Histoire coloniale et postcoloniale

Nous contacter

Accueil > racisme, antisémitisme, xénophobie > racisme, antisémitisme > la responsabilité des politiques > P. Tartakowsky : arrêtons de distinguer la France d’un côté, et les juifs de (...)

communiqué de la LDH

P. Tartakowsky : arrêtons de distinguer la France d’un côté, et les juifs de l’autre

mardi 17 février 2015

S’il condamne fortement la profanation du cimetière juif de Sarre-Union (Bas-Rhin) [1]
et la montée de l’antisémitisme en France, le président de Ligue des droits de l’Homme, Pierre Tartakowsky, met en garde contre les discours qui ont tendance à « communautariser » les Français de confession juive.

Communiqué LDH

Paris, le 16 février 2015

Copenhague, Sarre-Union

Condamner et combattre l’antisémitisme

Attentats terroristes et profanation des cimetières sont les deux visages différents d’une même haine mortifère, celle de l’antisémitisme ; ils expriment un même mépris pour la liberté d’expression, pour le vivre ensemble, mépris qui s’étend au droit de pouvoir, une fois décédé, reposer en paix.

La Ligue des droits de l’Homme exprime sa solidarité avec toutes les victimes de ces attentats ; elle adresse ses condoléances à leurs familles et leurs proches, au Danemark comme en France.

Elle alerte contre la montée du racisme et de l’antisémitisme en France et met en garde contre la montée d’un climat de suspicion vis-à-vis des musulmans ou supposés tels, suspicion nourrie par l’assimilation, parfois rocambolesque, de propos à une apologie du terrorisme.

Dans la foulée de la levée en masse du 11 janvier, elle rappelle que la lutte contre la haine et le terrorisme passe par le respect des valeurs qui fondent la République, l’Etat de droit, la liberté et la fraternité. Elle appelle les pouvoirs à tout faire pour que les auteurs de la profanation de Sarre-Union soient identifiés et jugés.

Pierre Tartakowsky : “Arrêtons de distinguer la France, d’un côté, et les juifs, de l’autre !”

entretien réalisé par Alexandre Fache, publié dans L’Humanité le 16 février 2015


  • Comment réagissez-vous à la profanation du cimetière juif de Sarre-Union (Bas-Rhin) ?

Pierre Tartakowsky. La corrélation entre ces événements et ceux de Copenhague est d’abord extrêmement sinistre. C’est pourquoi la LDH a réagi aux deux faits, en appelant à combattre l’antisémitisme. Cette profanation, c’est une façon de dénier aux Français juifs la possibilité d’avoir une histoire propre et de pouvoir reposer en paix, une fois décédés. S’en prendre aux sépultures, c’est très rare dans l’histoire moderne française. Il s’agit d’une transgression très forte symboliquement. Le fait qu’elle ait été aussi systématique (300 tombes saccagées), et qu’elle se produise dans une terre qui a particulièrement souffert de l’antisémitisme nazi, confère à l’acte une dimension spéciale. Certes, à l’heure où nous parlons, on ne connait pas encore l’auteur des faits : peut-être un groupe néo-nazi ou identitaire ? Peut-être de jeunes crétins que la transgression faisait frémir… ? Dans le climat politique actuel, ce geste est de toute façon désastreux. Comme le sont certains discours, marqués par la volonté de distinguer la France (d’un côté) des Juifs (de l’autre). Je pense notamment à la Une d’un récent hors-série de l’Express sur « Les Juifs de France ». Il y a dans cette distinction quelque chose d’inacceptable, aussi inacceptable que le discours de Benjamin Netanyahu qui affirme : « vous les juifs qui êtes en France, partez, ou restez, mais à vos risques et périls ». Même la réaction de Manuel Valls me semble discutable. Dire « la France à besoin de vous » ou « la France est blessée, comme vous, et la France ne veut pas votre départ », c’est pavé de bonnes intentions, certes. Mais quelque part, c’est aussi inscrire cette distinction, cette différence entre la France et les juifs. Je ne pense pas qu’il faille poser le problème comme ça. La France ne veut le départ d’aucun de ses citoyens, voila tout. Et il faut dire encore plus frontalement à Benjamin Netanyahu : « un pays étranger n’a pas à inviter publiquement les citoyens français à quitter leur pays ».

