Histoire coloniale et postcoloniale

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deux articles du quotidien algérien "El Watan"

Nouvelles rencontres et publications sur les massacres de mai-juin 1945 dans le Constantinois

mercredi 23 mai 2018

En mai 2018, différentes rencontres et publications ont contribué, en France comme en Algérie, à une meilleure connaissance des massacres de mai-juin 1945 dans le Constantinois. Un colloque s’est tenu, les 5 et 6 mai 2018, à l’Université Ferhat Abbas de Sétif. Et l’auteur du livre "La fosse commune" (Alger, El Ibriz, 2016), Kamel Beniaiche, a fait plusieurs interventions en France, notamment lors de l’assemblée générale de l’Association des anciens appelés en Algérie contre la guerre (4ACG) qui s’est tenue le 12 mai à Nant, dans l’Aveyron. Nous publions ici deux articles sur ce sujet parus dans le quotidien algérien "El Watan".


Un colloque, les 5 et 6 mai 2018, à l’Université Ferhat Abbas de Sétif

Les 5 et 6 mai 2018, la Fondation du 8 Mai 1945, présidée par M. Abdelhamid Salkadji, a organisé à l’Université Ferhat Abbas de Sétif, avec le concours de l’universitaire de Constantine, sociologue et historien, Abdelmadjid Merdaci, un colloque pour le 73e anniversaire de cet épisode tragique. Parmi les intervenants, l’historien et archiviste algérien Fouad Soufi, qui a rendu hommage à Redouane Ainad Tabet, récemment disparu, l’auteur de la première étude historique sur cet événement, Le mouvement du 8 mai 1945 en Algérie, dont la première édition est parue à Alger, à l’OFUP, en 1985. Et le géographe et cartographe Karim Chaibi, auteur d’un Atlas historique régional, Sétif 1945-1962, des massacres à l’indépendance (éditions Dalimen, Alger, 2015), qui a présenté les cartes historiques qu’il a établies des manifestations et des massacres dans la région. Etaient également venus de France l’historien Gilles Manceron, qui est intervenu sur « Sortir la société française du colonialisme. Le travail idéologique et historique nécessaire » et a rendu hommage à Jean-Luc Einaudi, ainsi que l’animateur de l’association Les Oranges, M’hamed Kaki, actif dans la commémoration de cet événement à Nanterre et dans toute la région Ile-de-France.


De droite à gauche, Fouad Soufi, Abdelhamid Salkadji et M’hamed Kaki.


Massacres du 8 mai 1945 : Quand les archives se « délient »

par Kamel Beniaiche,
El Watan, le 8 mai 2018.

Nous sommes le 8 Mai 1945. Il y a 73 ans. Le monde libre fête la capitulation de l’Allemagne nazie. Ce jour-là, la démocratie prend le dessus sur la barbarie. Le 8 Mai 1945, partout en Algérie, on célèbre dans la liesse la défaite de l’Allemagne d’Hitler et de la France de Vichy. A Sétif, dès le petit matin, la foule envahit les rues. En tête du défilé, les Scouts musulmans algériens (SMA) et les drapeaux des Alliés. Des pancartes portant les slogans : « A bas le fascisme et le colonialisme », « Nous voulons être égaux », « Vive l’Algérie libre et indépendante », « Libérez Messali », surgissent, rappelant les engagements de la France et des Alliés ayant promis d’accorder des droits et l’accession à la citoyenneté pour tous. A la vue du drapeau algérien, la police s’énerve, actionne le plan des autorités françaises n’appréciant guère ces signes d’indépendance et réclame la confiscation du drapeau algérien. La manifestation pacifique va alors déborder, lorsqu’un policier français tire sur le jeune Saal Bouzid (26 ans), un tir fatal. Du coup, les manifestants sont pris de panique et des émeutes éclatent. La réaction des Algériens est violente.

La répression sera féroce et sans pitié. Le 8 Mai, les jours et les semaines qui ont suivi, l’armée se livrera à Sétif à l’un des pires excès de l’occupation coloniale. A ce propos, le Courrier d’Algérie écrivait le 26 mai 1946 : « Jamais depuis l’an 1842 et le maréchal de Saint Arnaud, l’Algérie n’avait connu, même aux jours les plus sombres de son histoire, de répression plus féroce contre un peuple sans défense… Sur les routes, à travers les sentiers, dans les champs, dans les rivières et dans les ravins, ce n’était partout que des cadavres entrouverts où s’engouffrait la gueule sanglante de chiens affamés, cadavres puant sous le croassement lugubre de charognards tournant en rond… [1] » Des représailles disproportionnées et punitives vont alors avoir lieu.

