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Il y a 52 ans : un enlèvement à Paris par des policiers français

Pourquoi tant d’obstacles à la justice dans l’affaire Ben Barka ?

par Gilles Manceron

vendredi 27 octobre 2017

Depuis plus d’un demi-siècle, en France comme au Maroc, la « raison d’Etat » empêche que la vérité soit dite sur l’enlèvement par des policiers français en plein Paris, puis l’assassinat, de Mehdi Ben Barka. Depuis 1965, dix juges d’instruction se sont heurtés au refus des deux Etats de les laisser procéder aux auditions et accéder aux documents. En France, le « secret Défense » n’est pas levé sur les pièces essentielles. Serait-ce parce que ceux qui ont permis cet enlèvement et cet assassinat n’étaient pas « subalternes » ? Seule une interpellation forte des deux côtés de la Méditerranée peut permettre de connaître enfin la vérité.

Le procès de l’affaire Ben Barka. Ouverture le 5 septembre 1966

par Gilles Manceron, article paru dans l’Humanité, le 3 septembre 2016.

L’enlèvement de l’homme politique marocain Mehdi Ben Barka, le 29 octobre 1965, en plein Paris, boulevard Saint-Germain, par deux policiers français, puis son assassinat, ont suscité une vague d’indignation dans le monde entier. Le ministre de l’Intérieur marocain, le général Oufkir, aussitôt prévenu, est arrivé à Orly, le 30 octobre, accompagné du directeur de la sûreté marocaine, le colonel Dlimi, et d’un homme de leurs services, et ils sont repartis une fois leur mission accomplie. Le chef du service secret français du SDECE, le général Jacquier, le ministre de l’Intérieur, Roger Frey, et le préfet de police de Paris, Maurice Papon, étaient informés de leur présence et de leurs actes, sans qu’ils mettent au courant le chef de l’Etat. Le général de Gaulle devait recevoir Mehdi Ben Barka durant son séjour, et, quand il a eu connaissance des faits, il en a été furieux. Il écrit aussitôt à sa mère le 4 novembre que « la justice exercera son action avec la plus grande rigueur et la plus grande diligence ». Mais, après l’élection présidentielle de décembre 1965, lors de sa conférence de presse du 21 février 1966, il a choisi de qualifier l’implication française de « vulgaire » et « subalterne » et de tenir le gouvernement marocain pour seul responsable de la disparition de Ben Barka. La France a lancé des mandats d’arrêt contre le général Oufkir, le colonel Dlimi et l’un de leurs agents.

La promesse de De Gaulle ne sera suivie d’aucun effet lors du procès ouvert le 5 septembre 1966. En l’absence des accusés marocains et des quatre membres de la bande du truand Georges Boucheseiche chez qui Ben Barka a probablement été assassiné, seuls comparaissent l’agent du SDECE à Orly, Antoine Lopez et le policier Louis Souchon. Les responsables policiers et politiques français qui étaient au courant et avaient prêté main forte aux tueurs ne sont pas inquiétés.

L’un des avocats de la partie civile, Maurice Buttin, accuse directement le roi du Maroc, Hassan II, d’avoir voulu faire revenir de force Ben Barka au Maroc, où il avait été condamné à mort à deux reprises, et d’être responsable de son assassinat. Pour éviter une dénonciation du crime qu’il a commandité, le roi a ordonné au chef de la Sûreté, le colonel Dlimi, de se rendre à Paris pour interrompre le procès en demandant la cassation de son renvoi devant les Assises. Après 37 jours d’audience, l’arrivée de Dlimi à Paris, le 19 octobre, a reporté la suite du procès au mois d’avril 1967.

Dès la reprise, l’argumentaire de l’avocat de Dlimi, François Gibault, connu pour avoir défendu les hommes de l’OAS, a été clair : il a plaidé que ce n’était pas une affaire marocaine mais une affaire française, que Ben Barka avait été enlevé dans une voiture de police française, par deux policiers français en exercice et par un agent des services secrets français. Il a laissé entendre que si la justice française condamnait le chef de la Sûreté marocaine, il pourrait en dire davantage sur les responsables français, le chef du SDECE, le ministre de l’Intérieur et le préfet de police, qui avaient aidé le roi du Maroc dans son projet. Pour rendre l’avertissement plus clair, deux agents du SDECE envoyés par le nouveau chef de ce service pour enquêter au Maroc sur l’enlèvement de Ben Barka y ont été assassinés, le commandant Borel, le 6 février 1966, et Yves Allain, en mission pour le SDECE sous couverture ORTF, le 15 octobre 1966, à Kenitra. Le message d’Hassan II a été entendu puisque le procès s’est achevé le 5 juin 1967 sur l’acquittement du colonel Dlimi, aussitôt accueilli triomphalement. Seuls des sous-fifres, Lopez et Souchon, sont condamnés à six et huit ans de prison. Les autres accusés, tous au Maroc sous la protection des services de la monarchie, le général Oufkir, l’agent des services marocains Miloud Tounsi, alias « Chtouki », et les truands Boucheseiche, Le Ny, Palisse et Dubail, sont condamnés pour la forme, par contumace, à la réclusion à perpétuité. Tous ces témoins gênants pour le roi disparaîtront ensuite : les quatre truands seront liquidés plus tard par ses services, Oufkir sera abattu en 1972 après sa tentative de coup d’Etat et Dlimi mourra à son tour en janvier 1983 dans un « accident de la circulation ».

