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Oran, juillet 1962 : le rapport du général Katz

lundi 28 octobre 2013, par la rédaction

La recherche de la vérité est une exigence que la Ligue des droits de l’Homme ne cesse de rappeler. Mais il est peu probable que l’on puisse établir un jour, de façon indiscutable, ce qui s’est passé à Oran le 5 juillet 1962.

Deux articles, l’un de Pierre Daum, l’autre de Fouad Soufi, sont revenus sur cette journée. Nous ajoutons ci-dessous un document complémentaire à ce dossier : le rapport du général Katz, commandant en chef à Oran, sur cette journée “maudite”.

Le général Joseph Katz a été nommé commandant à titre provisoire du corps d’armée d’Oran, le 15 juin 1962 – suite à l’attentat de l’OAS qui coûtera la vie au général Ginestet. Celui qui fut le « courageux défenseur de la République face à la rébellion de l’OAS à Oran »(C.-R. Ageron) a publié en 1993 son témoignage sur ces événements tragiques : L’Honneur dun général, édition l’Harmattan. Nous reprenons ci-dessous le rapport qu’il a rédigé le 12 juillet 1962 au sujet des événements du 5 juillet 1962 à Oran [1].

Rapport du général Joseph Katz,
commandant du XXIVe Corps d’Armée

Oran, le 12 juillet 1962

Au sujet des événements du 5 juillet 1962 ayant entraîné des morts et des blessés dans la population européenne et musulmane et l’arrestation de nombreux Européens

Depuis l’arrivée, il y a plus de deux mois, du Capitaine Barkti [2], responsable d’Oran pour la Willaya 5, le Général Commandant le Groupement Autonome d’Oran se tenait en liaison étroite avec lui par l’intermédiaire du Commandant de Gendarmerie Humbert. Il avait été demandé à ce responsable que les manifestations organisées à l’occasion de l’indépendance soient limitées aux quartiers musulmans, en débordant, tout au plus, sur le boulevard du Corps Expéditionnaire Français qui n’est bordé par aucune habitation européenne. Le Capitaine Barkti avait donné l’assurance que les manifestations se dérouleraient en quartiers musulmans, ce qui fut fait les 1er et 2 juillet.

Il n’en demeurait pas moins que, depuis la réunion de réconciliation du 28 juin place Foch, des voitures bondées de musulmans, des isolés et de petits groupes parcouraient les quartiers européens en manifestant avec exubérance leur joie. Également, à partir du 30 juin, une foule nombreuse parcourait les quartiers musulmans et empiétait quelque peu sur les quartiers européens limitrophes, en manifestant son allégresse sous forme de klaxonnades, de bruits de casseroles et de pétards, et aussi de coups de feu tirés en l’air, rappelant ainsi les manifestations antérieures de la population européenne, sans donner lieu à aucun incident notable.

Le 3, les manifestations devaient cesser sur l’ordre du Capitaine Barkti. Elles reprenaient le 4 au soir, sans doute à l’annonce par radio des manifestations prévues dans toute l’Algérie pour le 5, mais qui, au dire des responsables de la Willaya, ne devaient pas avoir lieu en Oranie.
Malgré les efforts du Commandant Humbert et des Commandants des Sous-Secteurs Musulmans pour savoir si des manifestations à l’occasion de l’indépendance seraient organisées, il ne fut pas possible d’être fixé sur ce point.

Le 5 juillet, en fin de matinée, des groupes de musulmans se formèrent pour se rendre, semble-t-il d’une façon fortuite, place Foch où avait eu lieu la réunion de réconciliation et où aucune manifestation n’était organisée. Partant surtout de la Ville Nouvelle, et aussi de Lamur-Médioni, ils empruntèrent la Partie Ouest de la Ville européenne attenante à la Ville Nouvelle musulmane.

L’absence de téléphone à Oran fit que le Secteur ne put être prévenu de ces déplacements qui empruntèrent le boulevard Sébastopol et le boulevard Joffre.

Divers incidents devaient alors se produire. Le premier, place de la Bastille, où des coups de pistolet furent tirés par des Européens en direction d’un groupe de Musulmans qui voulait hisser un drapeau algérien sur un immeuble de cette place. Cet incident ne devait avoir aucune suite.
Il n’en fut pas de même place Karguentah où des coups de feu furent tirés des hublots du dernier étage de la Maison du Colon sur un groupe de scouts musulmans, coups de feu vus par un Capitaine de Tirailleurs de passage à Oran, le Capitaine Gaston, par plusieurs Aumôniers militaires et aussi par un gendarme, le Maréchal-des-logis Alban.

D’après les dires de membres des Forces Françaises (Officiers du district de Transit d’Oran), des coups de feu ont été également tirés d’immeubles européens adjacents à la place Valero sur des A.T.O. [3] stationnant boulevard Joffre, qui ont été touchés.

Ces coups de feu provoquèrent une panique générale dans les groupes musulmans qui étaient à ce moment-là dans le quartier. Cette panique loin d’être contenue par les A.T.O. mal recrutés, formés en 3 jours, et non encadrés, fut aggravée par leur affolement qui se traduisit par des tirs en tous sens auxquels vinrent s’ajouter ceux d’éléments civils incontrôlés.