Des villages sont brûlés et rasés, des populations exterminées en masse, sans distinction, dans un rayon de 80 à 100 km autour de Sétif. Pendant plusieurs semaines, l’armée française, aidée par des colons (le cercle des privilégiés), se livrera à des massacres terribles, entraînant la mort de milliers d’Algériens dans de nombreuses localités du Nord Constantinois, principalement dans les régions de Sétif, Béjaïa, Guelma, Mila et Jijel. Perpétré à huis à clos, le terrible massacre de Mai 1945 demeure, 73 ans après, méconnu.

Pour travestir l’histoire et maquiller la vérité, les défenseurs de la mémoire coloniale essayent d’inverser les rôles et d’effacer d’un trait les crimes commis par les milices et l’armée et la légion étrangère, les principaux responsables de la boucherie, dont les traces demeurent indélébiles à Bouandas, Kherrata, Ziama Mansouriah, Beni Aziz , Beni Bezez, ElYachir, Aïn Abassa, Oued El Berd, Aïn El Kebira, Amoucha, Aïn Roua, pour ne citer que ces lieux où la mémoire des victimes et de leurs descendants fait face aux aléas du temps.

Pour renvoyer aux calendes grecques les revendications d’émancipation et d’indépendance des Algériens qui ont payé un lourd tribut au cours de la Deuxième Guerre mondiale, dont la fin est imminente, l’administration trouve la parade. Pour « maintenir l’ordre en Algérie » et crever l’abcès, elle prend des dispositions, mobilise ses troupes, engage des « exercices » militaires, demande aux Alliés (britanniques et américains) des avions et des bombes antipersonnel pour l’attaque au sol [2].

Les écoliers non épargnés

Selon des historiens algériens et français, l’ordre public a été rétabli en deux jours. Les « troubles » ont été matés entre les 8 et 10 mai. Mais la répression ne s’est pas pour autant arrêtée. Dans sa folie, celle-ci n’épargne pas de petits écoliers qui ont « osé », ce jour-là, boycotter le défilé officiel. Sur ordre de l’inspection académique, trois élèves (Oumamar Abderahmane, Righi Smain et Kaldi Cherif) de « l’école des indigènes » de Bordj Bou Arréridj ont été exclus par M. Garonnat, le directeur de l’établissement.

Ressemblant à la situation des 17 garçons du collège Eugène Albertini de Sétif (actuellement Mohamed Kerouani), le cas de ces trois écoliers que nous publions pour la première fois montre clairement les intentions des auteurs et des commanditaires du complot de Mai 1945. Dire que des thèses sérieuses et crédibles attestent que les Algériens n’avaient, ce jour-là et les jours suivants aucune intention belliqueuse, le commissaire Bergé qui n’a pu accomplir sa mission est formel : « S’il s’était agi d’une insurrection, peu de Français en auraient échappé... Tout cela n’a été qu’une succession de ‘‘mouvements locaux maladroits’ de musulmans en cohue, armés de façon hétéroclite, sans objectif précis [3]. » En plus de la répression féroce et du typhus, la famine s’est mise de la partie.

La malnutrition et le manque de calories ont achevé des familles entières du pays profond. Le rapport (n°1.595 du 6 mars 1946) du commissaire principal, chef de la police des renseignements généraux du district de Constantine, donne un petit aperçu d’une situation dramatique.

Nous vous livrons un extrait d’un document gardé au secret des décennies durant. « Il est à noter en outre que la région de Périgotville (Ain El Kebira) souffre particulièrement. Les sauterelles, la grêle, les dégâts commis par les militaires pendant la répression ont anéanti les récoltes et le cheptel. Cette région, qui parvenait à se suffire elle-même, offre actuellement un spectacle de désolation. Le ravitaillement vient entièrement de Sétif.

