colonial, intégrer la mémoire des appelés de la guerre d’Algérie.

Dans cette perspective, le président de la République Emmanuel Macron a annoncé lors de son discours à Ouagadougou que 2020 serait, en France, une année croisée sur l’Afrique. Une occasion sans doute pour poser la première pierre d’un tel lieu, pour enfin sortir des nostalgies et regarder l’avenir. C’est sans doute cela qui fait peur aux auteurs de ce hors-série de Valeurs actuelles. Dans le même mouvement, ils pensent qu’il est possible de faire du passé colonial un pont entre la droite et l’extrême droite et c’est dans cette perspective qu’ils labourent ce sillon sans cesse.

Nous sommes clairement à un tournant et ce hors-série doit se lire et se décortiquer avec cette contextualisation. La « vérité » sur les colonies n’est pas une affaire de comptabilité (entre les actions positives et négatives), ni une repentance, et encore moins une volonté de faire revivre les luttes anticoloniales du passé. C’est une nécessité pour que passe enfin ce passé.

Pascal Blanchard
17/04/2018


Les articles d’Alain Ruscio qui présentaient, en 2007, deux auteurs dont les textes sont repris dans ce numéro spécial de Valeurs actuelles, Bernard Lugan et Dominique Venner, méritent d’être reproduits. Ils montrent que ce hors série de 2018 est la reprise pure et simple de vieilles rengaines ultra-colonialistes sans cesse ressassées depuis des décennies au mépris de la recherche historique [2].

Un défenseur de l’apartheid en Afrique du Sud : Bernard Lugan

par Alain Ruscio [3]

Bernard Lugan se présente comme africaniste. Il est effectivement universitaire (Lyon III, eh oui). Mais, trop modeste, il voudrait peut-être faire oublier qu’il est aussi un historien « généraliste ». Lugan a longtemps tenu la rubrique « L’Histoire à l’endroit » de l’hebdomadaire Minute, y adoptant les positions les plus outrancières, fustigeant par exemple la « populace » qui avait pris la Bastille, taxant le 14 juillet d’« anniversaire de guerre civile », exaltant Maurras, qui n’avait eu pour seul tort que de dénoncer « l’inanité des principes de la démocratie française et le mortel héritage intellectuel laissé par la révolution de 1789 ». On retrouve sa signature dans d’autres périodiques d’extrême droite comme Présent, hebdo du Front national, et Identité (ancien directeur de publication : Bruno Mégret ; collaborateurs : Pierre Durand, Pierre Sergent, Bruno Gollnisch, Pierre Vial, Bernard Antony, Jean-Claude Martinez… tous étoiles de la nébuleuse de l’extrême droite).

Il y a une quinzaine d’années, il avait participé à la rédaction d’un Agenda nationaliste, vendu à la Fête du Front national, qui avait fait quelque bruit. Cet opuscule invitait ses lecteurs à célébrer chaque jour une joyeuseté de la saga fascisante : la fondation de Je suis partout, l’avènement des régimes hitlérien et franquiste, la tentative d’assassinat de De Gaulle… Préfacé par Léon Degrelle, cet Agenda comptait parmi ses autres co-signataires l’ex-milicien François Brigneau, le colonel Argoud, les néo-fascistes Alain Sanders et Jean-Gilles Milliarakis, etc. [4]

Lugan joint le geste à la parole. Les habitants de Martel, dans le Lot, se souviennent peut-être encore de l’invasion de leur village, en 1991, par les organisateurs d’un « Rassemblement de la piété française ». Lugan, à leur tête, avait couvert de son autorité d’historien la théorie de ces illuminés qui prétendaient que le célèbre Charles du même nom n’avait pas arrêté les Arabes à Poitiers…

En lisant la prose de cet homme, on a la nette impression de se replonger dans la littérature pro-coloniale de l’apogée, mettons lors de l’Expo de 1931. Dans ses nombreux ouvrages, dans sa Revue au titre un peu maurassien, L’Afrique réelle, sur les ondes de Radio Courtoisie, devant les élèves de l’Institut de formation nationale de la municipalité lepéniste de Toulon, il assène avec aplomb les plus énormes inexactitudes, il soutient des thèses que les plus réactionnaires de ses collègues n’oseraient même pas — même plus — imaginer.

