Histoire coloniale et postcoloniale

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Philippeville, 20 août 1955 : le début de la fin de l’Algérie française

vendredi 19 août 2011, par la rédaction

Le 20 août 1955 peut à juste titre être considéré comme le second point de départ de la guerre d’Algérie [1]. Ce jour-là, une insurrection a secoué le Nord du Constantinois : à midi, malgré un rapport de force qui leur était très défavorable, les militants du FLN et la population algérienne ont attaqué des symboles de l’occupation française (gendarmeries, commissariats, casernes, etc.) ainsi que des structures économiques. Il y eut deux massacres d’Européens, à El Alia et à Aïn Abid. L’insurrection fit long feu. Dès le 20 août, la répression fut terrible ; elle se poursuivit au cours des semaines suivantes faisant autour de 10 000 morts du côté algérien ; on dénombra une centaine d’Européens.

Pour les Algériens cette révolte a sans doute été le résultat d’une prise de conscience : il leur était apparu impossible d’accéder à l’indépendance de façon pacifique. Quant aux plus lucides des Européens, ils ont dû ressentir comme Georges Apap que « la guerre était devenue inévitable ». Vivre ensemble ne peut se concevoir que dans le respect de l’égalité des droits...

Aujourd’hui, Skikda s’apprête à commémorer un des épisodes les plus sanglants de cette guerre. Comment parvenir à savoir ce qu’il s’est alors passé ? En consultant les historiens – voir l’ouvrage de Claire Mauss-Copeaux –, les journalistes – voir les articles de Robert Lambotte –, ou les survivants ... Donner la parole à ces derniers c’est ce que Soraya vient de réaliser, au cours d’un séjour en juin dernier.

« Il reste nécessaire de mettre à jour [les responsabilités],
non pour obtenir le châtiment des coupables,
mais pour pouvoir regarder la vérité en face
et peut être en effet liquider comme on dit le passé. »

Pierre Vidal Naquet [2]


Abdallah, 92 ans, est grand, beau, fier de la résistance algérienne, grand amoureux de la langue française et de la langue arabe. Il s’exprime parfaitement dans les deux pour condamner le colonialisme mais jamais en français pour évoquer la résistance de son peuple ! Il se souvient :

« Ah la France !

« Le 20 août, les fellaghas ont fait passer le message que tout le monde devait descendre dans la rue pour faire la révolution, pour partir en guerre ! Le rendez-vous, c’était midi. On est tous descendu, une véritable marée humaine, on avait couteau, passoire, manche à balai, bâton ... tout et n’importe quoi à la main pour se défendre ... Le souci c’est que la police et les milices commençaient déjà à remplir les camions et à matraquer tout le monde : on ne savait pas qu’à midi des Européens avaient été tués et on ne s’attendait pas à une répression ... Quelle erreur : c’était cauchemardesque, ça tirait à tout vent, les soldats et les civils français rentraient dans les maisons sans taper et faisaient sortir tout le monde, ils ont tiré sur tout ce qui bougeait, homme, femme, enfant , vieux ... c’était l’enfer. Beaucoup ont été emmenés au stade de foot de Skikda, regarde mes cicatrices sur mes genoux. Ils nous ont mis à genoux et sur les graviers ça nous blessait, il y avait plein de morts autour de nous ... un vrai charnier y avait tellement de morts qu’ils ont laissé les vivants repartir ! Ils ont dû prendre un bulldozer pour enterrer tous les corps, après ils ont tout recouvert avec de la chaux !

« Très vite ça sentait une odeur horrible, je suis rentré sonné pour m’assurer que toute la famille allait bien. Pendant qu’on était à genoux ils nous donnaient des coups de pieds, ils nous détestaient, ils aimaient nous humilier ... nous et nos femmes d’ailleurs, ils aimaient humilier nos femmes...et oui ma fille ... c’est du passé maintenant...c’est pas grave, on s’est battu et on gagné l’indépendance ... Faut pas oublier les vieux, on a vécu tout ça, on a libéré notre pays : nous étions des hommes de parole ... Tout ça n’existe plus, les hommes n’ont plus de parole, n’ont plus d’honneur. C’est pas grave les jeunes, vous êtes libres maintenant, faut travailler et oui...

« La France ? ... je m’en occupe pas ... je suis sans haine, mais jamais j’irai m’installer là bas, je sais qu’ils nous aiment pas et qu’ils nous pardonnent pas la défaite ... La pilule, elle passe pas. »

Amar (77 ans) raconte

« Les gens du maquis commandés par Zighoud Youssef ont lancé un appel à Skikda et aux environs pour descendre en ville attaquer les Français ... Tout le monde était prêt à descendre ; on a pris ce qu’on avait sous la main pour se battre ... La police a appris ce qui se passait et la répression a commencé !

