Histoire coloniale et postcoloniale

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Mouloud Feraoun : le Juste, l’Algérie et l’OAS, par Michel Winock

vendredi 29 novembre 2013, par la rédaction

Anticolonialiste et républicain, Mouloud Feraoun fut exécuté par l’OAS à quelques jours de l’indépendance de l’Algérie. [1]

Mouloud Feraoun à sa table de travail en 1954.

Il y a cent ans naissait dans un village de Kabylie Mouloud Feraoun. Instituteur, poète, écrivain de langue française, son nom reste attaché de manière indélébile à sa mort, un assassinat perpétré par un commando de l’OAS, le 15 mars 1962, au moment même où les négociateurs d’Évian allaient enfin conclure l’interminable guerre d’Algérie. A cette nouvelle, l’émotion fut profonde parmi tous ceux qui avaient œuvré pour un règlement pacifique du problème algérien. José Lenzini, que l’on connaît notamment par ses travaux sur Albert Camus, vient de lui consacrer une biographie [2].

Quoique fils de très humbles paysans, et alors que 10 % seulement des petits Algériens étaient scolarisés, il est envoyé par son
père à l’école de Tizi Hibel, où il apprend la langue des « Roumis », (Européens). L’écolier aux pieds nus se révèle un excellent élève.
Une fois reçu au certificat d’études, son maître lui conseille de poursuivre sa scolarité au cours complémentaire de Tizi Ouzou. Il passe alors le concours des bourses, le réussit, et peut s’inscrire à l’école primaire supérieure
de Tizi-Ouzou, jusqu’au brevet élémentaire, qui lui permet
de passer le concours de l’école normale d’instituteurs d’Alger-Bouzareah (concours ouvert depuis 1928 aux « indigènes »).

A l’école normale de Bouzareah, où il est admis en 1932, il fait la connaissance de celui qui restera son ami, un Oranais fils d’ouvrier, nommé
Emmanuel Roblès, futur écrivain comme lui, et qui fera le portrait de « ce garçon au corps sec, très brun et silencieux, presque furtif. Il ne pratiquait aucun sport tant ses études l’accaparaient, pouvant travailler chaque nuit jusqu’à 2 heures du matin et maintenait cet effort grâce à sa robustesse montagnarde ». « Période essentielle » dans sa vie que ces trois ans, comme il l’écrira plus tard, il devient de plus en plus féru de culture française, tandis qu’il fait la découverte de la politique. Un de ses condisciples, Ahmed Smaïli, anime à l’école une section du Parti communiste algérien et son bulletin La Lutte sociale. Ses activités politiques lui valent le renvoi de l’école, mais le jeune garçon aura contribué à l’éveil politique de Feraoun.

Devenu instituteur, marié, père de famille celui-ci a découvert en 1939 dans Alger républicain le reportage d’Albert Camus « Misère de la Kabylie ».
Pour la première fois il lisait une étude sans fard sur son pays. En même temps, il ressentait un malaise, une gêne, du fait que l’auteur avait passé sous silence la fierté et la force de résistance des Kabyles. Ce dissentiment, il le manifeste encore une fois en lisant La Peste. Camus avait aimé le roman autobiographique de Feraoun Le Fils du pauvre, paru en 1950, ce qui autorisa celui-ci à écrire au grand écrivain, non seulement pour le remercier, mais pour lui faire part de sa déconvenue : « J’ai lu La Peste et j’ai eu l’impression d’avoir compris votre livre comme je n’en avais jamais compris d’autres. J’avais regretté que parmi tous ces personnages il n’y eût aucun indigène et qu’Oran ne fût à vos yeux qu’une banale préfecture française [3]. »

Se consacrant à son métier, à sa famille, à son oeuvre littéraire, Feraoun a pu être considéré comme attentiste après les débuts de la guerre d’Algérie. Cependant, Les Chemins qui montent, son roman paru en 1957, ne laisse pas de doute sur son refus de la colonisation et d’une pseudo-fraternisation masquant les réalités de celle-ci.

Depuis 1955, il tient secrètement son Journal [4], dont il veut faire un témoignage. Rallié à l’idée d’indépendance tout en restant attaché aux principes de la République française, il fustige les violences de la répression mais n’adhère pas au FLN : « Je ne veux pas faire de politique, écrit-il en novembre 1958. Jamais je n’en ferai. Ce n’est pas dans mes cordes. » Il s’interroge sur les visées du général de Gaulle revenu au pouvoir, qu’il accueille avec sympathie : « La sagesse refusera l’intégration, comme on refuse une duperie, la sagesse accordera l’indépendance pour confondre toutes les folies, réparer toutes les erreurs, faire oublier tous les crimes. De Gaulle est un sage. Ça, je le crois. » Cependant, invité à Paris pour occuper un poste au Quai d’Orsay, il refuse. Il collabore avec Germaine Tillion à l’oeuvre des Centres sociaux. Il devient suspect en Algérie, son nom figure sur les listes des réseaux clandestins, d’où sortira l’OAS ; il reçoit des menaces de mort. Le 15 mars 1962, Feraoun, devenu inspecteur des centres sociaux éducatifs, était assassiné par les tueurs de l’OAS avec cinq de ses collègues de l’Éducation nationale, dont l’inspecteur d’académie Max Marchand. Il avait confié à son Journal le 5 février 1962 : « La guerre d’Algérie se termine. Paix à ceux qui sont morts. Paix à ceux qui vont survivre. Cesse la terreur. Vive la liberté ! »

Michel Winock
Conseiller de la direction de L’Histoire


« CENTENAIRE D’UNE AMITIÉ »

Le colloque organisé par Les Amis de Mouloud Feraoun,
de Max Marchand et de leurs compagnons, présidé par
Edmonde Charles-Roux, sera consacré notamment à l’oeuvre
littéraire et aux liens unissant les deux écrivains
Emmanuel Roblès et Mouloud Feraoun.

Le 6 décembre 2013
au ministère de l’Éducation nationale, 75007 Paris.
max-marchand-mouloud-feraoun.fr/colloque-du-6-12-2013


[1Source : article publié dans le n°394, décembre 2013, de la revue L’Histoire.

[2J. Lenzini, Mouloud Feraoun, un écrivain engagé, Solin-Actes Sud, 2013.

[3Lettre à Albert Camus , M. Feraoun, Lettres à ses amis, Seuil , 1969, p. 203.

[4M. Feraoun, Journal, 1955-1962, Seuil, 1962, rééd. Seuil, « Points », 2011.