Lors des conseils des ministres, de Gaulle a fustigé l’implication du chef du SDECE, du préfet de police de Paris et de Roger Frey, il les a démis plus ou moins rapidement de leurs fonctions, tout en continuant à se taire en public sur leur lourde responsabilité. En déclarant les complicités françaises « vulgaires » et « subalternes », en ne voulant pas les mettre en cause publiquement, de Gaulle, dont la volonté de rendre justice aussitôt exprimée à la mère de Ben Barka quelques jours après l’assassinat était probablement sincère, s’est trouvé dans l’impossibilité de tenir sa promesse.


29 Octobre 1965 - 29 Octobre 2017 — 52 ans après…

Rassemblement à la mémoire de Mehdi Ben Barka

❖ Pour que cessent les raisons d’Etats
❖ Pour faire échec à l’organisation de l’oubli et de l’impunité

le dimanche 29 Octobre 2017 à 18h
Boulevard Saint-Germain face à la Brasserie Lipp
(métro : Saint-Germain-des-Prés ou Mabillon)

Avec le soutien de (premiers signataires) : Association des Marocains en France (AMF), Association des Travailleurs Maghrébins de France (ATMF), Association de Défense des Droits de l’Homme au Maroc (ASDHOM), Association des Marocains de Belgique pour les Droits de l’Homme (AMBDH), AMDH (Paris-IDF), Forum Marocain pour la Vérité et la Justice (FMVJ-France), Parti Socialiste Unifié en France (PSU-Maroc), La Voie Démocratique en France, Parti de l’avant-garde démocratique socialiste- Fédération d’Europe (PADS-Europe), Union socialiste des forces populaires (USFP-France), Association Mémoire Vérité Justice France (MVJ France), Association de Parents et Amis de disparus au Maroc (APADM), Fédération euro-méditerranéenne contre les disparitions forcées (FEMED), Al Wasl, Sortir du Colonialisme, Ecologie sociale, Association Française d’Amitié et de Solidarité Peuples Afrique (AFASPA), La Ligue des droits de l’Homme (LDH), Collectif Faty-Koumba (Association des Libertés, Droits de l’homme et non-violence), D’ailleurs nous sommes d’ici (Bas-Rhin), Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives (FTCR), FASTI, Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP), Fondation Frantz Fanon, Parti communiste français (PCF), Ensemble !, Le parti de gauche (PG), Europe Ecologie les Verts (EELV), Freedom Now-Maroc, Association marocaine pour le journalisme d’investigation (AMJI), Justice pour Monjib et ses compagnons.

« Ce qui importe c’est la définition des pouvoirs et des responsabilités devant le peuple, et la mise en place d’institutions authentiquement populaires »
Mehdi Ben Barka


Le Comité pour la vérité dans l’enlèvement et la disparition de Mehdi Ben Barka

En 2015, a été créé un Comité pour la vérité dans l’enlèvement et la disparition de Mehdi Ben Barka, présidé par Louis Joinet. Dans un « Manifeste pour la vérité », il est notamment précisé : « Nous déclarons notre rejet du fait accompli et notre ferme résolution de défendre le droit à la vérité et à la justice aux côtés de celles et ceux qui mènent ce combat depuis longtemps. Nous refusons que, au bout de cinquante ans, le manque de volonté politique aboutisse à l’enfouissement du dossier judiciaire, à une seconde mort de Mehdi Ben Barka et à l’impunité des criminels. Nous considérons qu’il est de notre devoir d’œuvrer pour qu’enfin soit brisé le mur du silence. »

Outre son président, Louis Joinet, les membres de ce comité sont : Guy Aurenche (avocat honoraire) ; Josiane Balasko (comédienne) ; Patrice Barrat (journaliste, militant associatif pour le développement) ; Patrick Baudouin (avocat) ; Simone Bitton (cinéaste) ; Régis Debray (philosophe, écrivain) ; Henryane de Chaponey (militante associative pour le développement) ; Roger Ferrari (syndicaliste) ; Géraud de La Pradelle (professeur émérite des Universités) ; René Gallissot (historien) ; Françoise Germain-Robin (journaliste) ; Geneviève Jacques (présidente de la Cimade) ; Nicole Jami (avocate) ; Pierre Joxe (homme politique) ; Serge Le Péron (cinéaste) ; Gilles Manceron (historien) ; Jean-Claude Petit (journaliste) ; Serge Portelli (magistrat) ; Jack Ralite (homme politique) ; Philippe de Saint-Robert (écrivain).