Il devait s’ensuivre des fusillades qui débutèrent vers midi et atteignirent leur intensité maximum entre 12 heures 30 et 12 heures 45, provoquant plus de 20 morts et autant de blessés européens. En outre, un certain nombre d’Européens était victimes d’enlèvements.

Dès les premiers coups de feu, les troupes cantonnées à proximité des lieux des incidents, le 8e RIMA, le 4e Zouaves, le 2e Zouaves, le 5e R.I., se portèrent immédiatement sur les lieux des fusillades et s’employèrent à protéger les Européens et à ramener le calme. Elles devaient épargner des dizaines de morts et recueillirent toute la population européenne qui était encore dans la rue.

A 12 h 30, le Général Commandant le Groupement survola la ville en hélicoptère et put constater que la ville était déserte, tout étant rentré dans l’ordre.

Il fit sortir les Escadrons de Gendarmerie Mobile dont la présence assura le maintien du calme, troublé cependant de temps à autre jusqu’à 16 heures par des coups de feu isolés.

Il s’employa ensuite à faire libérer tous les Européens qui avaient été appréhendés, et conduits dans les commissariats, principalement au Commissariat Central et au Palais des Sports. Ils furent pour la plupart libérés sur le champ et en quasi-totalité dans la soirée.

Il n’en demeure pas moins plus d’une centaine de disparus. Parmi eux, certains ont sûrement été enlevés ; d’autres se sont embarqués clandestinement par avion ou par bateau ; le Chef de Bataillon Aron, commandant le Port d’Oran, a vu 150 personnes au moins s’embarquer sans bagages et sans billet ; d’autres encore se sont réfugiés dans les cantonnements ou dans le périmètre de la Base de Mers el-Kebir où ils campent encore aujourd’hui ; enfin, certains sont rentrés à leur domicile omettant de le signaler.

Les recherches, poursuivies très activement, aussi bien par ces autorités que par nous-mêmes, sont longues et difficiles, du fait de l’absence de téléphone et de distribution du courrier à Oran. Aujourd’hui même, des disparus ont fait connaître qu’ils étaient en Métropole.

En conclusion, les incidents, pour regrettables et douloureux qu’ils aient été, sont dus, comme il a été mentionné dans le rapport :

  1. à des tirs d’Européens sur les manifestants et les policiers algériens
  2. au fait qu’il n’avait pas été possible de savoir qu’une manifestation se déroulait
  3. à l’absence de téléphone (le Central ayant été détruit par l’O.A.S.)
  4. au mauvais recrutement et à l’absence de formation des A.T.O.
  5. au fait que les responsables du F.L.N., trop peu nombreux, n’étaient pas en mesure d’encadrer et de contrôler une population musulmane, surchauffée par quatre jours de manifestations ininterrompues et qui se trouvait dans un état quasi hystérique.

Il faut noter que la population musulmane soumise depuis le cessez-le-feu à des fusillades quotidiennes, à des tirs de grenades à fusil, de mortiers de 60 et de 80, à des plastiquages eux aussi quotidiens, qui ont fait dans ses rangs quelque 1 500 morts et plus de 2 000 blessés n’a pu se retenir de satisfaire un désir de vengeance contre les Européens.

Le bruit des explosions qui faisaient rage les derniers jours de juin n’était pas non plus pour calmer les esprits.

A la suite de ces événements, le Général Commandant le Secteur Autonome d’Oran, a obtenu, le lendemain, du Préfet Algérien d’Oran, que la police des quartiers européens soit assurée par la Gendarmerie Mobile, pendant une période dont le terme n’a pas été fixé.

Il a été demandé aux autorités algériennes de désarmer tous les civils, de reprendre en main les A.T.O. afin de les trier, de les former, de les encadrer, et de tout faire pour rendre confiance aux Européens. Il faut reconnaître que ces autorités s’y emploient de leur mieux.

Le Général Commandant le Groupement Autonome d’Oran, et toutes les troupes, de leur côté, se sont employés à endiguer d’abord la panique, ensuite l’affolement, puis l’exode des Européens.

La peur s’estompe et la confiance revient.

Joseph Katz



À signaler le travail de compilation de Jean-Claude Rosso qui tient une « liste des personnes disparues présumées décédées, civiles et militaires », pendant la guerre d’Algérie – il en a recensé 2023 : voir http://disparus.notrejournal.info/.

En ce qui concerne les événements tragiques d’Oran, l’historien Jean-Jacques Jordi a relevé dans son livre Un silence d’Etat. Les disparus civils européens de la guerre d’Algérie, éd. SOTECA, octobre 2011, environ 900 personnes tuées ou disparues entre le 5 et le 7 juillet 1962 [4].



[1Source : ce texte figure en Annexe 7 du livre de Joseph Katz, L’Honneur d’un général, édition l’Harmattan.

[2[Note de LDH-Toulon] – Le capitaine de l’ALN que le général Katz désigne sous le nom de Barkti est en général dénommé Bakhti.

[3[Note de LDH-Toulon] – ATO : Auxiliaires Temporaires du maintien de l’Ordre, ou Auxiliaires Temporaires Occasionnels, connus sous l’appellation de Force Locale, mis en place par l’exécutif provisoire.

[4Contrairement à ce qu’indique le titre de l’ouvrage, ce chiffre comprend à la fois des Européens, des Juifs et des Musulmans (selon la terminologie de l’époque).