Histoire coloniale et postcoloniale

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Marius Gaytté serait mort par accident ... quel accident ?

mercredi 4 juin 2014, par la rédaction

Marius Gaytté, varois natif de Callian, a été condamné le 6 juillet 1915 et immédiatement fusillé pour « abandon de poste en présence de l’ennemi », après une parodie de justice. On en trouve confirmation sur le site MemorialGen.

Le même site nous apprend qu’il est mort par accident, ce que confirme la fiche reproduite en fin de cet article. Et en cherchant un peu plus on découvre qu’il est "Mort pour la France".

Pour tenter de faire la lumière sur cet événement, nous nous sommes adressé à un historien local, Maurice Mistre, qui a rassemblé de nombreuses informations [1]. Nous laisserons le lecteur conclure sur l’“accident”.

Marius Paul Gaytté, cultivateur, né à Callian (Var), rue grande (Victor Hugo), le 20 juin 1883. Fils de Marius Gaytté et d’Anne Maxime Tallent.

Enrôlé le 16 novembre 1904 dans le 22e RIC (matricule n°114 au recrutement de Nice), il participe avec le 13e RIC à la campagne de Madagascar (août 1905 – juillet 1906). Revenu à la vie civile en juillet 1907, il s’engage le 23 mai 1911 dans le 22e RIC. La mobilisation le trouve à Marseille, à la caserne d’Aurelle, le 3 août 1914.

C’est au cours du premier combat du corps colonial en Belgique (bataille de Rossignol le 22 août 1914), que Marius Gaytté est blessé superficiellement à la hanche droite. Il est hospitalisé durant un mois. Il passe au 42e RIC, régiment de réserve. Le 24 juin 1915, le 42e RIC est mis à la disposition du 16e Corps d’Armée pour une dizaine de jours. Il relève, dans la nuit du 23 juin, le 143e RI dans le secteur de Mesnil-lès-Hurlus -
Perthes-lès-Hurlus (Marne), et tient un front d’environ 1,5 km. Cette période est caractérisée par la guerre de mines et un large emploi de l’artillerie de tranchée, bombes, torpilles et grenades.

Le 24 juin 1915 vers 22h, alors qu’il est en ligne avec le 42e RIC à Mesnil-lès-Hurlus, Marius Gaytté de la 11e escouade de la 3e section de la 19e compagnie, est blessé par balle, à la main gauche, "la plaie siège au médius gauche, tout à fait à l’extrémité et superficiellement, elle a un peu plus de 1cm de longueur sur un demi de largeur" [2]. Il doit être évacué vers le poste de secours arrière.

Le 1er juillet, le régiment est remplacé sur ses positions par le 143e RI. Le 2, il séjourne au camp de la grand’route. Le 3, il s’embarque à Somme-Tourbe pour aller cantonner à Cuperly (Marne). C’est là qu’il est accusé de mutilation volontaire par le médecin-major Tauvet.

Marius Gaytté est déféré le 6 juillet 1915, à 13h, devant un conseil de guerre spécial du 42e RIC, avec un autre colonial, Jules Jacquemart, trouvé le 22 juin blessé à l’index gauche et n’ayant pu préciser ni où, ni comment il avait été blessé. Il n’y a pas d’instruction par le commissaire rapporteur. Les seules pièces sont le rapport à charge du 4 juillet du capitaine Borgey, son supérieur de la 19e compagnie, qui a porté la plainte et le certificat-médical, délivré le matin même à Vadenay (Marne), à la demande du colonel.
"Gayté déclare avoir été blessé pendant la fusillade vers 22h par une balle française venant de l’arrière. Des hommes sortant d’un abri pour venir dans la tranchée se seraient bousculés, des coups seraient partis dont l’un l’aurait blessé à la main" [3].

