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Mare Nostrum veillait sur les migrants, Triton surveillera des frontières

dimanche 2 novembre 2014

L’opération Mare Nostrum, déployée par l’Italie au lendemain du terrible naufrage de Lampedusa le 3 ?octobre 2013, a pris fin le 31 octobre dernier. Alors que Mare Nostrum visait le sauvetage en mer, l’opération Triton qui lui succède a pour principal objectif la surveillance de frontières maritimes, sous la conduite de l’agence Frontex. L’Europe revient à une vision où les migrants sont des ennemis et les réfugiés une menace.

Comme l’écrit Le Monde dans son éditorial daté du 4 novembre : « L’Europe choisit de laisser les migrants mourir en mer ».

Amnesty international [1]
Sauvetage des migrants en mer : pourquoi l’opération Triton est vouée à l’échec

[31/10/2014] — Que les choses soient claires, l’opération Triton qui débutera le 1er novembre sous l’égide de l’Agence Frontex, ne remplacera jamais l’opération Mare Nostrum. Ceci pour quatre raisons très simples  :

« Mare Nostrum » s’arrête, « Triton » commence. Qu’on ne s’y méprenne pas, derrière ce nouveau nom, c’est bien une opération maritime radicalement différente qui est organisé par l’Union européenne qui désormais patrouillera en Méditerranée. Fini la priorité donnée au sauvetage des vies en mer, revoilà le contrôle et la lutte contre l’immigration « irrégulière ». Conséquences : des milliers de vies, celles des migrants et des réfugiés, en danger, en mer. Quels que soient les atours dont on pare ce dispositif, Triton n’est pas une opération de recherche et de sauvetage.

L’OPÉRATION TRITON SE TROMPE D’OBJECTIF

L’objectif de l’opération Triton est de lutter contre les migrations « irrégulières ».

Si l’opération Mare Nostrum poursuivait deux objectifs, lutter contre le trafic de migrants et sauver des vies, ce sont d’abord 155 000 vies auxquelles le secours a été porté en pleine mer depuis près d’un an par les autorités italiennes.

Mais pour les dirigeants européens, la fin des naufrages en mer passe par la fin des tentatives de franchissement de la Méditerranée. Il faut donc, selon les dirigeants européens contrôler, dissuader, lutter… Contre qui ?

Contre des personnes qui ne peuvent plus rester en Libye, un État instable en proie à la violence, aux combats et à la maltraitante généralisée contre les migrants et les réfugiés. Contre des personnes qui fuient des pays comme la Syrie, l’Érythrée, la Somalie, la Gambie … des pays où ils ne peuvent retourner sans crainte d’être arrêtés, maltraités, torturés, de disparaître … Contre des personnes qui n’ont d’autres choix, pour trouver un refuge, que de traverser la Méditerranée.

L’OPÉRATION TRITON COUVRE UNE SURFACE LIMITÉE DE LA MÉDITERRANÉE

Mare Nostrum couvrait une zone grande comme trois fois la Sicile, et s’engageait en haute mer pour aller au secours des embarcations bien souvent incapables de poursuivre leur trajet dans les conditions de la haute mer.

L’opération Triton, elle, ne vise qu’à patrouiller aux larges des côtes européennes, bien en aval des zones où les navires chavirent et les personnes meurent noyées.

De ce fait, la crainte est grande que, en dehors du périmètre de la nouvelle opération, il ne redevienne difficile d’éviter de nouveaux et nombreux drames.

L’OPÉRATION TRITON A DES MOYENS TRÈS FAIBLES

Trois fois moins de budget

L’Italie a mis à disposition 9 millions d’euros par mois pour maintenir pendant une année cette opération de recherche et de sauvetage des vies en mer.

L’agence Frontex ne dispose que d’un budget de 3 millions d’euros mensuel pour couvrir les frais de cette opération.

IL NE S’AGIT PAS D’UNE OPÉRATION DE SAUVETAGE

Selon les informations disponibles, en cas de situation de détresse constatée pendant l’opération Triton, les embarcations concernées seront transférées sous la responsabilité du Centre de coordination et de recherche en mer compétente (le centre italien ou le centre maltais).

A ce moment là, l’opération de contrôle des migrations cessera au profit du sauvetage en mer.

L’architecture même de l’opération n’est donc pas centrée sur le sauvetage en mer puisqu’elle ne le prend pas en charge. L’axe retenu n’est que celui du contrôle.

