Histoire coloniale et postcoloniale

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Montrant le lien entre colonisation et domination sexuelle

Publication
du livre collectif

"Sexe, race et colonies"

mercredi 26 septembre 2018

L’ouvrage "Sexe, race et colonies", publié à La Découverte (544 pages, 1 200 illustrations et 97 auteurs), montre l’importance de la sexualité dans l’histoire coloniale. L’appropriation des corps en a été un élément indissociable et s’est accompagnée de la construction d’un imaginaire toujours présent. Pour le déconstruire, il faut montrer ces images, affirme dans "Libération" l’historien Pascal Blanchard. Un point de vue que conteste l’article paru peu après dans le même quotidien, que nous reproduisons également.

Mise à jour le 1er octobre 2018

« Ces images sont la preuve que
la colonisation fut un grand safari sexuel »

Interview de Pascal Blanchard

par Catherine Calvet et Simon Blin dans Libération du 22 septembre 2018 Source

Pour l’historien Pascal Blanchard, la pornographie utilisée par les puissances coloniales pour promouvoir un ailleurs où tout est permis doit être montrée afin de déconstruire un imaginaire toujours présent.

Spécialiste du fait colonial et de l’immigration en France, l’historien Pascal Blanchard a publié et codirigé plusieurs documentaires et ouvrages dont les Zoos humains (Arte, 2002) ou la Fracture coloniale, la société française au prisme des héritages coloniaux (2005, La Découverte). Avec Sexe, race et colonies, il souhaite toucher le grand public dans la continuité de ses travaux promouvant un autre rapport au passé colonial. Cette somme a également pour but d’inciter une nouvelle génération de chercheurs à travailler sur le passé colonial à partir des images ou par le prisme du genre et de la sexualité.

Pourquoi avoir fait le choix de publier 1200 images de corps colonisés, dominés, sexualisés, érotisés ? N’est-ce pas trop ?

L’abondance d’images doit interroger. Cela souligne qu’elles ne sont pas anecdotiques mais qu’elles font partie d’un système à grande échelle. Quand on pense à la prostitution dans les colonies, personne n’imagine à quel point ce système a été pensé, médiatisé et organisé par les Etats colonisateurs eux-mêmes. Ceux qui pensent que la sexualité a été une aventure périphérique au système colonial se trompent : elle est au centre même de la colonisation. La cartographie est aussi très signifiante : sur les atlas, les terres à conquérir sont toujours représentées en allégorie par des femmes nues pour symboliser l’Amérique, l’Afrique ou les îles du Pacifique. La nudité fait partie du « marketing » de l’expédition coloniale, et façonne l’identité même des femmes indigènes. Au temps des conquêtes à partir de la fin du XVe siècle, les images qui circulent évoquent un paradis terrestre peuplé de bons sauvages aux corps offerts et nus. Ils font partie de la nature. Du décorum.

Plus tard, le paradis terrestre se transformera en paradis sexuel. Les Occidentaux partiront dans les colonies avec le sentiment que tout leur est permis. Là-bas, il n’y a pas d’interdit, tous les verrous moraux sautent : abus, viol, pédophilie. La plupart des images que nous publions retracent cette histoire, elles ont été cachées, marginalisées ou oubliées par la suite : 80 % de ce qui est dans le livre ne figure dans aucun musée.

Soldats français harcelant une Algérienne (1954-1962) Photo d’archives d’Eros. Coll. Gilles Boëtsch. coll. Olivier Auger

Vous montrez dans votre livre que les cartes postales érotiques sont un vecteur important dans la diffusion de cette imagerie érotico-raciale. Un peu comme Internet aujourd’hui ?

Des dizaines de millions d’exemplaires de cartes postales seront diffusées en France, comme en Grande-Bretagne. Le prétexte ethnographique permet de contourner la censure et de pouvoir vendre du porno-colonial dans des lieux de diffusion grand public. Il y avait comme une liberté à exhiber cette nudité qu’on ne pouvait absolument pas montrer pour une femme blanche à l’époque ou alors dans des réseaux parallèles qui étaient poursuivis par les « bonnes mœurs ».

