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Nicolas Sarkozy aux Harkis : “maintenant, pardonnez !”

dimanche 11 mars 2012, par la rédaction

Lors de sa campagne électorale de 2007, M. Sarkozy avait promis, s’il était élu, de reconnaître « officiellement la responsabilité de la France dans l’abandon et le massacre des harkis » – un engagement que leurs associations lui reprochent de ne pas avoir encore tenu. Depuis plusieurs années, la Ligue des droits de l’Homme appuie cette revendication, et demande également que notre pays reconnaisse qu’il a mené une « politique discriminatoire vis-à-vis de ceux qui ont pu néanmoins gagner la France avec leur famille et qui ont été parqués dans des camps dans des conditions indignes. »

Nicolas Sarkozy a consacré une partie de la journée de vendredi 9 mars aux électeurs pied-noirs ou harkis dont il a rencontré à Nice un panel de représentants soigneusement sélectionnés. « Les autorités françaises ne se sont pas bien comportées à l’endroit de ceux qu’elles auraient dû protéger », a-t-il déclaré à l’intention des Harkis, sans préciser s’il s’exprimait en tant que candidat ou comme président. Il a poursuivi : «  la République doit reconnaître qu’il y a eu une forme d’injustice, d’abandon ; c’est fait... », avant de leur intimer : « maintenant, pardonnez, parce que la République a besoin de vous ».

De telles déclarations ne répondent pas à l’attente de l’association Harkis et droits de l’Homme, et on peut douter qu’elles permettent de tourner la “page noire” évoquée par Tzvetan Todorov.

Communiqué de l’association Harkis et droits de l’Homme

Paris, le 9 mars 2012, 21:04


Réponse aux propos de Nicolas Sarkozy, de ce jour, à Nice, concernant les harkis.

  • Son discours du 9 mars 2012 à Nice n’est pas en phase avec son engagement du 31 mars 2007 : il s’était engagé à "reconnaître la responsabilité de la France dans l’abandon et les massacres de harkis en 1962" et ce ne fut pas le cas.
  • Il est dans une logique de pardon alors que les familles de harkis sont dans une logique de justice, de vérité et de responsabilité.
  • La déclaration de Nice est une opération de communication électorale d’un candidat aux abois qui part désespérément à la chasse aux voix.
Fatima Besnaci-Lancou
Présidente de l’association harkis et droits de l’Homme


Une page noire : les harkis

par Tzvetan Todorov, Books N° 30, 1er mars 2012


En mars 2012, on commémore en France les cinquante ans
des accords d’Évian, qui ont mis fin à la sanglante guerre d’Algérie.
Habituellement, en de telles occasions, les pays célèbrent leurs héros et pleurent leurs victimes, ou bien ils stigmatisent les méfaits des autres. A Washington, un musée rappelle l’holocauste des Juifs, aucun ne raconte l’extermination des Indiens ou l’esclavage des Africains. On manque ainsi une occasion de méditer sur les pages noires de son passé, seul moyen d’empêcher leur répétition. En France aussi, nous négligeons certaines pages noires. Ainsi du destin des harkis, ces supplétifs locaux de l’armée française au cours de la guerre d’Algérie [1].

Il faut d’abord rappeler les circonstances de leur engagement. Pour certains, c’est le seul gagne-pain possible, car leurs activités traditionnelles sont interrompues par le conflit. D’autres ont combattu pour le FLN, sont arrêtés, torturés et « retournés » : travailler pour l’armée française est le seul moyen de sauver leur vie. D’autres encore, pris entre militaires et insurgés — les uns les rançonnent le jour, les autres la nuit —, cherchent une protection pour eux et leur famille auprès du pouvoir légal. Les adhésions idéologiques (pour la France ! pour la civilisation !) sont rarissimes. En un mot, la principale raison de l’engagement est la guerre même qui ravage leur pays. C’est l’État français qui, les jugeant indispensables à la conduite efficace de la répression, les pousse à traquer leurs frères de sang, de langue, de religion, d’éducation. Premier méfait à leur égard.

Le deuxième se produit au lendemain des accords d’Évian. Ceux-ci demandent que les opinions et les actes antérieurs au cessez-le-feu ne donnent lieu à aucune discrimination. En Algérie, cette belle prescription est observée pendant quelques mois. Mais, à partir de juillet 1962, commence une importante vague de répression. Des hommes sont enterrés vivants, d’autres sont bouillis dans des marmites. Le nombre total de victimes est difficile à établir, mais plusieurs estimations tournent autour de 50 000 à 60 000 personnes.

Ces événements, qui étaient prévisibles, ne sont pas ignorés en France, car ils sont consignés dans les rapports des sous-préfets restés sur place. Or, dès avant le déclenchement des massacres, les plus hautes autorités françaises ont décidé d’empêcher les harkis de venir dans l’Hexagone. Honnis par les Algériens qui ont pris le pouvoir, ils sont rejetés par les Français qu’ils avaient accepté de servir. Il y a là plus qu’une non- assistance à personne en danger : la lâche trahison de ceux qui s’étaient confiés au pouvoir en place, celui de la France.

Au moment du retour des rapatriés, environ 90 000 harkis parviennent à s’introduire en métropole. Mais ils ne sont pas les bienvenus : c’est la troisième faute commise à leur égard. On les parque dans des camps, à l’écart de la population, empêchant ainsi toute intégration. La gauche française, qui se projette dans le FLN, les traite de collabos ; les gaullistes les méprisent. L’extrême droite se sert d’eux pour prouver la sauvagerie du FLN et défendre l’Algérie française. L’État algérien continue de les considérer comme des traîtres.

Les nationalistes algériens d’aujourd’hui refusent de faire la lumière sur les pages sombres de leur histoire. Mais, plutôt que de leur faire la leçon, ce qui risque de produire des résultats inverses à ceux que l’on souhaite, nous pourrions chercher à leur montrer l’exemple, en acceptant d’examiner les actes commis au nom de notre État et de notre peuple à nous.

Tzvetan Todorov



[1Voir sur ce sujet « Harkis, les mythes et les faits », Les Temps modernes, n° 666, novembre-décembre 2011, et Harkis, le pays caché, un film de Luc Gétreau, produit par Arsenal Productions.