Triton permettra des patrouilles près des côtes du sud de la Sicile et de la Calabre, Malte, Lampedusa ... (Source : https://plus.google.com/+ZDFheute/posts/YqzcEgeQcfE)

En Méditerranée, les Européens changent leur stratégie face aux migrants

par Jean-Pierre Stroobants, Le Monde, le 31 octobre 2014  [2]


L’Italie a officiellement confirmé, vendredi 31 octobre, la fin de l’opération Mare Nostrum en Méditerranée. Lancée en octobre 2013, après les catastrophes de Lampedusa et de Malte au cours desquelles ont péri près de quatre cents migrants, ce dispositif de sauvetage des migrants en mer sera remplacé, dès samedi 1er novembre, par l’opération Triton, coordonnée par Frontex, l’organisme de surveillance des frontières extérieures de l’Union européenne. Triton sera centrée sur les routes migratoires partant de Libye et d’Égypte.

L’Italie, qui affirme avoir sauvé quelque 150 000 personnes en Méditerranée grâce aux patrouilles de ses navires dans les eaux internationales, à la frontière de la Libye, dit avoir dépensé 114 millions d’euros et déplore le peu d’aide qu’elle a reçue des autres États de l’UE. En retour, ceux-ci lui reprochent, plus ou moins discrètement d’avoir créé un « effet d’aspiration » : estimant que les passagers de leurs embarcations seraient de toute façon récupérés, les passeurs ont multiplié les voyages dans les conditions les plus risquées. Selon des estimations du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, le risque de mourir dans l’une de ces traversées a d’ailleurs doublé en l’espace de deux ans. Rome a finalement choisi, en forçant un peu la main aux autres pays, d’en appeler à une mission de Frontex.

Budget très limité

Dotée d’un budget très limité (90 millions d’euros), l’agence comptera sur les moyens humains et les ressources des États-membres. À ce stade, 21 d’entre eux ont proposé leur coopération, d’une ampleur très variable. Triton sera donc lancée avec 4 avions, 1 hélicoptère, 7 navires et 65 officiers chargés d’apporter leur aide à l’Italie. Celle-ci reste, en effet, le « pays hôte » de l’opération, dotée d’un budget initial de 2,9 millions d’euros par mois. L’Italie, qui dépensait jusqu’à 9 millions mensuellement, engageait 900 soldats chaque jour.

Rome ne mentionnait toutefois que rarement l’aide de 1,8 milliard reçue de Bruxelles via des mesures d’urgence prises dans le cadre du Fonds pour les frontières extérieures. Frontex a, par ailleurs, déjà apporté son concours à deux autres missions, Hermes et Aeneas, destinées à contrôler d’autres flux migratoires en Méditerranée, au large de l’Italie notamment.

Une série d’organisations, dont Amnesty International, redoutent de nouvelles pertes humaines après la fin de Mare Nostrum. « Quel que soit son habillage, Triton n’est pas une opération de recherche et de sauvetage mais de surveillance », estime Nicolas Beger, directeur du Bureau européen d’Amnesty, à Bruxelles. Or, souligne-t-il, « la situation dans une série de pays du pourtour méditerranéen va faire en sorte que le flot de migrants ne fera qu’enfler ».

La Commission européenne ne nie pas les différences entre Mare Nostrum et Triton, mais assure que les missions d’assistance resteront bien assurées. « Frontex aidera l’Italie à remplir ses obligations au regard du droit maritime et de l’aide aux personnes en détresse », assure une source bruxelloise. « Les opérations de sauvetage continueront conformément aux lois de la mer », a assuré de son côté Angelino Alfano, le ministre italien de l’intérieur. L’Italie sera chargée de la gestion de l’équipement et des ressources mises à la disposition de Triton et assurera toujours l’accueil des demandeurs d’asile : « On ne peut bloquer des personnes à l’entrée sans enfreindre le principe du non-refoulement, inclus dans les conventions internationales », insiste la Commission de Bruxelles.

Certains ONG redoutent cependant que Rome réduise fortement son engagement, ce qui aboutirait à ce que certaines zones ne soient plus aussi étroitement surveillées. En réponse, la Commission promet une évaluation précise de Triton dès 2015 et dit ne pas exclure que les moyens mis à la disposition de Frontex soient augmentés.

Jean-Pierre Stroobants (Bruxelles, bureau européen du Monde)