Ces cartes ne voyageaient même pas sous enveloppe. Toute la famille pouvait les voir, ainsi que le postier ! L’expéditeur écrivait sur les deux faces de la carte des commentaires d’une vulgarité incroyable, et ce discours a pénétré les habitants des métropoles qui, eux, n’iraient jamais aux colonies. Cela fabrique une culture. Cette diffusion si large et si ouverte a constitué une matrice pour l’imaginaire de plusieurs générations. Ces cartes et leurs récits — mais aussi les magazines populaires, les romans de gare ou les illustrés grand public — sont la preuve que la colonisation fut un grand « safari sexuel ». On prenait les corps et on envoyait la marque de cette prise de possession sans aucune pudeur, comme des trophées. Des gravures, des sculptures ou divers objets ont repris cette iconographie comme des services de table avec des femmes indigènes dénudées sur des assiettes. Vous imaginez l’équivalent avec une femme blanche nue pour un repas dominical dans la bonne bourgeoisie ? Comme si l’érotisme disparaissait sous couvert d’exotisme.

N’avez-vous pas peur qu’on vous adresse le reproche de publier des images érotiques de femmes colonisées sous couvert de science ?

Bien sûr, ce reproche sera fait. C’est le même débat qui a été fait quand on a montré des images de la Shoah pour la première fois. Fallait-il les montrer ? Mais pour vraiment comprendre ce passé, il faut en montrer l’indicible. Sans quoi, on ne peut déconstruire. Comprendre, sinon, montrer cette notion de « safari », de culture-monde, de puissance du porno-colonial ? On a par exemple beaucoup hésité à publier les images où les soldats japonais mettaient des bambous dans le sexe des femmes chinoises qui avaient été violées et tuées. Mais on a décidé de les montrer, car ces images faisaient alors partie d’un discours d’humiliation. Le visible fait discours. Cela démontre non seulement qu’ils l’ont fait, mais en plus qu’ils l’ont photographié et reproduit pour humilier. Sur la centaine de chercheurs qui ont travaillé sur ce livre, l’apport des images a très souvent obligé et conduit à penser autrement certains objets d’étude. L’image oblige à nuancer, accentuer certaines approches, évite de généraliser, incite à souligner les différences entre empires, entre aires géographiques. La nature des images oblige aussi à parler des vecteurs de diffusion, des publics cibles ou des types de messages en fonction des supports. L’image n’est pas seulement l’illustration de ce qui s’est passé, elle est aussi dans ce récit la construction en parallèle d’un fantôme. Les montrer, c’est aussi obliger ceux qui ne veulent pas voir ce passé à le regarder en face.

« La séance photographique » de Jean-Louis Charbans, Sénégal, 1930. Photo Archives d’Eros.
Le prétexte ethnographique permet de contourner la censure et de produire de la photographie porno-coloniale.


Vous faites un lien direct entre l’imaginaire colonial et des situations contemporaines comme le tourisme sexuel. Rien ne changerait donc jamais ?

Bien entendu. A chaque génération, les choses et les paradigmes changent, mutent et évoluent. Aujourd’hui, le métissage est valorisé, il est devenu une des références majeures dans la mode et la publicité. Mais dans le même temps, il y a des héritages, des reconfigurations et des ruptures. Le porno sur le Web mondialisé, par exemple, reprend et développe les situations de domination qui existaient dans les espaces coloniaux, devenant elles-mêmes des items référents de la culture visuelle, dans les mangas, le rap, le cinéma ou la littérature érotique. On retrouve les schémas coloniaux dans le tourisme sexuel dans les pays du Sud, qui fonctionnent selon les mêmes mécanismes qu’au temps des colonies… et produisent les mêmes images. Ces fantasmes coloniaux ne sont pas morts, ils se sont juste reconfigurés dans la culture mondialisée sous d’autres formes. Pour comprendre tout ce qu’il reste à décoloniser dans nos regards, il faut interroger aussi les artistes : c’est pourquoi le dernier chapitre de ce livre leur donne la parole pour apprendre à déconstruire ces paradigmes issus du passé colonial. Ce travail sur la sexualité aux colonies ne fait que débuter et nous commençons à comprendre que c’est une des matrices du monde moderne.


Deux rencontres sont organisées autour du livre Sexe, race et colonies.
• Le 10 octobre à la Colonie (Lacolonie.paris)
• Le 13 octobre aux Rendez-vous de l’histoire de Blois (Rdv-histoire.com).



Un ouvrage sans ambition scientifique

par Mélusine, dans Libération du 1er octobre 2018 Source

Sexe, Race et Colonies ne prend aucune précaution formelle particulière pour introduire les lecteurs à la teneur des images qu’il collectionne, minimisant leur statut d’outils idéologiques meurtriers.

