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Marine Le Pen près d’un campement Rom

lundi 29 avril 2013

Marine Le Pen s’est rendue à proximité d’un camp de Roms jeudi 25 avril dans l’Essonne ... sans y pénétrer. Sur fond de misère humaine, la présidente du Front national a promis que si elle parvenait au pouvoir elle procéderait au démantèlement de tous les bidonvilles et au renvoi de "tous les clandestins".

Marine Le Pen près d’un camp rom : où sont les autres politiques ?

par Laurent Ott, Rue89, le 27 avril 2013



Marine Le Pen dans un bidonville ! La nouvelle est arrivée aussi incongrue par son intitulé que rapide par son contenu.

Marine Le Pen était le 25 avril, au bidonville de Wissous, dans l’Essonne. Ce bidonville, nous le connaissons bien, il est le résultat de deux précédentes expulsions en 2012. Notre association, Intermèdes Robinson, qui réalise des actions de développement social dans les quartiers populaires et des ateliers éducatifs de rue, mène auprès des enfants et des familles qui y habitent des ateliers d’éveil, de jeux, de préscolarisation.

Conférence de presse de Marine Le Pen près du bidonville de Wissous (Essonne), le 25 avril 2013 (LCHAM/SIPA)

Que peut y faire madame Le Pen ? On sent d’abord qu’elle s’est précipitée : elle a raison. En mars dernier, trois bidonvilles plus importants que celui-ci en termes de nombres de familles ont été expulsés en Essonne : Vigneux, Ris-Orangis, et Ormoy Villabé . Notre association menait également des actions éducatives dans deux d’entre eux.

Elle a eu raison de se dépêcher en effet, car le campement de Wissous est lui aussi promis à destruction dans à peine plus d’un mois.

Profiter des bidonvilles tant qu’il y en a

On sent que madame Le Pen voulait profiter des bidonvilles tant qu’il y en avait. Le but est de faire croire à une invasion, une installation, une prolifération.

Au fond, le choix de ce bidonville n’est donc pas si difficile à comprendre : il y en a de moins en moins. Les familles expulsées tentent de recréer des petits groupements comme à Grigny, après l’expulsion de Ris.

Souvent elles sont réexpulsées encore et perdent petit à petit l’essentiel de leurs affaires : vêtements, caravanes non roulantes qui seront détruites. Ces enfants et ces familles apprennent ainsi à prendre de moins en moins de place, à se faire de moins en moins voir : entrées d’autoroute, bretelles d’accès, terrains vagues et improbables, serviront d’abris temporaires à de plus en plus petites et vulnérables tentatives d’habitat.

On ne tentera plus d’inscrire les enfants dans les écoles. A quoi bon, quand les affaires précédentes ont été perdues ou essaimées tout au long de l’errance et quand (pour certaines familles qui en « bénéficient »), les placements en hôtel social les envoient à l’autre bout de la région parisienne et les replongent tous les trois jours à la rue).

Ce désir d’habiter, insupportable pour Le Pen

Ce n’est pas cette misère-là que Mme Le Pen voulait aller voir. Celle-ci est plus difficile à cerner, à regarder en face. Non, elle s’en est prise à un campement qui tente de s’organiser, de prendre une place dans la ville. C’est peut-être cela qui peut lui paraître insupportable : ce désir d’habiter. Quand on y repense ce n’est pas la présence de Mme Le Pen près du bidonville de Wissous qui choque ; au fond, elle est venue tirer tardivement les dividendes électoraux dont tant d’autres politiciens ont déjà usé et abusé : Sarkozy, Guéant, Valls, et nous ne parlons que des nationaux ; car ce sont bien les élus locaux, les maires, qui sont les plus prolixes sur la présence de quelques familles roumaines et/ou roms.

Certains parlent d’infection, de maladies, en appellent à l’hygiène sociale et publique. D’autres convoquent des réunions populaires, où le racisme se déchaîne. Tous ont des couleurs politiques variées mais connaissent déjà ce que les familles roms peuvent leur coûter ou rapporter. « De l’utilité politique des Roms », titrait le livre de M. Liebig (éd. Michalon, mars 2012) ; ou comment une toute petite communauté sur le territoire français peut apporter tant de bénéfices électoraux.

