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Montpellier : devoir d’histoire plutôt que devoir de mémoire

mercredi 28 mai 2014, par la rédaction

L’Association des professeurs d’histoire et de géographie (APHG) prend résolument position contre la décision du maire de Montpellier d’abandonner le Musée de l’histoire de la France et de l’Algérie : « Il est temps de regarder en face l’histoire de nos deux peuples ». L’association appelle ses adhérents à signer la pétition adressée au maire de Montpellier.

Le quotidien algérien El Watan revient sur cette question en donnant la parole à Jean-Robert Henry, Paul Siblot et Sylvie Thénault, tous membres du comité scientifique du musée.

Communiqué de l’APHG [1]

L’APHG contre l’abandon du Musée de l’Histoire
de la France et de l’Algérie à Montpellier

La remise en question par Monsieur le Maire de Montpellier du projet de Musée d’Histoire de la France et de l’Algérie à un an de son achèvement et sa substitution par un musée d’Art contemporain scandalise l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie. Ce serait faire fi du fruit d’un travail scientifique, long et rigoureux, des 3000 pièces rassemblées, des textes d’accompagnement en préparation. Quel gâchis et quel gaspillage financier matériel et humain. C’est inacceptable !

L’APHG, qui a été le fer de lance du dialogue entre les historiens français et allemands sur les programmes et les manuels d’Histoire d’entre-les-deux guerres, croit à ce beau projet de Musée qui instaurera une base solide et constructive de réflexion, entre les historiens des deux rives de la Méditerranée. Ce projet soucieux du toutes les mémoires, et en même temps du déchiffrement d’une histoire complexe marqué par des meurtrissures et des blessures, mais aussi par les joies de rencontres ne doit pas être sacrifié par frilosité et repli sur soi. Il est temps de regarder en face l’histoire de nos deux peuples. La récente exposition au Musée de l’armée sur l’Algérie ouvrait la voie.

L’APHG demande à Monsieur Philippe Saurel, Maire de Montpellier et Président de l’Agglomération de terminer les travaux du Musée qui rassemblera 3000 pièces. Ce sera un outil de travail non seulement pour les chercheurs et les historiens des deux pays, mais aussi un lieu de connaissances et de réflexion pour les professeurs d’Histoire et de Géographie qui ont à enseigner l’histoire précoloniale, coloniale, post- coloniale...

Ouvrez le Musée, Monsieur le Maire, vous ferez honneur à la grande tradition humaniste de Montpellier et à l’espoir de relations apaisées entre les deux peuples autour de leur histoire.

Le Bureau national de l’APHG

Paris le 26 mai 2014

NB nous invitons les adhérents de l’APHG à signer la pétition adressée à Monsieur le Maire de Montpellier

Le « devoir d’histoire » plutôt que le « devoir de mémoire »

par Walid Mebarek, El Watan, le 28 mai 2014


Le parcours commun sur les traces d’une histoire tumultueuse est peut-être une chance qui se perdrait si le projet montpelliérain était définitivement enterré.

A l’occasion de la Comédie du livre, événement littéraire de première importance, le maire de Montpellier, Philippe Saurel, président de la communauté d’agglomération, a eu fort à discuter ce week-end lorsqu’il croisait les défenseurs du projet du Musée de la France et de l’Algérie. Même si la rencontre culturelle de la ville jumelée avec Tlemcen avait cette année pour invitée la littérature nordique, après l’Algérie l’an dernier, le parfum de l’outre-Méditerranée flottait dans l’air. Il se murmurait alors que l’élu serait peut-être prêt à ouvrir le dialogue, avant qu’il ne prenne sa décision finale de remplacer ce musée, déjà bien avancé, par un musée d’art contemporain.

Les signataires de la lettre ouverte au maire agissent en ce sens et espèrent avoir gain de cause. « La pétition l’a gêné », nous disait dimanche matin le professeur Jean-Robert Henry, président du comité scientifique du futur musée. « Le fait peut-être qu’il n’y ait eu aucune discussion avec les premiers intéressés avant son annonce », insiste-t-il, avant de rappeler l’objectif du projet. « Il s’agit pour nous d’insister sur le devoir d’histoire, plus que le devoir de mémoire qui peut être antagoniste. L’histoire d’un parcours commun. Pour cela, j’ai mis en œuvre un réseau de gens que je connais depuis longtemps en France et en Algérie, tous des chercheurs qui se sont mobilisés bénévolement. Une question de liberté », ajoute-t-il.