La thèse centrale qu’il défend est que la seule, la « grande réalité africaine » est « l’ethnisme ». Ce continent est traversé depuis des temps immémoriaux par les rivalités tribales. Prenant, en 1989, l’exemple des Tutsi et des Hutu, il ironise sur ceux qui nient cette évidence : « L’appartenance à ces groupes était héréditaire et irréversible. Elle était déterminée comme le sexe d’un enfant, car elle était ethnico-raciale avant d’être sociale ». Si l’on avait laissé faire la nature, l’extinction des ethnies les plus faibles était inéluctable : « Seul un darwinisme ethnique (cette expression n’est à prendre que comme une formule) aurait peut-être pu permettre, par la sélection naturelle des plus aptes, des plus volontaires, comme dans toute l’histoire de l’humanité, l’apparition de noyaux pré-étatiques autour des peuples dominants ». Mais l’imbécillité occidentale, en favorisant « le culte contemporain des droits de l’homme », a « favorisé les ethnies condamnées, les populations les plus faibles, les tribus jusque là dominées ». Jamais, dans ces conditions, l’Afrique pré-coloniale n’a été capable de constituer des Etats viables. Le passé éclairant le présent, les malheurs de l’Afrique dans la seconde moitié du XXe siècle et au début du XXIe sont ainsi facilement expliqués.

L’autre thèse, sous-jacente, jamais exprimée publiquement, car elle pourrait tomber sous le coup de la loi interdisant l’expression d’opinions racistes, est celle de l’infériorité naturelle des habitants de ce continent. Sous une forme moderne, Lugan ravive la vieille rengaine de l’incapacité de l’Africain à accepter toute rationalité (Lucien Lévy-Bruhl appelait cela « mentalité pré-logique »… mais il y a un siècle !), qui a tant servi de justification à la présence coloniale : « Les problèmes actuels ne viendraient-ils pas de l’immobilisme des hommes, de leur incapacité à concevoir l’innovation ? Depuis qu’ils connaissent l’agriculture, les Noirs d’Afrique cultivent à la main. Ils n’ont jamais eu l’idée de recourir à la charrue qui permet de meilleurs rendements ». « L’Afrique noire, écrit-il dans un autre ouvrage, a en effet toujours été un continent récepteur et non concepteur. Aucune des inventions ayant permis le progrès de l’humanité n’en est sortie ». À l’approximation historique, Lugan joint la plus sinistre hypocrisie lorsqu’il conclut : « Doit-on rechercher dans cette réalité historique une raison de ses maux actuels ? ». On sent bien qu’il connaît la réponse, qu’elle lui brûle la plume, mais qu’il ne peut l’exprimer publiquement… Après son affirmation sur l’absence de charrues dans l’Afrique pré-coloniale, Lugan poursuit : « De quelle ténacité les administrateurs coloniaux n’ont-ils pas fait preuve pour tenter d’introduire cette nouveauté ? En vain ; aujourd’hui, dans les pays du Sahel, le pourcentage des céréales cultivées à la charrue est de l’ordre de 4 à 6 % ». Que l’achat d’une charrue soit hors de portée pécuniaire de la majorité des Africains échappe à l’analyse de ce « grand spécialiste ».

Heureusement, l’homme blanc, pourvu, lui, de la mentalité logique, vint. Et tout s’éclaira. Durant un peu moins d’un siècle, les malheurs de ce continent naguère maudit cessèrent. Lorsque Lugan fait un bilan de la colonisation européenne, ce n’est pas à la notion de globalement positif qu’il a recours. C’est à celle de totalement positif. Pas d’ombre au tableau : « La colonisation, dit-il lors d’un célèbre Colloque du Club de l’Horloge, fut une parenthèse brève mais positive — et pourquoi pas heureuse ? — pour les populations d’Afrique : le gendarme assurait la paix ; le médecin soignait les corps ; l’instituteur transmettait son savoir ; le colon fournissait du travail ; le juge protégeait de l’arbitraire ; l’administrateur ne laissait pas les disettes saisonnières se transformer en famines ». Nous avons laissé l’Afrique « sur pied » au moment des indépendances. « Elle a dilapidé son héritage. Ce n’est plus notre problème ».