La dernière attribution d’orge du jeudi 28 février 1946, allouée aux indigènes n’était que de 3 kilos au lieu de 6 kilos 500. La famine règne, des indigènes meurent journellement, par manque de nourriture. Il serait temps que l’on vienne en aide à ces populations miséreuses. Certes, des soupes populaires sont distribuées quotidiennement, mais bien de ces miséreux accomplissent de longs trajets pour obtenir une assiette de soupe. Les calories distribuées sont loin de compenser l’effort fourni. Tout cela accentue le malaise qui règne sur la région. » Décidée à étouffer une population indigène déjà anéantie par la répression, la famine, le marché noir et la sécheresse et le typhus, l’administration coloniale refuse toute forme d’apaisement.

En réponse à la lettre du maire (Gaston Lleu) de Bordj Bou Arréridj qui n’a connu aucun incident grave le 8 mai 1945, préconisant des mesures de clémence et d’apaisement, le sous-préfet oppose un niet. Transmise au préfet de Constantine (une nouvelle pièce), la correspondance du 5 août 1945 ne prête à aucune équivoque. Pour l’illustration, nous en livrons un extrait : « J’ai l’honneur de vous faire connaître que je ne partage pas l’avis de M. le maire de Bordj Bou Arrérridj et j’estime qu’il est encore trop tôt pour envisager des mesures de clémence en faveur de ceux qui se sont trouvés compromis lors événements du 8 mai et les jours suivants. Si le calme est rétabli, l’état d’esprit n’est pas bon, surtout dans les villes et parmi les prisonniers libérés et rapatriés… ».

Drame multiforme

Faisant encore et toujours l’objet d’une interminable polémique, le sujet inhérent aux dégâts causés aux indigènes n’est pas « occulté » par le gouverneur général d’Algérie, Yves Chataigneau. A travers la missive (n°628/ADC du 30 juin 1945), le gouverneur demande au préfet de Constantine un inventaire. Nous publions pour la première fois une partie de la correspondance : « Les événements sanglants provoqués dans le département de Constantine par les soi-disant nationalistes, le 8 mai et les jours suivants, m’ont conduit à prendre, contre les fauteurs des troubles nuisibles à la souveraineté française, des dispositions de sécurité militaire et des mesures privatives de liberté individuelle.

L’ordre a été rétabli. Les tribunaux saisis des faits graves et patents poursuivent les instructions nécessaires et appliquent aux coupables les sanctions des lois de la République. Je tiens à vous rappeler que de leur côté, tous les agents de l’autorité doivent se soumettre personnellement à la stricte observation des lois et veiller à ce qu’il n’y soit dérogé. Ils ont à rendre compte également des initiatives et des actes illégaux qu’ils ont pris ou tolérés. Vous devez non seulement assurer à chacun les garanties de liberté individuelle qui lui reviennent mais encore rechercher les atteintes qui y auraient été portées dans la limite de votre compétence, me rendre compte des enquêtes que vous aurez effectuées à ce sujet et me proposer des sanctions.

Nul individu, nul groupe, n’est fondé à se substituer à une autorité de fait à celle que vous tenez de la loi, à s’arroger les prérogatives qui vous appartiennent, à se faire justice, à exercer des représailles contre les personnes dont il aurait subi un dommage, d’effectuer des reprises sur les biens de ces personnes. Je veux connaître par retour du courrier :

1) Le nombre des arrestations judiciaires opérées depuis le 8 mai et les noms des individus déférés depuis cette date à la justice militaire.
2) Le nombre et l’identité des individus placés depuis la même date en résidence forcée, en internement par sanction et en internement par prévention.
3) Le nombre et l’identité des individus ayant fait l’objet d’une mesure privative de liberté et de libérés.
4) Le nombre et l’identité des individus arrêtés par l’autorité militaire.
5) Le nombre et l’identité des membres des partis soi-disant nationalistes arrêtés et de ceux mis à la disposition de la justice militaire… »

Malheureusement, la directive du Gouverneur général n’a pas obtenu les résultats escomptés. D’autant que les différents services du préfet de Constantine Lestrade Carbonnel n’ont pas fait le travail en entier. Craignant sans doute le tribunal de l’histoire, ils (les fonctionnaires et administrateurs des éléments clés dans l’équation) se sont contentés de rapports erronés, ne reflétant en aucune manière l’ampleur d’un drame qui n’a pas divulgué tous ses secrets, 73 ans après.


Les massacres du 8 Mai 1945 : un événement polymorphe

par le Dr Rachid Tlemçani,
professeur, relations internationales et sécurité régionale,
El Watan, le 8 mai 2018.