Les témoignages de l’adjudant Raoulas, du sergent Housty, du caporal Vanot et du soldat Auriol, ont été enregistrées, ils attestent ne pas l’avoir vu partir, Gaytté n’ayant rien dit à personne.Le lieutenant de Sieyès, défenseur, plaide l’acquittement mais Gaytté et son compagnon d’infortune Jacquemart sont condamnés à mort, à l’unanimité des 3 juges, deux officiers et un sous-officier, pour « abandon de poste en présence de l’ennemi ».
Néanmoins le colonel Bourgeron, commandant le 42° RIC écrit au commandant la 20° Brigade : "En vertu de mes pouvoirs discrétionnaires, en mon âme et conscience et sur l’avis des membres du Conseil de Guerre, j’ai suspendu l’exécution du soldat Jacquemart [4], qui, quoique coupable, présente de l’intérêt au point de vue de sa jeunesse, 18 ans à peine, jeune soldat de la classe 1915, ayant subi l’influence du soldat Gayté dans l’exécution de son
crime et enfin ayant fait preuve d’une grande simplicité d’esprit, afin qu’il soit proposé au Chef de l’Etat une commutation de peine en sa faveur."

Condamné à mort, Marius Gaytté est exécuté le jour même du jugement à 17h15, dans un champ situé à la sortie ouest du village de Cuperly. Selon le certificat médical de constatation de décès, il a reçu neuf balles de fusil au thorax, et deux balles de révolver dans la boîte crânienne

Inhumé à Cuperly [5] (Marne), son acte de décès est transcrit à la mairie de Callian le 28 juin 1917. Mais en marge, Alfred Tallent le maire, note un avis du ministère de la guerre en date du 16 juin 1917 qui affirme que le soldat dont il est question n’est pas celui de l’acte de décès transmis !

« Le défunt n’est ni né le 28 juin 1883 ni prénommé Paul. Son nom patronymique ne doit pas être orthographié Gayté ainsi qu’il est mentionné dans le corps de l’acte ci contre. Le soldat Gaytté prénommé Marius Paul né le 20 juin 1883 à Callian (Var) fils de Marius et de Tallent Anne Maxime était célibataire. Paris le 16 juin 1917, le ministre de la guerre par délégation le chef du bureau des archives administratives. »

Or il n’existe pas de Paul Gayté à Callian !

La fiche de Marius Paul Gaytté "Mort pour la France" porte comme mention "accident en service" et sa fiche matricule, "par suite d’accident" (avis ministériel CK 3858 du 19 juillet 1915) !

Son nom figure sur le monument aux morts de Callian élevé par les soins de la veuve du capitaine Gaignard, callianais tué lors de la bataille de la Marne, le 7 septembre 1914.

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En guise de conclusion

Le procès n’avait été précédé d’aucune instruction. Certes la loi de mai 1875 autorise à passer outre à l’instruction, en cas d’urgence. Dans le cas qui nous occupe, le temps n’a pas manqué, puisque la blessure date du 24 juin, et le procès s’est tenu le 6 juillet.

Le 15 juillet 1915, le général Langle de Cary, commandant la IVe armée, a mis en cause la procédure : en l’absence de flagrant délit, les deux hommes auraient dû être traduits devant le Conseil de Guerre normal de la Division et non devant un Conseil spécial. [6]
Quelques jours plus tard, le 19 juillet, un avis ministériel CK 3858 déclare Marius Gaytté "Mort pour la France. Décédé à Cuperly (Marne) par suite d’accident".

Quel accident ? ...

Maurice Mistre


Source : Mémoire des Hommes

[1Sources de Maurice Mistre : Arch. Dép. Var, RM, 1R838. - SHD Vincennes, 11J3198, JM - fiches des MPF - Frédéric Mathieu, 14-18, Les fusillés (éd Sébirot, août 2013) - Échanges avec le général A.Bach.

[2Rapport du médecin Tauvet le 6 juillet 1915.

[3Rapport du capitaine Borgey commandant la 19e compagnie du 42e RIC, le 4 juillet.

[4Le 6 août 1915, Jacquemart verra sa peine capitale commuée en 15 ans de prison, mais il sera tué le 25 septembre 1915 à Souain (Marne)

[5D’après le colonel Bourgeron "il est inhumé à l’endroit où il est tombé."

[6Note de service IVe ARMEE, Etat–Major 19 N 651, au QGA, le 15 Juillet 1915.