Lugan franchit un pas en dénonçant la colonisation… pour ses excès d’humanisme. Lisez : « Par dizaines de milliers, nous avons envoyé les meilleurs des nôtres mourir des fièvres sur le continent noir afin d’y soigner les populations. Erreur colossale. La démentielle surpopulation africaine qui achève de détruire le continent est une conséquence directe de la colonisation ». Pis : nous persistons dans cette « erreur colossale ». Logique avec lui-même, Lugan plaide donc pour la cessation de l’aide à l’Afrique sinistrée au nom… du retour à la loi des équilibres naturels : « La première chose à faire — et cela devient de plus en plus urgent — est de retirer certaines ONG d’Afrique, car leur action parfois admirable dans la réalité a des effets terriblement pervers. Soulageant la misère, elles prolongent d’autant les guerres car elles permettent à ceux qui en définitive seront vaincus de résister plus longtemps… ». Ah ! le brave homme, le grand humaniste, qui proclame : pour sauver l’Afrique, laissons mourir les Africains…

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le seul pays subsaharien du continent qui trouva grâce naguère aux yeux de Lugan fut l’Afrique du Sud de l’apartheid. L’histoire de ce pays, qu’il publie en 1986, avant donc la chute du système raciste, a dû réjouir plus d’un Afrikaner, du côté de Pretoria. Avec des formules érudites, il justifiait en tout le régime : thèse de la prééminence de la présence blanche sur au moins une moitié du territoire ; affirmation péremptoire de l’absence d’unité du peuple noir (« Il n’existe pas en Afrique du Sud de peuple noir, mais des nations noires séparées par la langue, la culture et l’histoire ») etc. La chute de l’apartheid a dû le laisser bien triste. Est-ce pour cela qu’il a créé, en 1992, le Comité pour un Etat libre en Afrique du Sud (CELAS), aux côtés notamment du colonel Bernard Moinet, ancien d’Indochine et d’Algérie, lui aussi lié à la tendance intégriste catholique ?

D’où vient que Lugan soit le seul africaniste à défendre ces thèses ? L’historien de Lyon III utilise en abondance la thématique du complot, si chère à l’extrême droite : il est victime de « l’assaut permanent de la contre-Histoire » mis en place par « la coterie tiers-mondiste qui contrôle les études africaines en France » entendez tous les universitaires qui ne sont pas à sa droite, c’est-à-dire… tous les universitaires. Il s’en prend particulièrement à Catherine Coquery-Vidrovitch, avec un mépris non masqué, ce qui est un honneur pour notre collègue.


Une “tête pensante“ du fascisme français : Dominique Venner

par Alain Ruscio [5]

Malgré quelques ouvrages (une biographie de De Gaulle, une Histoire de la collaboration, une Histoire critique de la Résistance — tiens, l’une est critique et pas l’autre —), cet homme n’est pas précisément connu des historiens. Du moins comme collègue. Car il est un superbe objet d’étude pour les spécialistes de l’extrême droite. Tous les ouvrages portant sur l’histoire de cette mouvance, voire sur le néo-nazisme, évoquent le rôle d’idéologue de cet individu, durant les cinq dernières décennies.

Au sein du Mouvement Jeune Nation de Pierre Sidos, auquel il adhère fin 1955-début 1956, à vingt ans, il se fait « très vite remarquer par son ardeur et sa détermination… », comme l’écrit le vieux militant antisémite Henry Coston, expert en la matière. « Au début de 1956, un nouveau groupe, animé par Dominique Venner, rejoignit Jeune Nation ; ce groupe, qui s’avéra très dynamique, ajouta à l’activisme de Jeune Nation. Dominique Venner, né en 1935, se distingua dans les milieux néo-fascistes à la fin des années 50 et au cours des années 60 ». Après la dissolution de Jeune Nation, en 1958, il est membre fondateur, puis Secrétaire général du Parti nationaliste, groupuscule anti-républicain, xénophobe et, évidemment, anticommuniste. Il est incarcéré à la Santé entre avril 1961 et octobre 1962, pour activités factieuses liées aux milieux Algérie française. C’est là qu’il rencontre Maurice Gimgembre, trésorier occulte de l’OAS, avec qui il se lie d’amitié. Une relation bien utile lorsque, sorti de prison, il a besoin d’argent pour lancer une maison d’édition, baptisée Saint-Just. Il y publie notamment les écrits de Roger Holeindre, dit Popeye, ancien d’Indo et d’Algérie, avant de devenir lieutenant de Le Pen, de Fabrice Laroche, plus connu sous son vrai nom, Alain de Benoist, intellectuel montant de la nouvelle droite, de François d’Orcival, futur patron de Valeurs actuelles, avant de rejoindre, lui aussi, la belle équipe du Fig-Mag. Le comble du cynisme / racisme est peut-être atteint en 1964 par un titre : Sous-développés, sous-capables (pour la démonstration de ce dernier livre, ils se sont mis à quatre : Pierre d’Arribère, François d’Orcival, Henri Prieur et Dominique Venner).

