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Oran 1962, par Fouad Soufi : 2. “une guerre de trois - armée française, OAS et FLN”

lundi 5 février 2007, par la rédaction

Seconde partie de la communication de Fouad Soufi, conservateur en chef aux Archives nationales d’Algérie et chercheur au Centre de recherches en Anthropologie Sociale et Culturelle [CRASC] d’Oran :

Oran, 28 février 1962, 5 juillet 1962
Deux événements pour l’histoire, deux événements pour la mémoire

lors du colloque en l’honneur de Charles-Robert Ageron, « La guerre d’Algérie au miroir des décolonisations françaises » [Sorbonne, novembre 2000].

Les forces en présence

Les forces de l’ordre – armée, CRS, gendarmes mobiles et police –sont prises entre les feux du FLN et de l’OAS qui multiplient les attentats.

L’armée française

On sait que l’armée française est déchirée et que certains officiers ont rejoint l’OAS quand d’autres aident les activistes de l’intérieur ou désertent avec leurs armes. Mais d’autres tombent sous les balles des commandos OAS (le lieutenant-colonel Rançon, chef du 2e Bureau du Corps d’Armée d’Oran, assassiné le 8 décembre). La police locale est suspectée d’avoir pris le parti de l’OAS et les commissaires, qui s’y refusent, sont victimes d’attentats : et le commissaire Miceli de la Brigade anti-OAS est blessé le 11 décembre 1961, l’inspecteur Lamanans de la même brigade est tué le 30 du même mois. Le commissaire Jurandon est assassiné le 14 mars 1962. La suspicion touche les CRS dans lesquelles les pieds-noirs sont majoritaires. Elles sont renvoyées en France et remplacées. Les gendarmes mobiles, « les gardes rouges », restent les plus sûrs. Ils paieront leur loyauté d’un lourd tribut.

L’OAS

De son côté, l’OAS. s’organise. La presse donne les éléments
essentiels du contenu d’un document distribué par le Directeur Général des Affaires Politiques à la DGGA, Jean Sicurani, lors d’une conférence de presse le 4 janvier 1962 [1]. Un texte sur l’organisation de l’OAS à Oran avait été découvert, parmi des documents saisis dans la villa d’un architecte, René Lesaint. Oran est divisée en « collines » qui correspondent aux arrondissements de police. Le 2e arrondissement, Hôtel de ville/Quartier israélite, aurait correspondu à la « Colline 7 » [2].

Pour s’imposer, l’OAS règle, par les armes, la dissidence du mouvement Résurrection et Patrie ou France Résurrection [3]. Elle a encore plus fort à faire pour être reconnue par les jeunes (?). Jacques Chapus (France-Soir, 1er décembre 1961 ) signale qu’

« une petite minorité d’activistes fait la loi : ce sont pour la plupart de jeunes garçons qui se comportent en hors-la-loi. Personne ne s’oppose à eux... En quelques rares occasions, on entend quelqu’un leur dire : Arrêtez, l’OAS désapprouve ce que vous faites. Alors la réplique est cinglante : L’OAS on s’en fout... »

Dans un tract distribué le 3 décembre 1961, l’OAS menace de représailles les meneurs de ratonnades « de tels actes sont souvent provoqués par des communistes ». Les autorités en sont convaincues selon le journaliste,

« l’OAS, pas plus que d’autres, n’a, le 30 novembre [1961], contrôlé les événements. Tout a été livré à l’initiative d’inconnus, de minorités inconscientes ».

Christian Guy de l’Aurore (3-4 mars 1962) a vu ces jeunes « perdus dans la démence », et il s’inquiète de

« ce problème posé par l’attitude des bandes de jeunes européens ... est un des plus dramatiques ... de l’Oranie ... Ils sont ... des blousons noirs ... mais (qui) en sont au couteau à cran d’arrêt et au pistolet 7.65 ... Il fallait les voir ivres de violence ... donner là chasse à un musulman ayant eu la folie de ne pas se cacher à temps ... Ce problème est si important que l’OAS s’en est préoccupé (qui) ) a lancé des avertissements aux chefs de bandes ».