Après l’incident à Ksar Chellala [4], Messali Hadj, président du PPA (Parti du peuple algérien) est déporté au Congo-Brazzaville, le 25 avril 1945. Cet incident annonce sans ambiguïté que l’insurrection en gestation risque d’exploser à tout moment à travers le pays. Quelques jours plus tard, éclatent en effet des émeutes à Sétif, au Nord du Constantinois, en Petite Kabylie et ailleurs. Ce mouvement insurrectionnel, par certains endroits, spontané, et, par d’autres, sous la direction du PPA, a duré plusieurs semaines. C’est la première fois depuis 1830 que l’Algérie a unanimement manifesté des sentiments anti-coloniaux, les régions se soulevaient auparavant séparément pour s’opposer à la conquête coloniale et à la spoliation des terres. L’insurrection de Mai 1945 fut un autre élan patriotique dans le long processus séculier de la lutte pour l’émancipation nationale.

Question de l’insurrection générale

Le PPA organise des manifestations à Alger, Blida et Oran, le 1er mai 1945, en demandant la libération de Messali Hadj et l’indépendance de l’Algérie. A Sétif, les « Algériens musulmans », profitant de l’audience particulière donnée à la journée du 8 Mai 1945, décident par des manifestations de rappeler leurs revendications. La marche tourne rapidement à l’émeute, lorsqu’un manifestant portant le drapeau national est tué. La mobilisation s’étend rapidement au nord de Constantine, Bône, Biskra et en Kabylie alors que le monde entier fête la fin de la Seconde guerre mondiale et la victoire des Alliés sur les forces de l’Axe et « l’axe du mal », pour reprendre l’expression galvaudée des néo-conservateurs et des néo-réactionnaires, sous la houlette du président américain Georges W. Bush.

La participation des Algériens à la libération de la France a fait que la victoire sur les nazis signifiait pour eux la fin du statut de l’indigénat, de l’arbitraire et de l’injustice. Les promesses politiques ne sont pas tenues, une fois encore. Le pouvoir colonial reste intransigeant sur la question nationale, il fera autant en justifiant la création de l’Etat d’Israël par le slogan mystificateur, « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre ».

L’ordre donné dans la précipitation d’étendre les émeutes sur tout le territoire national pour la nuit du 23-24 mai est annulé finalement. Selon la direction du PPA, l’analyse de la situation n’est pas propice à l’insurrection générale : « Militants hésitants, impréparation, démantèlement de l’organisation, arrestations massives et, craignant le pire, un carnage, ils prirent, dans un grand déchirement, la décision de revenir sur celle déjà prise et donnèrent le contre-ordre » [5]. Le mouvement national, en perpétuelle réorganisation sous les coups du boutoir de la répression, n’était pas en mesure de s’engager dans une aventure aux lendemains incertains. Mais l’insurrection du 1er Novembre 1954 serait-elle pour autant pensée scrupuleusement et organisée soigneusement pour éviter qu’elle soit à nouveau marquée par des violences incontrôlées et ne provoque une répression massive ?

Externalisation de la violence

Une campagne répressive est menée partout avec acharnement dans les régions où les insurrections ont eu lieu, comme à Guelma, Aïn Abid, Sétif, Kherrata, Aïn Kebira ainsi que dans plusieurs villages en Kabylie. Selon un participant-témoin, Kateb Yacine, « en fuyant Sétif, je suis monté à l’avant du car et j’ai vu alors à ce moment-là des choses terribles, parce que le peuple venait de toutes parts. J’ai vu cela vraiment comme une fourmilière. La terre devenait une véritable fourmilière, vraiment je me demandais d’où venaient tous ces gens, comment j’avais pu ne pas le voir avant ! On avait l’impression qu’ils sortaient de la terre… Il y a eu des scènes de viols, il y a eu encore des massacres. On voyait les corps allongés dans les rues. » [6]

Toutes les troupes, militaires et civiles, sont réquisitionnées pour réprimer les « troubles à l’ordre public ». Les Européens s’organisent en milice pour prêter main-forte aux gendarmes et aux militaires. La marine et l’aviation bombardent et rasent plusieurs agglomérations dans le Constantinois. Une cinquantaine de mechtas sont incendiées. Des vagues d’arrestations ont eu lieu dans les milieux intellectuels, y compris parmi ceux prônant l’assimilation. Les exécutions sommaires, bombardements, massacres et enfin les humiliantes cérémonies de soumission organisées par l’armée contre les « Algériens musulmans » laisseront des traces indélébiles dans les corps et les cœurs. Ces actions d’une extrême brutalité ont semé manifestement les graines de la guerre de Libération (1954-1954).