  • La montée de l’antisémitisme est toutefois bien réelle en France. On parle d’un doublement des actes antisémites entre 2013 et 2014…

Oui. Et cette accélération des actes antisémites est en train de réveiller des inconscients français auxquels il faut être attentif. On se souvient de la triste déclaration de Raymond Barre, en 1980, après l’attentat de le rue Copernic, distinguant, dans les victimes, les juifs de trois « personnes innocentes », sous-entendues non-juives… Certes, on n’en est pas là aujourd’hui. Mais il faut être très vigilant sur les expressions employées. D’autant que cette montée de l’antisémitisme se corrèle, comme souvent, à une montée de l’islamophobie qui a rarement été aussi répandue.

  • François Hollande, qui se rendra mardi dans le Bas-Rhin, appelle la communauté nationale au « sursaut ». Comment selon vous lutter contre ces phénomènes et en particulier contre l’antisémitisme ?

C’est très bien que le président de la République se déplace dans le Bas-Rhin. Je partage aussi son appel à un sursaut national. A condition d’être très clair sur le contenu de ce sursaut. Un sursaut républicain qui vise à faire vivre la liberté, la fraternité, l’égalité, la laïcité telle que nous l’entendons, c’est-à-dire une laïcité qui ne soit pas punitive, c’est très bien. Maintenant, on sent bien que derrière ces grandes déclarations, le gouvernement est dans le court terme et ne sait pas trop quoi faire. Le plan de lutte antiraciste va sans doute être relancé, mais nous n’en sommes qu’aux balbutiements. Surtout, le problème ne date pas d’hier, et il est de plus multi-factoriel. L’éducation - des collèges à l’université - est à l’évidence un des terrains sur lesquels on doit organiser des débats sur le vivre ensemble en France. Mais cela demande un cap clairement assumé, sans ambiguïtés. Et beaucoup de discussions. Or, ce qui semble primer, y compris à l’éducation nationale, c’est plutôt la répression et la stigmatisation. Nous avions prévenu qu’en sortant ‘l’apologie du terrorisme’ du droit de la presse pour le faire entrer dans le code pénal, on courait au devant de catastrophes. Et bien, les catastrophes sont là. Des gamins sont traînés devant les commissariats pour des propos qui ne sont souvent que des propos transgressifs d’adolescents. Le terrorisme, comme l’antisémitisme, ne disparaîtront pas du jour au lendemain. Il faut donc s’inscrire dans le temps long et ne pas se contenter d’un « sursaut » mais de politiques, de moyens, de volontés. Cela passe par des affichages clairs vis-à-vis de l’opinion publique française dans sa, et même, ses diversités. Si on avait combattu sans lever le pied le racisme et l’antisémitisme ces 15 dernières années, on n’en serait pas là. Si on avait accordé le droit de vote aux résidents non européens aux élections locales, si on avait vraiment lutté contre les effroyables discriminations qui existent sur le marché de l’emploi, on n’en serait pas là non plus. Et on serait plus à l’aise pour appeler à un sursaut républicain. Même si, encore un fois, celui-ci est nécessaire. Car le terrorisme n’est pas un fantasme.


[1Cinq mineurs ont été placés en garde à vue après la profanation du cimetière juif à Sarre-Union. Un jeune homme s’est présenté à la brigade de gendarmerie lui-même, ce lundi matin, et a reconnu la profanation du cimetière juif de Sarre-Union, selon le procureur de la République de Saverne. Il a dénoncé ses complices. Au total, cinq mineurs, âgés de 15 et demi à 17 ans et demi, ont été placés en garde à vue. Ils sont tous originaires de la région.