Blousons noirs ou groupements politiques ou les deux ? Le résultat est le même. L’OAS ne maîtrise pas toujours tout le monde.

Le FLN

Le FLN n’est pas en reste. La reconstitution de ses cellules et des réseaux se fait souvent au détriment de la maîtrise des hommes. La lutte pour le contrôle de la zone IV (Oran) et des fonds amassés, fait l’objet d’une lutte entre deux régions. La 4/4 Ville Nouvelle s’oppose à la 4/3 Lamur/Hamri. « Les terroristes de quartiers rivalisent pour prendre la tête du mouvement » avait deviné et noté R. Buchard de Paris-Presse, contrairement à la presse locale qui ne relève rien. Le conflit entre Si Abdelhamid (la 4/4) et Si Abdelbaki (la 4/3) tourne à l’avantage du premier, qui prend la tête de la zone IV, mais sans que le second ne perde vraiment son autorité sur sa région et ses hommes. Le danger qui perce est l’autonomisation de certains secteurs – ces terroristes de quartiers – dont et en particulier celui de Petit-Lac.

Cette « guerre de trois » est tellement complexe que les observateurs se demandent « qui tire sur qui ? » (Paris-Presse, 19 décembre 1961).

Cette nouvelle peste : la haine et la peur

Le 3 janvier 1962, le FLN lance une offensive : 10 attentats sont recensés qui font 8 morts. La réaction de la foule n’a pas tardé. Une émeute éclate au centre de la ville, huit cadavres de musulmans lynchés ou tués sont dénombrés. Pour Robert Buchard de Paris-Presse – L’Intransigeant (5 janvier 1962), c’est le retour en force du FLN qui a surpris :

« Dix attentats le même jour dans la même ville c’est un record rarement battu en Algérie... Il y a un an l’organisation était inexistante. Les militants FLN de la dernière heure rattrapent leur retard comme s’ils voulaient se dédouaner de leur passivité de plusieurs années ».

L’offensive surprend donc surtout les journalistes [4].

« Malgré les attentats d’Alger, malgré les ratonnades de Bab-el-Oued, malgré les désordres de Constantine, c’est Oran qui reste le point le plus noir d’Algérie ».

La passion triomphe et le 5 janvier 1962, le correspondant de Paris-Presse en fait le constat :

« Il y a encore un an la ville ignorait ces mots terribles : attentats, ratonnade, règlement de compte... A présent règnent la haine et la peur, cette nouvelle peste ».

Plus rien ne sera comme avant. L’heure est à l’OAS qui tient Oran ! Attentats au plastic, assassinats
 [5], lynchages, enlèvements (quatre prisonniers FLN sont enlevés de la prison civile et tués), grandes manifestations (le 24 janvier, 20.000 personnes réunies Place des Victoires pour commémorer la journée des Barricades), plus rien n’arrête les commandos de l’OAS, véritables maîtres d’Oran. Les hold-up faciles et fructueux, vols d’armes, de matériel et d’habillements militaires se multiplient. L’OAS compte des complicités dans l’ensemble des administrations civiles et militaires.

La reprise des négociations, l’approche de l’inéluctable cessez-le-feu rendent les opérations plus dures. Le 14 février, vers 5 h 45,
45 explosions secouent les quartiers à dominante algérienne. L’effet de peur et la provocation, qui étaient recherchés, fonctionnent. Des émeutes éclatent qui font 9 morts et 8 blessés, un lieutenant est tué et 4 soldats sont blessés. Les plastiqueurs sont-ils des musulmans de l’OAS s’interroge-t-on ? Le communiqué de la préfecture de police est clair, ce sont des Européens qui se sont introduits en Ville-Nouvelle. Le 16, l’armée se lance dans une série de perquisitions dans les principaux immeubles du centre.