Si on connaît le chiffre des victimes européennes, 103 morts, celui des victimes algériennes reste problématique. Selon le journaliste Yves Courrière, l’auteur de La Guerre d’Algérie, ces émeutes ont fait 15 000 morts. Le chiffre de 40 000 sera avancé par les milieux nationalistes, puis par le gouvernement algérien. Ce dernier, commémorant ces massacres chaque année, estime à 45 000 morts les massacres de Sétif. Ce chiffre est retenu finalement par l’opinion publique. Belaïd Abdesslam, participant à l’époque, déclare dans El Khabar Hebdo que le chiffre officiel est choisi à des fins de propagande. Le nombre de victimes durant la guerre de Libération d’un million et demi de martyrs soutient également le même objectif. Le chiffre de 400 000 martyrs, selon de nombreux historiens, est très proche de la réalité. Ce chiffre reste néanmoins très élevé sur une population de 8 millions d’habitants, soit 5% de la population. Les données macabres comptent peu sur la portée de la Révolution algérienne dans le monde puisqu’elle reste un grand événement historique dans les annales de la décolonisation.

Historiquement, la démocratie occidentale, pour paraphraser Achille Mbembe dans son essai Politiques de l’inimitié, a toujours cherché au fond à externaliser sur les colonies une violence en réserve qu’elle n’a pas voulu exercer à l’intérieur de ses frontières. Le colonialisme se comprend très difficilement, écrit le théoricien de la violence, Frantz Fanon, sans la possibilité de massacrer, de torturer ou de violer. « La violence est une modalité des relations occupant-occupé », constate-t-il [7].

Le discours mettant en exergue l’action militaire au détriment de l’action politique est rehaussé dans la période postcoloniale. La construction de l’Etat-nation se fait beaucoup plus par la violence prétorienne que par la pluralité politique et le multiculturalisme. En Algérie, l’ALN (Armée de libération nationale) est créée par le FLN au terme d’une longue lutte politique des militants nationalistes. Au lendemain de l’indépendance, l’ALN, baptisée ANP (Armée nationale populaire), s’est appropriée de la légitimité historique du FLN-ALN pour construire un Etat-nation, un Etat dans l’Etat, indépendant de la mêlée, de la lutte des clans. Une modernisation autoritaire et forcenée ne pouvait produire dans de telles circonstances qu’une modernité inachevée, pervertie.

Elites et compromis historique

La répression fut en effet terrible à travers le Nord Constantinois ainsi qu’en Petite Kabylie. Personne n’a pu y échapper. Tous les nationaux sujets sans distinction de statut social sont logés à la même enseigne. Une fraction importante de l’élite politique, y compris les groupes intégrationnistes/autonomistes, qui dirigera l’appareil du FLN-ALN, fut incarcérée lors de ces événements. Notons Ferhat Abbas, le Dr Ahmed Francis, Ahmed Boumendjel, Me Sattor Kaddour, Cheikh Bachir El Brahimi, Mohamed Khider, Abdallah Fillali, Larbi Ben M’hidi, Benyoucef Benkhedda. Ferhat Abbas, arrêté le 8 mai 1945, n’est libéré que 6 mois plus tard à la suite de l’amnistie votée par l’Assemblée nationale. La réforme du système colonial de l’intérieur s’est avérée finalement une diversion, une aliénation. Le mode électoral, même défavorable aux autochtones, ne leur permettait pas l’accès aux organes décisionnels. Le jeu légaliste, très structuré, ne pouvait que consolider le statu quo et l’impasse. Cette situation sera confirmée, une fois encore, en 1947 par les élections « Naegelen » [8] marquées par d’outrageuses fraudes et une répression aveugle.

La puissance coloniale en butte à des contradictions internes et externes n’était pas en mesure de céder aucune parcelle de ses prérogatives comme le pouvoir israélien le fera plus tard en entamant des négociations induisant concession après concession jusqu’au point où la solution des deux Etats est devenue tout simplement une fiction, une farce de mauvais goût.