La guerre d’Algérie achevée, Venner participe à la reconstruction de la droite extrême, plutôt en mauvais état. Il est, dès 1964, un militant actif du petit Comité qui propulse Tixier-Vignancour vers la candidature à la Présidence de la République. Le Secrétaire général en est Jean-Marie Le Pen, les membres, avec Venner, ont noms Raymond Bourgine, François Brigneau, Michel de Saint-Pierre, Pierre Sergent, Georges Bidault. Dès ce moment, Venner, avec ses amis, font de la lutte anti-immigrés leur fond de commerce. L’historien Yvan Gastaut raconte l’anecdote suivante : « En février 1965, à Saint-Denis, des vendeurs de la revue Europe-Action, parmi lesquels Dominique Venner, hurlèrent des slogans racistes : “Pas de logements pour les Noirs“, “Saint-Denis aux Français“ ou “halte à l’invasion algérienne“. Chassés par des habitants du quartier, ils revinrent la nuit suivante pour couvrir les murs de graffitis xénophobes ».

Mais Venner estime que le nationalisme franco-français a fait son temps. Il devient le théoricien du recentrage sur l’idée européenne, ce qui lui vaut de solides inimitiés parmi les « puristes » de sa famille politique (on est toujours le tiède d’un plus extrémiste). Il devient Directeur politique d’Europe-Action, où il croise le chemin de Jean Mabire, plus tard historien des Waffen SS et de la Division Charlemagne. Il est également le mentor d’une Fédération des étudiants nationalistes, où il chaperonne un temps les jeunes Alain de Benoist, Alain Madelin, Gérard Longuet, François Duprat… Il a en tout cas suffisamment d’aura, au début des années 1970, pour que les dirigeants d’Ordre Nouveau le pressentent pour devenir le leader d’un Front (qui deviendra « national ») : « Tout en comptant bien garder le leadership sur le futur “front unitaire“, les dirigeants d’Ordre nouveau affirment n’avoir qu’une “seule loi“, celle ; “révolutionnaire“, de “l’efficacité“. Or, celle-ci commande que les querelles de chapelles idéologiques s’effacent devant le but à atteindre. Elle réclame aussi de confier la direction du futur rassemblement à un homme d’apparence modérée. Après divers contacts et autant de refus, dont celui de Dominique Venner, en retraite politique depuis la fin de son mouvement Europe-Action, leur choix s’arrêtera finalement sur Jean-Marie Le Pen ». Entre l’intellectuel, froid doctrinaire, et le baroudeur, sanguin et impétueux, le pays a-t-il perdu au change ?

Ce militant a également des prétentions intellectuelles. Il entend disputer à la gauche — qu’il voit à vrai dire partout — l’hégémonie culturelle. « Le projet de Dominique Venner et d’une partie de la mouvance Europe-Action est d’amorcer un “gramscisme de droite“ qui vise à conquérir le pouvoir intellectuel avant le pouvoir politique », écrit à ce propos un autre analyste de la droite extrême, Gwendal Châton. Il fonde en 1968 un Institut pompeusement — mais significativement — appelé d’Etudes Occidentales (IEO), « centre de réflexion, d’information et de concertation en vue de l’action », Institut placé sous la présidence d’honneur du maurassien Thierry Maulnier, comptant dans ses rangs ou parmi ses collaborateurs Robert Aron, Jean Cau, Denis de Rougemont, François Brigneau, Pierre Gaxotte, Jules Monnerot, Jules Romains, Michel de St Pierre… Parallèlement, Venner figure parmi les membres fondateurs du GRECE. L’IEO et le GRECE, complémentaires et concurrents, apparaissent comme des lieux privilégiés de rencontres entre la droite extrême et la droite classique.

Dans le même esprit, Venner a choisi d’occuper un nouveau créneau : la vulgarisation de l’Histoire. A sa manière.