Le 28 février, trois événements ébranlent la ville et plus rien ne sera comme avant. Au petit matin un quart d’heure avant la levée du couvre-feu, une série d’explosions réveille, de nouveau, les quartiers musulmans ; à 10 h, ce sont deux soldats du contingent qui sont froidement abattus par un commando de l’OAS [6] et vers 16 h un véhicule piégé explose en Ville Nouvelle. On relève 35 tués et 50 blessés.

Par ces actions, l’OAS aura réussi à creuser un fossé entre les pieds-noirs et les soldats du contingent alors que s’opère un rapprochement entre ces derniers et les Algériens. A la veille du cessez-le-feu, la guerre de trois prend fin : le seul ennemi est l’OAS qui redouble de férocité dans ses actions. Le 5 mars, deux véhicules piégés explosent dans la cour de la prison civile et le lendemain la préfecture de police est incendiée. Le 6, la zone 4 du FLN diffuse un tract « mettant en garde les Musulmans contre la provocation afin d’éviter la congolisation de l’Algérie... Les initiatives individuelles et les manifestations sont interdites ». Dans d’autres tracts diffusés les jours suivants, le FLN donne des instructions pour se prémunir des attentats OAS, exhorte la population au calme et à la vigilance... « Toutefois, une vengeance sans rémission sera exercée pour les nouveaux morts qui tombent ». Des inscriptions : « Respectez l’armée métropolitaine » sont relevées sur les murs des quartiers Lamur, Médioni, Lyautey et au quartier israélite ; elles sont confirmées par un tract daté du 14 mars.

Ces dispositions n’interdisent pas les attentats. Le 9 mars, suite à un attentat, une fusillade confuse éclate à Eckmühl. 16 personnes
dont 3 femmes périssent carbonisées dans un garage où elles s’étaient réfugiées de peur d’être lynchées. Une autre version fait état du lynchage d’une vingtaine d’ouvriers réfugiés dans ce garage suite à l’attentat [7].

Après le 19 mars, l’inéluctable rupture ?

Dès avant l’annonce du cessez-le-feu, la presse locale (Écho d’Oran, Écho-Soir et Oran républicain) et les différentes associations : Comité d’entente des syndicats [8], Association des Anciens Combattants et les organisations patronales, etc. – se font l’écho des inquiétudes des Européens. Inquiétudes face à l’installation de l’Exécutif Provisoire, la mise en place du Haut-Commissariat et la nouvelle attitude de l’Armée. Ils ont maintenant peur des commandos du FLN, de l’inexécution des garanties promises, des réactions de l’Armée et de l’opinion métropolitaine et internationale. Une grève générale de deuil est déclenchée. L’arrestation de Jouhaud le 25 mars accroît leur désarroi. L’OAS devient le dernier recours, la planche de salut. En effet, le 13 mars, lors d’une émission radio, le speaker OAS déclare :

« A la veille des combats qui vont décider non seulement du sort de l’Algérie et aussi de celui de la France et probablement de l’Europe et du monde, la population de cette province dans sa grande majorité est prête à verser son sang et à se sacrifier pour cette cause sublime. Elle ne saurait admettre que quelques Français indignes fuient le combat. L’OAS après avoir délivré quelques autorisations, les interdit aujourd’hui. Le « cessez-le-feu » va bientôt sonner, demain peut-être, ... Ce sera l’heure de la honte, mais ce sera aussi l’heure du sursaut. Pour l’OAS la résistance véritable commence ... »

Ce ne seront pas paroles en l’air. Elles constituent une véritable déclaration de guerre à l’État français.

C’est cette géographie inhumaine, qui se met en place par le sang et le feu, qui va renforcer chez les uns des sentiments d’abandon et de désespoir et chez les autres des sentiments de rancoeur et de revanche. Tous sont gagnés par « cette nouvelle peste : la haine et la peur ». Christian Guy de l’Aurore traduit ce sentiment qui hante les Européens : « Le cessez-le-feu déclenchera-t-il la plus sanglante tuerie qu’Oran ait jamais connue ? On n’ose y croire et pourtant » (27 février 1962).