Tant recherché, le « compromis historique », entre le mouvement national et la puissance coloniale, et entre le peuple algérien et la colonie européenne, apparaît désormais comme un vœu pieux. Il est reporté à chaque nouvelle conjoncture aux calendes grecques. La répression sanglante sonna le glas à une cohabitation déjà très fragile entre nationaux sujets et nationaux citoyens. Un des protagonistes de ce compromis, Albert Camus, très amer, écrit dans, Combat, en mai 1945 : « Les massacres de Sétif et de Guelma ont provoqué chez les Français d’Algérie un ressentiment profond et indigné. La répression qui a suivi a développé dans les masses arabes un sentiment de crainte et d’hostilité » [9]. Le fossé entre les Algériens et les Européens s’est creusé irrémédiablement après les émeutes, d’autant plus que le pouvoir colonial n’était pas en mesure de transcender ses contradictions internes et ses conflits avec Paris. Les fervents protagonistes de la cohabitation ont définitivement perdu tout espoir d’une Algérie paisible évoluant en symbiose dans un environnement multiethnique et multiculturel animé par une pluralité politique unique dans la région. La guerre de Libération fractura profondément la cohabitation entre les différentes communautés, le terrorisme de l’OAS [10] finira par la défaire complètement.

L’évolution des événements a clairement illustré une absence de vision stratégique de la part des élites et des acteurs indépendants. Abderrahmane Farès, président de l’Exécutif provisoire, prononçait de l’ancien bureau du gouverneur général des paroles qui résumaient tristement bien des événements du passé : « Les relations entre l’Algérie et la France sont un cimetière d’occasions manquées ». Certes, les hommes font leur propre histoire, comme nous l’enseigne Karl Marx dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte ; ils ne la font pas toutefois dans des conditions choisies par eux seuls. La répression qui s’est également abattue sur les partis politiques, PPA-MTLD, UDMA, PCA, Oulémas et autres groupes n’est pas parvenue à anéantir pour autant le mouvement national. Il renaîtra de ses cendres après une longue période d’intenses luttes politiques qui aboutira au déclenchement de la lutte armée. Cette période, inédite, est très riche en luttes politiques et activités culturelles.

Naissance de la génération 54 et écriture de l’histoire

C’est lors des massacres du 8 Mai que « mon nationalisme se cimenta », dira Kateb Yacine. Il y a un avant et un après Mai 1945. Le 1er Novembre a bien commencé le 8 mai 1945, estime, pour sa part, Mohammed Harbi. Le traumatisme de ces émeutes radicalisera inexorablement le mouvement national. Les massacres de 1945 marquent à tout jamais une nouvelle génération, d’esprit et d’âge. La « génération 54 », âgée de quinze à trente ans, a conclu dans son analyse de la situation que la solution finale au fait colonial réside dans « El Thawra » (La Révolution) afin de récupérer les terres spoliées pour permettre aux « damnés de la terre » de vivre dans « El azza ouel karama » (La fierté et dignité), pour reprendre le slogan fétiche du président Abdelaziz Bouteflika lors de la campagne électorale présidentielle 1999. Le colonisé, en paraphrasant Frantz Fanon, pour accomplir son humanité, doit tout d’abord « allumer la mèche » (Larbi Ben M’hidi). Le mouvement d’émancipation se prendra par la suite — selon la logique des révolutionnaires professionnels — en charge lui-même. Cette vision candide s’avérera problématique dans le champ de la lutte armée.

Le déclenchement de la lutte armée, le 1er Novembre 1954, n’est pas né ex-nihilo, c’est le résultat d’un nouveau mouvement de mobilisation qui s’est déclenché au lendemain des massacres. Dès le congrès constitutif du MTLD, en février 1947, l’OS (Organisation spéciale), en tant que « bras armé » du PPA-MTLD, est créée sous la direction de Mostefa Ben Boulaïd. L’Organisation est en charge de préparer une autre forme de lutte politique, la lutte armée.

Les événements de la période allant de 1945 à 1954 sont passés dans l’ensemble sous silence dans l’histographie institutionnelle. Notons la création de l’OS en 1947, les luttes électorales, le scoutisme, les joutes oratoires, la défense de la langue arabe et de l’islam, le hold-up de la poste d’Oran en 1949, la tentative de destruction de la stèle honorant la mémoire de l’Emir Abdelkader érigée par les autorités françaises à Mascara, les grèves de faim, les manifestations dans l’espace public, l’affaire de Tébessa en 1950, les grands procès de l’OS, et les altercations avec les agents de l’ordre, pour ne citer que quelques faits saillants.