Jugeant sans doute que les revues existantes étaient par trop gauchistes, il lance, en 1991, Enquête sur l’Histoire (ESH). Trente numéros paraissent. La Revue cesse d’exister en 1998. Elle est relayée, depuis 2002, par la Nouvelle Revue d’Histoire (NRH). Dans l’éditorial du n° 1 (juillet-août 2002), Dominique Venner trace la ligne générale de la Revue : « Nous avons toujours à cœur d’établir un lien vivant avec la culture européenne classique à laquelle nous demanderons les repères et le sens en dehors desquels tout n’est que chaos ». Venner a abandonné le ton agressif et militant du temps d’Europe-Action… mais il dit toujours la même chose.

Le principe adopté par les deux revues est le même : livraisons luxueuses, sur papier glacé, textes courts, à la riche iconographie, agréables à feuilleter… Dans les deux cas, elles bénéficient de large diffusion, dans tous les kiosques de France. Pour le grand public, auquel elles sont destinées, rien, dans les titres ni dans les présentations, ne laisserait penser de quoi il s’agit, même si les Unes font habilement alterner des portraits de Bonaparte, de Gaulle et Mitterrand avec ceux, plus nombreux, de La Rochejacquelin, Pétain, Darnand, Céline, La Rocque, Hitler… Quelques historiens de renom, dont certains membres de l’Académie française, de l’Institut ou professeurs au Collège de France, leur accordent même des interviewes, certains plusieurs fois, ce qui inspire confiance aux lecteurs non informés : Henri Amouroux, Alain Besançon, Hélène Carrère d’Encausse, Stéphane Courtois, Alain Decaux, Michel Déon, Jacques Dupâquier, Jean Favier, François Fejtö, Marc Fumaroli, Jacques Gernet, Pierre Hadot, Emmanuel Leroy-Ladurie, Jacques Marseille, Jean Tulard… On peut d’ailleurs s’interroger sur le degré d’information qu’avaient, qu’ont, ces éminents historiens sur la nature réelle de ces revues. Nous voulons croire, et même nous croyons, que beaucoup ignorent tout du passé — et du présent — politiques de Venner ; d’autres ont sans doute considéré en toute connaissance de cause qu’il n’y avait aucune raison pour faire preuve d’ostracisme à l’égard de ce courant de pensée. C’est un choix.

Pourtant, la personne de bonne foi qui achetait naguère ESH, qui achète aujourd’hui la NRH, est victime d’une véritable tromperie. Ce sont, en fait, les organes masqués du révisionnisme / négationnisme historique, qui accueillent majoritairement des articles d’intellectuels très solidement de droite, voire d’extrême droite : outre l’inévitable Dominique Venner, qui écrit sur tout, on y trouve les signatures des universitaires François-Georges Dreyfus, passé du Comité central du RPR à la défense et illustration du vichysme et Bernard Lugan (voir infra), qui ne cachent pas leurs engagements, de l’historien Philippe Conrad, membre fondateur du GRECE, qui, dans un article plein de complaisance, présente le Front national comme une « grande alternative » au « désordre établi », de l’écrivain fasciné par les combattants nazis Jean Mabire, déjà cité, de l’ancien OAS Montagnon, de l’intégriste catholique Alain Sanders, par ailleurs éditorialiste de Présent, de l’avocat Jean-Marc Varraut, défenseur de Papon, admirateur de Maurras, de Philippe Conrad, membre fondateur du GRECE, de Pascal Gauchon, un temps Président du Parti des Forces nouvelles (PFN). Le décès des plus anciens (Mabire, Varraut) est compensé par l’arrivée de jeunes. Dans un article nécrologique sur Jean Mabire (décédé le 29 mars 2006), une de ses disciples, Anne Bernet, présentée comme « historienne et critique littéraire », collaboratrice régulière de la NRH, évoque l’« heureux temps » où, lycéenne de 15 ans, elle lisait La Brigade Frankreich. La relève est assurée.