La signature des Accords d’Evian est accueillie par une grève générale par les Européens. La journée du 19 mars est décrétée journée de deuil par l’OAS qui tient sa promesse : la guerre est déclarée. Une guerre contre l’armée française et contre la population algérienne. « L’OAS considère ici tout passant musulman se risquant dans le centre de la ville comme un agent de renseignement... » (Paris-Presse, 8-9 avril).

Car c’est bien d’une guerre dont il s’agit
 [9].

Les éléments de l’OAS s’attaquent à tout ce qui peut incarner l’État français : l’armée et les institutions civiles. Mais et curieusement, pour Alain-Gérard Slama,

« plus l’armée française multipliait les bouclages, les rafles et les fouilles d’immeubles, plus elle précipitait les pieds-noirs dans les bras de l’OAS. Et plus l’OAS essuyait des revers, plus elle devenait enragée »  [10].

L’explication est un peu courte et facile. Et c’est presque inverser
les responsabilités et exonérer l’OAS de ses actions.

Fusillades de terrasse à terrasse entre le Plateau Saint-Michel et la Ville Nouvelle, gendarmes blessés par les snipers (on tire même du clocher de la cathédrale !), fusillades et combats de rues à Saint-Pierre entre gendarmes mobiles et commandos OAS, tirs réguliers d’obus de mortiers sur les Planteurs et sur la Ville-Nouvelle, bouclage du quartier Karguentah et du centre ville, les lendemains de cessez-le-feu sont chauds. Le 24 mars, l’OAS réussit son plus beau hold-up : plus de 2 milliards d’anciens francs sont dérobés de la Banque de l’Algérie.

Cette Bataille d’Oran est aussi une bataille pour l’argent : Crédit Municipal, Recette municipale, grands magasins, Caisse d’épargne, Centre de tri postal de Saint-Charles, même la paye des ouvriers des chantiers encore ouverts, tout ce qui renferme de l’argent est visité. Une drôle de bataille pour de drôles d’objectifs. En effet, en plus de la multiplication des vols, les services des impôts et des contributions sont détruits : incendie et destruction des dossiers du service des impôts le 9 mai ; incendie des locaux des Contributions diverses le 17 ; destruction des dossiers des Impôts Indirects le 21 et incendie de la recette municipale le 30 mai. La politique de la terre brûlée n’est pas perdue pour tout le monde.

Les gendarmes mobiles et l’armée française, libérés de la menace FLN, portent trois grands coups à l’OAS. Le 25 mars, le général Jouhaud est surpris dans un appartement de l’immeuble Le Panoramique sur le boulevard du Front de Mer, au cours d’une fouille entreprise dit-on pour récupérer un émetteur. Mais en même temps, alors que rien dans la presse locale et parisienne ne permet de contredire le récit que fait le général Katz de cette opération, une de ces mauvaises légendes est née : « l’aviation a bombardé la ville » ! [11] A partir du 28 mars, et tout au long des mois d’avril et mai, plus aucun quartier européen, plus aucune cité, n’échappent aux perquisitions et aux fouilles des gendarmes mobiles
 [12]. Le général Katz fait occuper les terrasses des immeubles les plus hauts d’Oran par ses troupes, le 25 avril [13]. La ville est désormais mieux contrôlée. Le mythe de l’invincibilité de l’OAS a vécu. Le doute s’insinue sur la justesse de la lutte comme le montrent les départs pour la France [14].