Il semble qu’aucun événement ne soit digne d’être mis en avant dans l’histographie institutionnelle. Elle a occulté des héritages et des luttes politiques d’une grande importance pour la compréhension de la période actuelle. Regarder le passé avec la rigueur académique, comme nous le conseille le père de la Chine moderne, Sun Yat Sen, c’est comprendre l’avenir. Le discours dominant a également tendance à effacer l’apport des partis autonomistes et personnalités au profit du parti indépendantiste radical. Le discours dominant a mis en exergue un récit national linéaire, lisse. Cette filiation unique part de la résistance de l’Emir Abdelkader pour aboutir au FLN en passant par l’ENA-PPA-MTLD. Ce ne sont pas seulement certains courants qui sont occultés dans l’évocation du mouvement national, mais également des périodes entières.

Décolonisation ratée et guerres mémorielles

Le général de Gaulle, président du Conseil provisoire, ordonne au gouverneur général Yves Chataigneau de mater les indigènes sans distinction de sexe, d’âge ou des groupes politiques. Il affirme dans un message au gouverneur « la volonté de la France victorieuse de ne laisser porter aucune atteinte à la souveraineté française en Algérie ». Auparavant, à la veille de l’amnistie, il a ordonné de transférer Messali Hadj de Goléa au Congo-Brazzaville. Dans le même état d’esprit de l’époque, François Mitterrand, ministre de l’Intérieur, un socialiste, déclare au lendemain du 1er Novembre : « L’Algérie, c’est la France. Et la France ne reconnaîtra pas chez elle d’autre autorité que la sienne » [11]. Jusqu’en 1956, la question coloniale reposait sur un consensus national pour le maintien de l’Algérie comme un département français. L’intégration, tant revendiquée par le mouvement national, toutes tendances confondues, ne fut inscrite en réalité dans aucun agenda. La France humaniste ne proposa guère aux Algériens une intégration ingénieuse dans une France aux valeurs universalistes, comme Ferhat Abbas et d’autres ont demandé dans les années 1930 et 1940.

La solution intermédiaire avant la déportation de Messali Hadj au Congo-Brazaville était une autre occasion ratée qui aurait évité les massacres des populations et les guerres. Un consensus aurait pu être mis en place qui « à la fois acceptait avec réalisme l’indépendance algérienne, mais dans des formes qui ménageaient certains intérêts émotionnels français afin de faire coexister une Algérie indépendante à un progressisme français dans le monde » [12].

La décolonisation de la France en Afrique et ailleurs, comme dirait Bertrand Badie, fut un retentissant échec, un processus raté, à la fois pour la France et les colonies. La France de puissance mondiale, avec la montée de l’hégémonisme américain, perd brutalement ce statut pour une puissance moyenne. La construction de l’Etat-nation dans les colonies a par la suite abouti à l’émergence d’un nouveau type d’Etat autoritaire reposant sur un puissant et omniprésent appareil sécuritaire. Cet Etat qui a failli à ses missions pérennes est dominé par une tribu, des clans, une famille, un individu. La réforme de cet Etat, de l’intérieur ou l’extérieur, reste problématique pour la génération des réseaux sociaux.

Plus de sept décennies après le début de la décolonisation, les guerres mémorielles alimentées par la montée des communautarismes, particularismes, archaïsmes et intégrismes de tous acabits se sont intensifiées à la faveur de la révolution des TIC. Comme dans les anciennes colonies, bien que sous différents aspects et angles, la question identitaire se pose également avec une grande acuité à la plus vieille nation européenne. Les humiliés d’hier sont devenus des acteurs internationaux dans un environnement géopolitique en ébullition et en pleine mutation.

La loi du 23 février 2005 affirmant les bienfaits de la colonisation reste toutefois très problématique au regard des faits du 8 Mai 1945 et d’autres. La guerre mémorielle va jusqu’à énoncer dans les programmes scolaires français « le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». L’incinération des corps des Algériens tués dans les affrontements du 8 Mai est une autre tache indélébile de la colonisation. Ces fours sont comparables « aux fours crématoires des nazis » [13]. Le général Raymond Duval, dédaigneux et arrogeant, estima qu’il a éradiqué toute velléité de révolte pour dix ans. Quant au taux de scolarisation, le véhicule de la « mission civilisatrice », il était inférieur à 10% !