« Un massacre on n’a rien pu faire ... ils tiraient sur tout ce qui bouge, y avait plus ni âne, ni chien, ni mouton de vivant, ils ont arrêté tous les hommes jeunes ou vieux ... à Zafzaf ils ont mis le feu au village et y ont jeté les gens ... Et oui ils ont jeté la femme à mon frère ... essence et allumette et voilà ...

« La France ... Ils ont cloué des femmes toutes nues comme crucifiées, ils les attachaient sur les camions et roulaient comme ça dans le village ... il y avait tellement de morts qu’ils ont du prendre un bulldozer pour ramasser tous les corps alors la France... »

Les femmes aussi ont la mémoire vive :

Arifa – 62 ans :
« Ma mère nous a beaucoup raconté. Le 20 août dans l’après midi, tout le monde était caché au village, derrière nos fenêtres on voyait les soldats embarquer les hommes du village ... tout l’est algérien a été touché mais le pire c’était à Zafzaf … ils y ont abattu tout le village du plus jeune au plus vieux, même les ânes y sont passés ... mon père, est allé à Skikda pour chercher du lait, il se souvient juste avoir vu les rues désertes jonchées de chèches, de cannes, de chaussures ...
Un vieux du village racontait qu’on les a obligés à faire des tranchées au stade de Skikda et qu’ils plaçaient les corps un à un dedans ... c’était horrible ... au bout de 3 jours, y avait une odeur pestilentielle et ils avaient les doigts qui sentaient le pourri ; ils prenaient des cartons ou des morceaux de tôle pour ne plus toucher les corps directement !
França ? elle nous en a fait ... les Algériens c’était comme des souris pour eux. Et maintenant, ils veulent tous la France ... ils ont oublié ? pourquoi ? Pour l’argent et la vie facile ?... »

Aïcha – 75ans : « Des rafles ... des rafles ... ils ont ramassé tout le monde, même notre cousin il avait 17 ans ... il est enterré au stade de Skikda. Il était assis sur un banc avec son père devant la maison. Au moment de la rafle il a été embarqué, il n’a pas compris, c’est allé très vite : son père est revenu, lui non ...
La France ?... pfff ... c’est comme ça ... »

Fatiha – 75 ans : « 
Le 20 août 1955, ils en ont fait ... ils ont ramassé tous les Arabes dans la rue et hop dans le panier à salade ! Les jeunes, les vieux, hommes, femmes, tout le monde ! Ils ont massacré tout le village de Zafzaf : ils ont brûlé le village, les maisons avec les familles dedans. Ici au village (El Hadaieck) on s’est caché avec ma mère et tout le reste de la famille dans la ferme : ma mère regardait des fois par le trou de la porte de la ferme : on voyait à l’aller les soldats français avec des Arabes devant puis on entendait taf taf taf et on voyait les soldats repasser ... sans les Arabes ... Après le 20 août 55 il y a eu des rafles et des morts tous les jours jusqu’à l’indépendance. Ils ont enterré tout le monde au stade de football avec le bulldozer !
Les France ? (rires) ni je l’aime ni je l’aime pas ... avec tout ce qu’ils nous ont fait ... »

Bulldozer conservé dans le stade de Skikda, avec l’inscription : “Cet engin a servi à faire un enterrement collectif le jour du 20 aout 1955”

C’est donc vous M. le Bulldozer ?

Je me tiens devant vous, en ce mois de juin 2011, les yeux remplis de larmes de colère. Je vous parle car vous personnalisez ce que je hais le plus au monde : la machine coloniale agressive, répressive, régressive ... je n’ai pas peur de vous, vous avez vieilli, la rouille gagne du terrain, le temps fera son œuvre un jour vous ne serez plus ! Mais avant sachez ceci : vous avez fait fi de la chair humaine vous ne ferez pas fi de la mémoire algérienne. Droite, plantée devant vous, le cœur chargé de mes identités meurtrières mais plus convaincue que jamais de l’utilité du combat contre l’infamie du colonialisme, je vous accuse des pires maux de la planète : lâche et injuste, vous étiez tellement plus fort que mes frères ... aujourd’hui sur le banc des accusés, ne vous en déplaise, vous entendrez la voix de ceux qui ont vu, de ceux qui ont vécu, de ceux qui n’attendent pas d’excuse car on ne saurait pardonner l’impardonnable !

M. le Bulldozer, les « héritiers involontaires » de l’histoire coloniale vous déclarent coupable de crimes contre l’humain. Ils vous condamnent à porter le prix de la honte et à affronter jusqu’à la fin des temps le regard résistant des descendants des combattants de la liberté !

Soraya Chekkat
Ligue des droits de l’Homme (Toulon)



[1Pour certains, la guerre d’Algérie a commencé à Sétif le 8 mai 1945, alors que d’autres retiennent la date du 1er novembre 1954

[2, Les crimes de l’armée française Algérie 54-62