L’explosion de deux bombes, le 7 avril, au Chateauneuf, siège du Corps d’Armée d’Oran, lors du passage de M. Messmer ministre des Armées, les assassinats d’officiers et de sous-officiers [15], les harcèlements systématiques des cantonnements des gendarmes mobiles et des CRS, les attaques contre les postes tenus par les soldats du contingent [16], avaient fait la preuve de la puissance de feu de l’OAS. La tentative d’attaque, le 8 avril, jour du référendum [17], de la Nouvelle Préfecture, symbole de la République Française s’il en est, par de jeunes Européens « armés de fusils et de mitraillettes [prennent] position ... au Rond-point de la rue Mirauchaux ...à Bel-Air » écrit Jean Lauze (l’Aurore, 9/4), l’édition pirate de L’Écho d’Oran et d’Oran républicain, le 9 avril, les grèves générales du 11 et du 16 avril, l’occupation le 15 avril du Central téléphonique, six heures durant par des commandos de l’OAS en tenue léopard, illustrent l’adhésion volontaire ou résignée d’une partie de la population européenne
 [18]. La destruction le 24 avril de la Clinique du docteur Larribère (proche du PCA) leur rappelle qu’ils n’ont vraiment pas le choix de leurs opinions.

Enfin, l’agression, dont sont victimes les habitants de la Cité des Oliviers (Haï Zitoun), le 17 avril, (une vingtaine de morts), montre que la provocation peut payer. Croyant avoir affaire à des soldats réguliers, les responsables FLN de la Cité avaient baissé la garde. Ils ne purent empêcher l’affrontement entre la population et les vrais soldats venus peu de temps après. Plus que jamais, tous les Algériens surpris dans les quartiers européens sont tués [19]
et leurs quartiers sont régulièrement bombardés.

La situation est telle que le 18 avril, au cours du premier Conseil des ministres du nouveau gouvernement G. Pompidou, « l’examen des mesures d’ordre nécessaires à Oran » est inscrit à l’ordre du jour. Le Monde du 29-30 avril constate : « la ville est coupée en deux » Tellement coupée en deux qu’aucune inhumation ne peut plus se faire au cimetière chrétien de Tamashouêt entre le 2 et le 18 mai. Le cimetière est mitoyen du quartier Limur, fief de la Zone 4 du FLN.

Le 15 mai, l’ALN lance un appel à l’armée française, en fait, aux soldats :

« Nous allons lutter côte à côte pour un dernier combat. Nous allons ensemble chasser les derniers colonialistes de notre sol et détruire l’OAS ».

Alliance de fait, entre ennemis d’hier face à l’ennemi commun. En tout état de cause, l’étau se resserre petit à petit : du 13 au 21 mai, 209 Européens arrêtés pour complicité avec l’OAS et les bouclages serrés les 24, 25 du Centre-ville, de Carteaux et Gambetta font la démonstration de la puissance de l’intervention des forces de l’ordre. 38 autres dont 8 légionnaires déserteurs sont arrêtés lors du bouclage de Saint-Michel le 28 mai. « L’OAS, acculée par les coups de plus en plus efficaces, est amenée à se surpasser dans l’absurde et la lâcheté » constate la préfecture de police dans un communiqué le 22 mai.

Dans son ouvrage, le général Katz signale ce jour noir que fut le 26 mai : 30 morts et cent blessés. Ni les souvenirs des témoins interrogés ni la presse n’ont retenu particulièrement cette date. Par contre, trois jours durant les 26-27-28 mai, les snipers de Saint-Michel et de Ville Nouvelle se sont affrontés sans qu’un bilan puisse être établi de ces affrontements et la Ville Nouvelle reçoit son lot d’obus de mortier. Le boulevard Paul Doumer qui sépare les deux quartiers devient un véritable no man’s land.

Dans cette ville « tantôt en état de siège, tantôt en état d’insurrection » qu’essaie de comprendre Michel Legris envoyé spécial du Monde, la question des disparus commence à inquiéter les Européens. Les premiers enlèvements avaient été signalés dès début avril. Le 18 mai, Oran républicain [20] publie une première liste de 76 personnes signalées disparues en Oranie depuis le 19 mars.