La question coloniale est omniprésente dans les deux revues. ESH consacre son n° 2 à l’OAS, son n° 8 à « l’aventure coloniale »… La NRH pour sa part étudie la guerre d’Algérie (n° 8), l’Indochine française (n° 12), mesure le chemin qui mène « de la colonisation à l’immigration » (n° 22)… Encore ne s’agit-il que des thèmes centraux. Les diverses rubriques sont tout aussi parlantes. Les critiques de livres présentent systématiquement les titres qui exaltent le combat pour l’Algérie française, comme La guérilla OAS à Oran de Claude Micheletti, une biographie de Bastien-Thiry par le chanteur-historien-journaliste d’extrême droite Jean-Pax Méfret, un témoignage d’un appelé pied-noir, Jean-Paul Angelleli ou le dernier dossier à la mode sur Oran en juillet 1962…

Pour Dominique Venner, qui signe par exemple l’article leader du n° spécial de ESH sur l’aventure coloniale, les héros qui avaient naguère donné à la France son Empire étaient « les derniers féodaux » (ce qui, sous sa plume, est un compliment). Il fait référence aux soldats : « Ce ne sont ni les chantres lointains de la civilisation, ni les prédicateurs des droits de l’homme qui nous ont gagné des loyautés sans nombre parmi les populations de l’Empire disparu, mais les soldats – certains soldats – vestiges bien vivants d’une ancienne France juste, forte, guerrière et féodale ». Cette exaltation de la virilité militaire, du combat d’hommes à hommes, est caractéristique de la pensée fasciste. Là où Venner dépasse les limites du délire, c’est lorsqu’il affirme que l’une des plus belles preuves de l’attachement des « indigènes » à notre œuvre a été le mélange des sangs sur les champs de bataille des conflits mondiaux : « Ce n’est pas d’avoir envoyé à la mort des dizaines de milliers de soldats africains ou asiatiques, derrière ses drapeaux, sur tous les théâtres d’opérations et jusqu’en Europe au cours des guerres mondiales, que la France peut se sentir coupable. Tant qu’elle le fit en respectant le pacte militaire et féodal, c’est-à-dire en assumant pour le meilleur et pour le pire son rang de nation suzeraine, en étant grande sinon généreuse, elle remplissait pleinement ses obligations ». On est partagé entre le dégoût et le mépris en lisant la conclusion : « Les soldats indigènes qui mouraient pour ses généraux et ses capitaines [notons au passage cette syntaxe catastrophique, sous la plume d’un amoureux de la France éternelle] étaient payés de tout par la fierté qu’ils tiraient de s’être battus sous des chefs prestigieux, justes et redoutables [se battre sous des chefs, curieux français]. Et c’est bien le sort le plus enviable que l’on puisse offrir à un mortel dont l’âme est tant soit peu guerrière ». Les « dizaines de milliers de soldats africains ou asiatiques » morts, dans la boue, le sang, le froid, loin de chez eux, ne peuvent plus répondre. Quant aux survivants, toujours sous-payés par la France coloniale si chère à la pensée vénerienne, ils apprécieront…

Cependant, dans certains cas, nos couleurs ne l’ont pas emporté. On pouvait s’attendre au pire, de la part de la Revue, lorsque le cinquantième anniversaire de Dien Bien Phu est arrivé. On l’a eu. Un certain Charles Vaugeois, présenté comme journaliste et historien, y a écrit un article dont le titre même est une insulte à cinquante ans de recherche historiographique : « Le piège se referme. Comment, par des enchaînements imprévus, l’opération de Dien Bien Phu sera transformée par Giap en bataille stratégique décisive. ». Imprévus, l’adjectif est joli. Or, aucune réécriture ne saurait faire oublier ce détail : ce sont les autorités politiques françaises, an accord avec Washington, qui ont avalisé le Plan Navarre, ce sont des officiers français qui ont poussé ce plan jusqu’au bout de sa logique dans une cuvette du nom de Dien Bien Phu. Et que dire de l’argument : Dien Bien Phu a été enlevé parce que le communisme international voulait une victoire avant Genève ? Croit-on vraiment que le camp adverse, celui de l’Occident, n’aurait pas profité de sa victoire, si victoire il y avait eu ? A Dien Bien Phu, tout était « prévu », sauf la victoire du Viet Minh !