Il est si pratique d’appeler à la haine de la misère quand on ne propose rien contre elle ; il est si pratique de faire croire qu’elle serait causée par ceux qui en sont les premières victimes, dès lors qu’on n’a aucune ambition de rien y changer.

Où sont les autres ?

Non ce qui est étonnant dans la présence de Marine Le Pen près d’un campement rom, c’est la totale absence des autres hommes politiques.

Où sont-ils ceux qui s’indigneraient au nom des droits de l’homme ? Ceux qui diraient enfin quelque vérité : que dans un pays où des familles européennes sont tellement bafouées, si directement stigmatisées, nul n’est à l’abri ?

Où sont ces hommes et ces femmes qui s’indigneraient du déni des droits les plus élémentaires des enfants ? Obstacles aux inscriptions scolaires, refus d’accueillir les jeunes enfants en école élémentaire, renvoi à la rue de femmes et de bébés ?

Où sont les femmes et les hommes politiques qui seraient prêts dans notre pays à se battre pour la justice, la dignité, le droit à l’éducation ?

Mais il y avait encore plus intriguant que la présence de Mme Le Pen près de ce bidonville : c’était celle des journalistes.

La faute des journalistes

Maria, jeune femme roumaine d’origine rom, vivant dans ce bidonville, est engagée comme « service civique » dans notre association. Elle accompagne nos ateliers éducatifs dans le bidonville, mais aussi dans le quartier grand ensemble de notre cité voisine (Longjumeau).

Elle part d’habitude à cette heure-là pour se rendre à son cours de français. Elle a été empêchée de sortir du camp car les journalistes, assistés de la police, en barraient le passage. Le temps de s’expliquer, d’insister, de tenter de passer et son bus était parti et son cours fichu.

Est-ce qu’un journaliste aurait bénéficié de sa présence pour faire sa connaissance ? Savoir qui elle est ? Ce qu’elle fait ? Est-ce qu’un journaliste présent aurait détourné ses yeux et ses oreilles de Mme Le Pen et aurait pu l’écouter ? Aurait-il pu entendre qu’elle « travaille » ? Qu’elle est en France depuis des années, que son enfant y est né ? Qu’elle a de nombreux amis français ?

Non, tous étaient trop occupés à retranscrire le discours hallucinant, mais si banal de Mme Le Pen : délinquance, invasion, abus de prestations, danger sanitaire et moral. Que peut la pauvre réalité face à sa représentation médiatique, politique et publique ? Peut-on encore entendre en France une once de vérité ?

Peut-on se permettre de savoir, de dire et de rapporter quand on est journaliste :

  • que les familles roms et roumaines n’ont pas le droit de travailler,
  • qu’elles sont exclues des prestations sociales,
  • qu’elles sont victimes partout de discriminations d’autant plus ouvertes qu’elles semblent garanties par l’Etat, comme un emprunt ?

Ecouteront-ils que la plupart des familles préfèrent cent fois vivre dans une cabane non isolée que de « bénéficier » d’un hébergement via le 115, qui les appauvrit constamment tout en enrichissant les marchands de sommeil...

Ils ne le sauront pas ; ils resteront ignorants.

Le Pen a besoin des Roms, de leur misère

Cette ignorance est trop systématique, trop automatique, trop bien huilée pour s’expliquer par le manque d’information ; elle n’est pas logique , elle est idéologique. Elle n’est pas naturelle, elle est « professionnelle »…

Tout est ainsi fait et bien préparé pour que les habitants de ce pays n’apprennent des familles roumaines et roms aucune vérité dérangeante et ne fassent aucun rapprochement avec ce qui les concerne de plus en plus : chômage, expulsions, violence sociale et politique.

Il faut que tous ces produits sociaux du système économique soient cachés. Qu’on ne les comprenne pas, et qu’on les identifie uniquement à l’étrangeté apparente de ceux qui les subissent le plus visiblement. Marine Le Pen a besoin des Roms, de leur misère, de leur étrangeté ; comme les journalistes ont besoin des photos des bennes à ordures, des enfants au pied des cabanes.

Ceux qui étaient présents à Wissous après avoir tourné le dos au campement, comme madame Le Pen, se sont précipités pour venir faire des clichés et mitrailler la misère ; voler des images à toute vitesse, sans un mot, sans un égard, sans morale et sans éthique.

Aux habitants qui demandaient pourquoi ces photos volées, l’un deux a répondu : « Laissez, c’est la presse. »

Laurent Ott