L’OAS-Oran adopte une position dure. Entre le 5 et le 15 juin, les attaques contre les militaires, contre les Européens considérés comme indicateurs ou pas et contre les quartiers à dominante algérienne se multiplient. Les Sections Spéciales de l’OAS, que l’on ne nomme pas encore ainsi, continuent à harceler les cantonnements des gendarmes mobiles, à tirer des mortiers contre le quartier Victor-Hugo. Elles réussissent, surtout, après l’assassinat, le 12 juin, d’un officier, le lieutenant-Colonel Mariot, à tuer le vendredi 15 le commandant du CAO, le général Ginestet et le médecin-commandant Mabille, en plein hôpital militaire Baudens.

Le Général Paul Gardy, successeur de Jouhaud, à la tête de l’OAS, avait rejeté les accords du 17 juin. Par appel radio le 22 juin Gardy déclare :

« OAS reprend sa liberté d’action, nous poursuivrons notre but jusqu’au bout... Le départ des Européens devra s’accentuer, mais nos commandos restent sur place ».

Fanfaronnade ? Le lendemain, les casernes des gendarmes mobiles sont, de nouveau, harcelées, les destructions d’édifices publics reprennent : locaux de la mairie, écoles, caisses d’assurance... le 25, incendie des citernes du port, destruction des centraux téléphoniques. Plus de 6 000 départs, par bateau, sont enregistrés. La politique de la terre brûlée qui a cessé à Alger se poursuit à Oran et Mostaganem, et à un degré moindre à Sidi-Bel-Abbès.

L’appel à cesser les combats et les destructions, lancé le 26, au soir, par le colonel Dufour, et repris en première page par la presse locale a-t-il été entendu ? Le départ de Gardy et d’une partie de son état-major, ne signifie pas la sortie d’Oran de tous les commandos. Malgré l’appel de Dufour les destructions et les incendies se poursuivent, un peu partout dans les quartiers à dominante européenne de l’ouest de la ville. Mais grâce aux efforts de Pierre Laffont et d’Alexandre Soyer, grâce à la persévérance du préfet René Thomas, grâce aux positions fermes du général Katz d’une part, grâce à l’attitude résolue et à l’opiniâtreté du capitaine Bakhti et à la discipline des commandos FLN d’autre part, les conditions d’un rétablissement honorable de la paix dans le respect mutuel sont mises en place. La réconciliation est en marche.

Concorde et réconciliation

Pourtant, forçant peut-être un peu la réalité, l’Écho d’Oran veut sentir « un grand souffle de réconciliation et d’oubli du passé qui passe depuis quelques jours » (28 juin). Ce jour-là, 30 notables de la ville se réunissent, en présence du capitaine Bakhti commandant la zone autonome d’Oran, et créent à l’instar des autres villes de la
région une Commission de réconciliation.

De fait, des signes positifs se multiplient à travers la ville malgré des explosions, les Algériens franchissent les barbelés pour retrouver le centre ville

« plusieurs d’entre eux ont rencontré de vieilles connaissances et la cordiale poignée de main a montré mieux que tout commentaire le désir sincère de paix et de l’amitié retrouvée » (Écho-Soir, 30 juin).

La réunion publique du 29 juin, Place Foch, en présence de Mgr Lacaste et de Cheikh Tayeb el Mahadji fut un grand succès. Pour le capitaine Nemiche :

« Un voile épais a séparé les deux communautés. Ne cherchons plus les responsables, ayons seulement la force d’âme propre à oublier tout ce qui a pu nous séparer » (Écho-Soir, 1er juillet).

Et l’Écho d’Oran rapporte qu’au Boulevard Herriot qui longe la Ville Nouvelle

« des scènes absolument inédites et d’un caractère spectaculaire se produisaient. Sous les applaudissements, de jeunes scootéristes européens, des autobus remplis de travailleurs européens, des voitures, des camions conduits par des Européens passaient sans discontinuer ».