Quant à l’explication de la victoire de l’adversaire, elle fait appel au seul surnombre. Thème récurrent du fameux Péril jaune des guerres de l’opium au XIX è siècle, de la révolte des Boxers ou de la guerre russo-japonaise de 1904-1905, thème au succès éditorial considérable, avec l’œuvre célèbre du capitaine Danrit (Driant), L’invasion jaune. Charles Vaugeois clôt son article par cette sentence : « inexorablement conduites, les fourmis sont en marche » (comparaison animale, vieille rengaine raciste et colonialiste). Après tout, il ne devrait pas être surprenant, pour ces curieux chercheurs, que les Vietnamiens soient plus nombreux, sur leur terre natale, que les Français…

L’autre — ou le même — axe de bataille de la revue, c’est le combat contre l’Islam. ESH lui consacre son n° 15 (« L’Europe et l’Islam. Un conflit séculaire »). La NRH y revient dès son n° 4 puis, dans un Dossier sur la Guerre d’Algérie (n° 8), le replace dans la même perspective historique. Même lorsque le thème central en est apparemment éloigné, l’obsession islamophobe éclate. Ainsi, le n° 20 (septembre 2005) de la NRH est consacré à « L’Europe des Européens ». Mais c’est d’invasion islamique dont parle essentiellement le Rédacteur en chef dans son éditorial. Le « nouveau » Venner, le respectable historien, laisse la place au Venner polémiste, au militant extrémiste de toujours : « L’Europe d’aujourd’hui est confrontée à une nouveauté sans exemple dans le passé : la conversion à l’islam d’un nombre toujours plus grand de jeunes Européens de souche [clin d’œil appuyé aux cousins lepénistes qui préfèrent les « Français de souche », mais tout de même…]. En raison du caractère de cette religion redevenue conquérante, les conséquences sont sans aucun rapport avec l’adhésion à des confessions qui n’affectent que le secret de la conscience et la vie privée. L’islam n’est pas une foi individuelle à la façon du bouddhisme ou du christianisme, mais une religion totale doublée d’une communauté politique à prétention hégémonique qui n’accorde aucun espace d’autonomie à la vie personnelle et collective. Rien n’échappe à l’islam. le croyant a pour obligation de suivre à la lettre les prescriptions du Coran, y compris celles qui semblent absurdes ou révoltantes aux mécréants que nous sommes, qu’il s’agisse de la condition infériorisée de la femme ou de l’alignement des lois sur les commandements coraniques (…). La question lancinante que pose implicitement cette conversion est évidemment celle de l’oubli par les Européens de ce qu’ils sont. Cette question n’est pas nouvelle. Elle est même très ancienne. Seulement, quand nous étions forts, puissants et maîtres du monde, elle ne se posait pas. Il suffisait d’exister. Mais aujourd’hui que nous sommes affrontés à des défis inédits et mortels, la question de notre identité, de nos valeurs propres, s’impose comme jamais, sinon sans doute quand s’effondra l’ancienne romanité. Mais nos très lointains ancêtres par cousinage de ce temps-là ne disposaient pas des clefs qui nous permettent de répondre et de renaître. »

L’actualité de fin 2005 fournit à Venner une occasion en or de rappeler son long combat. C’est bien à un affrontement « ethnique » que l’on vient d’assister, plaide-t-il dans un long article de la première livraison 2006 de la NRH (n° 22). Ce que d’autres ont appelé la « crise des banlieues » devient sous sa plume les « émeutes du Ramadan 2005 ».

Dans cette famille politique, on a de la suite dans les idées.


[1Chercheur au CNRS au Laboratoire Communication et Politique, il est spécialiste du « fait colonial », de l’Afrique et de l’histoire des immigrations en France. Co-directeur depuis 25 ans du Groupe de recherche Achac, il a co-dirigé une cinquantaine d’ouvrages (dont plusieurs sont traduits en anglais, italien, japonais, allemand…). En 2005, il a co-dirigé La Fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage colonial (La Découverte, 2005), Culture coloniale en France (CNRS Editions, 2008 ) et vient de co-éditer Les années 50. Et si la Guerre froide recommençait ? (La Martinière, 2018).

[2Dans le même ouvrage, un article porte sur le jusqu’au-boutiste du terrorisme de l’OAS, Pierre Montagnon, qui cherche à passer depuis pour un simple historien.

[3Extrait de : « Les guerres coloniales sont-elles finies ? L’activité mémorielle des réactionnaires, nostalgériques, anciens OAS, militants d’extrême-droite… », dans Histoire de la Colonisation. Réhabilitations, Falsifications, Instrumentalisations, ouvrage collectif sous la direction de Sébastien Jahan et Alain Ruscio, éditions Les Indes Savantes, 2007.

[4Bernard Lugan est aussi l’auteur de livres de "littérature de gare" faisant l’éloge de la colonisation. Voir sur ce site l’article de Francis Arzalier, « le négationnisme colonial, de l’université à la littérature de gare ».

[5Idem.