La période post-émeutes de 1945 ressemble à bien des aspects à celle d’aujourd’hui. La question nationale se trouvait, selon la génération 54, dans l’impasse. Pour débloquer la situation, une rupture radicale avec le pouvoir colonial et de son système de hogra s’imposait de jure et de facto aux hommes épris de paix, de justice et de liberté. Le développement du capitalisme agraire a abouti finalement à fractionner le pays en deux mondes séparés et antagonistes. Il y avait, d’un côté, la majorité des habitants évoluant dans une société pauvre et fermée sur elle-même, et de l’autre, la minorité des habitants vivant dans une société riche et ouverte sur la modernité. Rien ne rapprochait les deux mondes en apparence, si ce n’est l’exploitation de la première par la seconde société.

Aujourd’hui, l’Algérie est duale comme par le passé, une société pauvre et une société riche. A la différence, les acteurs qui ont débloqué la situation par le passé se trouvaient au sein de la plèbe, comme des poissons dans l’eau. Aujourd’hui, les éléments susceptibles de porter à bras-le-corps le changement pour le progrès social se trouvent dans l’autre camp, dans le camp des nouveaux riches. L’ouverture de l’autoritarisme, faite dans l’antichambre du pouvoir prétorien, les a pris en otages après les avoir apprivoisés dans l’économie de bazar. L’intelligentsia algérienne, de par sa genèse et sa socialisation, a été de tout temps en retard sur le mouvement national et social. La grogne populaire qui a envahi le champ politique depuis le Printemps arabe permettrait-elle à la nouvelle génération représentant plus de 70% de la population de guérir de son aliénation afin d’instituer une nouvelle forme de gouvernance de la cité ?

Rachid Tlemçani est enseignant-chercheur à l’université d’Alger. Il a exercé dans plusieurs universités occidentales et think tanks, notamment Harvard University, Georgetown University, Upsala University, European University Institute et Carnegie. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles dans des revues spécialisées, Middle East Quarterly, Maghreb Machrek. Il travaille actuellement sur la consolidation de l’Etat sécuritaire de type autoritaire.


[1Mahfoud Kaddache, in Histoire de nationalisme algérien (Tome II, page 717).

[2L’hebdomadaire français du 16 septembre 2010 (n°1983, pages 80-81).

[3Jean-Louis Planche, Sétif 1945, Histoire d’un massacre annoncé (p.156).

[4Le 18 avril 1945, quatre messalistes sont arrêtés, il s’ensuit une intervention de la foule pour les délivrer. Les autorités répliquent en incarcérant Messali Hadj à Goléa, l’atmosphère générale de la population est à la révolte. Il est déporté rapidement au Congo-Brazzaville.

[5Benyoucef Benkhedda, Les origines du 1er Novembre 1954, Editions Dahlab, 1989, Alger, p.103.

[6Transcription de l’émission de Patrice Gélinet sur France Culture, « La Guerre d’Algérie vingt-cinq ans après : la gestation 1945-1954 ».

[7Frantz Fanon, Pour la révolution africaine, Ecrits politiques, La Découverte, 201, p. 73.

[8Rachid Tlemçani, Dictionnaire du vote, Entrée, Algérie, sous la direction de Pascal Perrineau et Dominique Reynié, PUF, 2001 Paris.

[10Les actions forcenées de l’OAS (Organisation Armée Secrète) ont marqué les villes algériennes dès que s’est affirmée la possibilité d’une issue négociée à la guerre d’indépendance. L’OAS, créée le 11 janvier 1961, a perpétré au total 6 000 attentats en Algérie. Voir, Mohand-Tahar Zeggagh, Vérités sur les crimes de l’OAS en Algérie, Dossier spécial archives et contribution à la mémoire historique du peuple algérien (1961/1962), Editions ANEP, 2017.

[11Allocution de François Mitterrand exprimant le 7 novembre 1954 à la radio la position du gouvernement sur « La Toussaint rouge ». Notons les interventions militaires françaises qui ont lieu en Afrique et au Moyen-Orient depuis le début de ce siècle obéissent à la même philosophie politique que celle du passé.

[12Rachid Ouaïssa, Les carnets de Hartmut Elsenhans. La guerre d’Algérie par ses acteurs français. Postface de Hartmut Elsenhans, Casbah Editions, 2009, Alger, p. 552.

[13Discours du président Bouteflika à l’occasion du soixantième anniversaire des émeutes de Sétif du 8 Mai 1945.