Place de la Perle dans les Bas-Quartiers, dans ces lieux-mêmes que les Européens avaient été contraints de quitter « des manifestations de réconciliation allaient se reproduire vers 18 heures » (Écho d’Oran, 30 juin).

Le calme n’est-il qu’apparent ? Plateau Saint-Michel, un poste militaire est attaqué le 2 juillet par des franc-tireurs, 2 soldats sont blessés. Écho-Soir signale l’existence à Oran de francs-tireurs qui s’efforcent de contrecarrer l’action de coordination et de sécurité des ATO et de l’armée. Des coups de feu sont tirés à l’angle des rues d’Assas et de Parmentier.

Le 5 juillet après quatre jours de manifestations d’allégresse autorisées ou non, le drame éclate. On avait attendu cette tuerie pour le 1er novembre 1961, puis pour le 19 mars, on avait annoncé la Saint-Barthélemy pour le 1er juillet 1962, on aura eu le 28 février, on aura connu le 5 juillet.

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[1Oran républicain, 6 janvier 1962. Il serait intéressant de comparer le contenu de ce document et de ses annexes avec ceux conservés au Service Historique de l’Armée de Terre que cite Anne-Marie Duranton-Cabrol, et en particulier : Etude sur l’OAS ; Région territoriale et C.A.O., 28 mai 1962.

[2Cf. Richard, Cohen et Bernard Ayoun, Les Juifs d’Algérie. 2000 ans d’histoire. Alger, Rahma, 1994, p. 177.

[3Le 3 décembre 1961 Jean-Pierre Mottet ou Motin est retrouvé assassiné par l’OAS. Deux de ses compagnons se rendent aux gendarmes. L’histoire de cette dissidence, dite du Front nationaliste, est rapportée entre autres par Louis de Charbonnières, Toujours et quand même, Ed. Yves Michelet, 1987, cf. extrait « La dérive de l’OAS, L’affaire Leroy-Villard », Enquête sur l’histoire, n°2, 1992 et par Anne Loesch, La valise ou le cercueil, Plon, 1963.

[4La présence de journalistes parisiens à Oran montre la gravité des événements qui s’y déroulent. Léo Palacio et Jean Lauze, correspondants locaux du Monde et de l’Aurore, sont rejoints par leurs collègues envoyés spéciaux : Alain Jacob et Michel Goué pour le Monde, Christian Guy pour L’Aurore, Robert Buchard et Jean-Pierre Renard pour Paris-Presse, Jean-Jacques Leblond et Max Clos pour le Figaro, Jacques Chapus, Lucien Bodard, Michel Croce–Spinelli, puis Simone Creyon pour France-Soir , Madeleine Riffaud pour l’Humanité. Les articles de l’Express et de France-Observateur ne sont pas signés. La plupart de ces journaux étaient interdits de vente par l’OAS, ce qui rendait a contrario leur présence plus sympathique aux yeux des Algériens.

[5Sont assassinés par l’OAS : le directeur des PTT, pro-gaulliste, le 15 janvier 1962, André Morales enlevé de l’hôpital le 26 janvier comme ses camarades Ruiz et Pralz, Mustapha et Abassia Fodil assassinés le 2 février, le commandant Boulle tué dans un faux barrage le 6 février, le directeur d’école William Hassan, le 16 février, un entrepreneur en menuiserie M. Serfaty, le 25 février et l’ancien maire du Télagh Henri Quiévreux de Quiévrain le 22 février.

[6L’indignation et la réprobation furent telles que l’OAS en accusa le FLN et fit déposer une gerbe de fleurs.

[7Contrairement à ce qu’a pu écrire Marie Dumont, « OAS la stratégie de la terreur », L’Histoire, n°231, avril 1999, il ne s’agit pas d’une attaque de l’OAS.