Le 22 septembre, Libération consacrait son dossier à l’exploitation sexuelle dans l’empire colonial français, à l’occasion de la sortie du livre Sexe, race et colonies (éditions de La Découverte), dirigé par Pascal Blanchard et Nicolas Bancel. Pour illustrer les articles de ce dossier bienvenu, le journal a tiré de l’ouvrage plusieurs photographies. Ces clichés montrent des femmes noires, nues, photographiées par des colons : l’une paraît une enfant, l’autre subit une agression sexuelle. Ces femmes ne posent pas : elles sont forcées et humiliées, pendant que l’homme blanc sourit à l’objectif. Ces images ne sont pas des productions artistiques, encore moins des photographies de presse. Elles sont crues, pornographiques et violentes. Pourtant, elles sont publiées dans les pages d’un quotidien national, reprises et diffusées sur les réseaux sociaux. Pourquoi est-il possible d’afficher ainsi des corps suppliciés ? Parce que ce qu’explique le dossier de Libération est vrai : ces corps indigènes exposés comme des trophées de chasse, qui ont alimenté plusieurs siècles de fantasmes coloniaux, ne sont pas vraiment des corps de femmes. Ils en ont la forme, on peut les toucher, les violer et les battre, mais on peut également les vendre et les montrer sans pudeur, puisqu’après tout les animaux vont nus. On peut montrer des corps souffrants, des corps obscènes, parce que ce sont des corps racisés. D’ailleurs, aucun des journaux, étonnemment nombreux, qui couvrent la sortie de Sexe, race et colonies ne manque l’occasion de publier de nouveaux clichés, venant illustrer des papiers très sérieux qui expliquent gravement que, au temps des colonies, les hommes blancs diffusaient dans tout l’empire des images outrageantes de corps de femmes indigènes. Et aucun ne paraît comprendre que, ce faisant, ces photographies s’inscrivent dans leur vocation originelle et continuent de la servir : elles sont toujours ces cartes postales qui voyageaient, sans enveloppe, de mains en mains, en métropole.

On ne peut pas reprocher aux journalistes de trahir l’esprit du livre de Blanchard et Bancel. En effet, les néons de sex-shop qui dessinent le titre sur la couverture trahissent d’emblée un projet éditorial éloigné d’une ambition scientifique. Il aurait paru normal qu’au regard de la nature de ces matériaux, de leur contenu violent et de leur usage idéologique, ces photographies soient présentées avec sobriété et systématicité, dans le souci d’objectivation propre au chercheur. Mais, en feuilletant les premières pages du livre, on découvre ces images disposées avec art, comme ce corps lascif qui habille la page de garde, osant même un soupçon d’érotisme. L’ouvrage ne prend aucune précaution formelle particulière pour introduire les lecteurs à la teneur des images qu’il collectionne. Pourtant, la question de la diffusion au grand public de documents historiques au contenu violemment raciste est d’une grande actualité. L’an dernier, la décision de Gallimard de republier les pamphlets antisémites de Céline avait suscité un vif débat et plusieurs dispositifs avaient été proposés (appareil de notes, préface, avertissement sur la couverture, etc.), qui poursuivaient le même objectif : faire en sorte qu’il soit impossible de considérer ces textes comme des documents neutres ou anodins, en révélant leur statut d’outils idéologiques meurtriers. Si ces photographies sont traitées comme n’importe quelle image d’illustration, par les auteurs comme par les journalistes, c’est que ceux-ci n’ont pas compris ce qu’elles étaient.

Ces images ne se contentent pas de représenter des crimes coloniaux : elles en sont l’outil et le prolongement. Prises pour soumettre, diffusées pour exclure les colonisé(e)s de l’humanité, elles constituent en réalité des pièces à conviction, qui ont d’autres vocations qu’être mises en vitrine pour attirer le chaland. Les rédactions auraient pu faire un autre choix. Il leur était possible de ne pas du tout illustrer leurs articles et de justifier cette décision éditoriale par le refus de perpétuer la diffusion à grande échelle des images de l’exploitation sexuelle de corps racisés. Elles auraient également pu rendre à ces femmes leur visage et leur regard, recadrer ces cartes postales pour recouvrir les corps aux vêtements arrachés, afin de reconnaître ces femmes comme des personnes à part entière, dont la dignité, même posthume, doit impérativement être respectée. Ce respect, les rédactions ne l’auraient alors pas seulement témoigné aux femmes indigènes humiliées d’hier, elles l’auraient eu pour toutes leurs lectrices d’aujourd’hui, en particulier pour celles qui reconnaissent ces corps au leur si semblables et qui continuent de souffrir des conséquences sociales, morales et physiques de cet imaginaire sexuel raciste, qui n’a pas cessé d’exciter l’œil des spectateurs.