Au maire qui affirmait la semaine dernière que les autorités algériennes n’étaient pas concernées, ni n’avaient été mêlées au projet, l’universitaire, toujours proche de l’Algérie, s’inscrit en faux. « L’an dernier, lorsque l’Algérie était l’invitée de la Comédie du livre, nous avons eu des échanges avec la directrice de cabinet du ministère de la Culture. Nous avons eu aussi des liens avec le consulat de Montpellier et celui de Marseille, en présence du professeur Ahmed Mahiou. Des contacts toujours dans l’idée d’une logique scientifique, loin des interférences politiques, seule façon de réussir dans la liberté totale des chercheurs. Il ne s’agit pas d’avoir un discours algérien face à un discours français ni l’inverse. Il nous faut en même temps tout dire. »

En un mot, « être autonomes face aux mémoires divergentes » Pour Paul Siblot, dont la carrière est attachée à l’Algérie, membre du comité scientifique, initiateur des échanges universitaires qui ont conduit au jumelage Montpellier-Tlemcen, le musée que le maire veut interrompre permettrait au contraire « au public français et algérien de dépasser le ressentiment et la répétition traumatisante pour ouvrir le regard sur l’avenir. »

Du reste, insiste-t-il, « ce projet est à mon avis le seul pour l’instant d’une coopération franco-algérienne sur le sujet le plus difficile : l’histoire. La coopération existe déjà dans les domaines universitaire, culturel, économique, mais dans le domaine de l’histoire c’est vraiment le premier et je peux vous assurer qu’il est lancé dans les meilleures conditions d’échanges. Il prend acte de l’histoire ; 52 ans sont passés, il y a bien sûr le regard sur le passé qui est nécessaire, mais il y a aussi l’ouverture, c’est cela que nous voudrions faire, pas seuls, mais avec les collègues et amis algériens, pour l’offrir aux jeunesses des deux pays. C’est important, c’est une évolution de l’histoire et nous devons le faire ensemble. Je crains que cela gêne des personnes en France et je ne ferai pas le procès à M. Saurel d’être de ceux-là, mais c’est peut-être par opportunisme politique qu’il l’envisage, faisant ce qu’il croit intéressant pour son électorat. »

Ce n’est qu’en juin que la réunion du conseil communautaire de l’agglomération montpelliéraine prendra sa décision. D’ici là, les centaines de signataires de la pétition au maire, et les dizaines d’articles et d’émissions de radio et de télévision auront peut-être fait penché le fléau de la balance vers une issue favorable.

Walid Mebarek


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Sylvie Thénault : « On avait fait une grande partie du chemin »

par Walid Mebarek, El Watan, le 28 mai 2014


  • Quelle a été votre réaction après l’annonce du président de l’agglomération de Montpellier d’arrêter le projet du Musée de la France et de l’Algérie ? Avez-vous été surprise ?

D’abord, je n’y ai pas cru, j’ai pensé que ce n’était pas possible car je n’avais perçu aucun signe préalable. Donc oui, j’ai été très surprise. Surtout, je savais que le projet avançait et qu’il en était arrivé à un stade de plus en plus concret. On avait tout de même dépassé le choix des documents et des objets, l’organisation spatiale des expositions (la temporaire comme la permanente), des acquisitions avaient déjà été réalisées, des prêts faits auprès d’autres institutions, etc. On savait qu’on avait fait une grande partie du chemin. Pour moi, il n’était pas réversible, et je me demande encore aujourd’hui comment il peut l’être.

  • Vous travaillez depuis plusieurs mois sur ce musée ; dans quelles conditions le projet avançait-il alors que vous-même aviez réfléchi longtemps avant de rejoindre l’équipe ?

D’un côté, le projet avançait en suivant les étapes normales, avec des difficultés qui sont ordinaires — par exemple le retard d’un chantier n’a rien d’extraordinaire. Ici, cependant, le projet est resté plombé par la décision originelle de Georges Frèche, cela a été une cause de difficultés supplémentaires, parce que, pour moi notamment, cela a suscité de très fortes réticences. Cela a rendu compliquée la constitution d’une équipe, mais avec le temps cela avait fini par fonctionner, avec des réunions collectives, des échanges plus personnalisés sur des points précis. Et puis, on avait une répartition des tâches. En ce qui me concerne, j’ai donné mon avis sur la salle 14 de l’exposition permanente, consacrée à la guerre d’indépendance, et je me suis investie (avec bien d’autres ) dans l’exposition temporaire : « Algériens et Français dans la Grande Guerre ».

  • Aboutira-t-on à une réelle lecture commune de l’histoire de la France et de l’Algérie pour un vrai lieu de rencontre ? Où en êtes-vous aujourd’hui avec les autres intervenants ?

L’exemple de l’exposition temporaire que je viens de donner est la meilleure des réponses : les réunions de ce conseil scientifique ont mis en présence des spécialistes de l’histoire de la colonisation, des spécialistes de l’histoire de l’Algérie (sachant bien sûr que des collègues algériens ont été associés), des spécialistes de l’histoire de la Première Guerre mondiale. Alors, cette histoire commune, ce n’est pas seulement une histoire franco-algérienne, comme on le pense souvent. C’est aussi une histoire des sociétés passées qui ont été concernées par des événements communs.

Cette Première Guerre mondiale, c’est un moment de choix pour cela parce que l’expérience de la guerre, des hommes (et des femmes) l’ont connue, avec de très fortes diversités, en France, en Algérie, en Europe ; mais, au-delà de toute cette diversité au sein-même des pays concernés, c’est tout de même différentes facettes d’un seul et même événement et on peut aussi insister sur le partage d’expériences que ce moment a constitué — l’expérience du front, l’expérience de l’engagement dans l’économie de guerre, l’expérience du départ des jeunes, etc.

Walid Mebarek



[1Référence : http://www.aphg.fr/.