[8Créé le 2 mars 1962, le Comité d’entente des syndicats des travailleurs d’Oran regroupe les syndicats CFTC, Autonomes, Indépendants, Cadres et les syndicats professionnels cheminots, unis pour combattre l’abandon de l’Algérie et du Sahara. (Écho d’Oran, 5 mars 1962).

[9Première conséquence, les matchs de football comptant pour le Championnat de France Amateur, Groupe Algérie, sont reportés. La plupart des clubs d’Algérie – après le retrait des compétions des clubs musulmans en 1956 –étaient mixtes sauf les clubs oranais de Saint-Eugène (la J.S.S.E., club traditionnellement de droite) et de Saint-Antoine (le Club Athlétique Liberté Oran, C.AL.O., réputé de gauche). C’est dire que les derniers lieux de convivialité et de rencontre qu’avaient pu être les stades sont désormais fermés. Mais les cinémas restent ouverts.

[10Alain-Gérard Slama, La guerre d’Algérie. Histoire d’une déchirure, Paris, Gallimard-Découvertes, 1996.

[11Cf. Combat du 26 mars 1962 et Katz, op. cit., p. 118-119. Selon L’Écho d ’Oran, l’un des bi-moteurs de l’Aéronavale « a tiré des rafales lors d’un passage au-dessus des toits ». Pour Oran républicain, le tir d’intimidation du B26 avait pour objet de dégager la Gendarmerie, alors assiégée par des commandos de l’OAS, venus délivrer le général Jouhaud.

[12Suite à une perquisition peut-être plus poussée que d’autres, le 7 avril à l’Hôpital civil, les syndicats autonomes, CFTC, Cadres, Force Ouvrière, Indépendants, professionnels etc., appellent à la grève générale pour le 11. Ils inscrivent leur action « dans la plénitude des droits des travailleurs, dans la légalité républicaine, dans le cadre du respect de la personnalité humaine et des droits concédés par la Constitution... ». Ces droits, cette légalité, cette personnalité humaine ne concernent apparemment ni les Algériens ni les soldats et gendarmes français.

[13On trouvera le détail de ces interventions dans l’ouvrage du général Katz. Dans son édition du 26 avril, Oran républicain fournit quelques premiers détails sur cette opération.

[14Sur cette question particulière, cf. in René Gallissot (dir.), Les Accords d ’Evian, en conjoncture et en longue durée, Paris, Karthala-I.M.E., 1997, les contributions de Jean-louis Planche, Richard Ayoun et Fouad Soufi.

[15Le 7 avril, Adjudant-chef Perrin, le 14 Commandant Manin, tous deux de la Sécurité Militaire, et le 27 Commandant Bardy commandant ;des Gardes Mobiles de Sécurité, pressenti pour commander la Force Locale.

[16Le 12 avril, un accrochage a mis aux prises cinq heures durant une compagnie de CRS et des commandos de l’OAS. 3 CRS, dont un officier, furent tués et 8 blessés. Le 15, entre autres, une véritable bataille avait opposé les soldats à l’OAS au niveau du pont de Gambetta qui ouvre ce quartier au centre ville. Le 7 mai, un véhicule piégé explose au passage d’un escadron de gendarmes, le cantonnement du Lycée Ardaillon est attaqué au mortier, les CRS sont attaqués dans leurs casernes de Saint-Eugène.

[17Le fichier électoral de la mairie (168 000 fiches et 13 registres) est volé le 3 avril.

[18Cf. Paris-Presse du 17 avril. La foule applaudit le commando OAS, raille les CRS, manifeste sa joie à l’annonce (fausse) de l’évasion de Jouhaud, et est convaincue que l’OAS a réussi à voler un escorteur d’escadre de Mers-el-Kébir pour le transporter en pièces détachées vers le maquis de l’Ouarsenis.

[19Le 7 avril, rue d’Alsace-Lorraine, un Grec pris pour un Algérien est lynché ! Mais la veille, 14 Algériens avaient été tués dont 4 carbonisés dans leur véhicule.

[20Le journal n’avait pas paru du 7 au 16 mai.