Histoire coloniale et postcoloniale

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l’histoire oubliée d’une main d’œuvre coloniale exploitée

Les travailleurs vietnamiens immigrés de force (1939-1952)

mardi 16 janvier 2018

En 2004, le journaliste Pierre Daum, alors correspondant à Montpellier du journal "Libération", découvre à la faveur d’un reportage à Arles un musée consacré à la riziculture en Camargue où une photo datant de 1942 montre des paysans vietnamiens en train de planter le riz. C’est le début d’une enquête qui l’a amené à publier plusieurs livres et à collaborer à plusieurs films sur les "Indochinois" enrôlés de force comme travailleurs à la veille de la guerre et employés ensuite quasi gratuitement à différents travaux. Il signe cette fois avec le dessinateur de BD Clément Baloup un album mettant en lumière ce moment oublié de l’histoire de France.

Pierre Daum visite en mars 2004 en Camargue un Musée du riz où certaines photos l’interpellent : des Vietnamiens seraient venus planter du riz pendant la Seconde Guerre mondiale ? Pourquoi ce fait est-il si peu connu ? Il entame alors une enquête minutieuse pour retrouver des témoins de cette époque, susceptibles de lui en dire davantage. Il découvre que 20 000 travailleurs indochinois ont été forcés dans les années 1940 à venir travailler en métropole pour “participer à l’effort de guerre”… Après avoir enquêté en France et au Viet-Nam sur ce pan oublié de l’Histoire, il a collaboré avec le dessinateur Clément Baloup à une bande dessinée.

Les linh tho, immigrés de force. Mémoires de viet kieu
Clément Baloup (Scénario et dessin)
Pierre Daum (Scénario)
La Boîte à Bulles, sept. 2017, 56 pages, 14,00 €.

La préface de Benjamin Stora :

Enquête sur une mémoire
entre la France et l’Indochine

La présence de milliers de travailleurs indochinois en France pendant la Seconde Guerre mondiale a longtemps été ignorée. Ils étaient pourtant quelque vingt mille, employés dans des usines d’armement dans des conditions terribles. Ou dans les salines et les rizières de Camargue, traversées et écrasées par les moustiques et la chaleur. Ou encore dans les marais de Dordogne, les forêts du Vaucluse, ou les ateliers textiles du Rhône. Utilisés par le gouvernement français pendant des années, sans jamais percevoir le moindre salaire. Dans l’histoire générale de l’immigration, leurs noms, leurs visages, leurs silhouettes ont été longtemps effacés.

Le journaliste Pierre Daum est tombé sur cette incroyable histoire, presque « par hasard », en voulant enquêter sur une fermeture d’usine à Arles. C’est décidément toujours par hasard que l’on arrive à cette histoire. Moi-même, il y a plus de trente ans, étudiant le parcours des travailleurs algériens pendant la Seconde Guerre mondiale, j’avais aperçu dans les archives de l’armée allemande déposées aux Archives nationales d’étranges plans de camps, en France. Des grand croquis où s’alignaient des baraquements censés représenter les lieux de vie de « travailleurs indochinois » arrivés en métropole en 1940 – baraquements dans lesquels ils furent cantonnés pendant de longues années. Mon article a été publié en 1983, puis j’ai été pris par d’autres projets, d’autres sollicitations.

Heureusement, Pierre Daum, lui, n’a pas « lâché » sa découverte. Il raconte, dans ce très bel album dessiné par Clément Baloup, comment il a rencontré en France ces Vietnamiens toujours en vie dans les années 2000, et d’autres, retournés au Vietnam à la fin des années quarante. Des hommes très âgés qui lui ont dit les circonstances de leur enrôlement, la tristesse de l’exil, les souffrances endurées dans leurs lieux de travail et de vie, le racisme au quotidien des « petits chefs » français. Mais ils se sont souvenus aussi de leurs aventures avec des jeunes françaises, et de l’hospitalité de certains habitants des régions du sud de la France. Ils ont relaté leurs engagements politiques dans le nationalisme pour l’indépendance de leur pays vivant en système colonial. Certains communistes, d’autres trotskistes. Une majorité unie derrière le nouvel héros de leur peuple, Ho Chi Minh. De ces récits, qu’il a pris soin de confronter à des recherches dans les archives, Pierre Daum en a tiré un livre très important, Immigrés de force, publié en 2009, dont cette bande dessinée constitue un très heureux prolongement. Car face à la nécessité de faire mieux connaître l’histoire des immigrations françaises, la bande dessinée représente un média attractif, notamment pour ceux que les livres « trop sérieux » rebuteraient.

Cette histoire méconnue des Indochinois en France méritait d’être racontée. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate en 1939, la France est présente en Indochine depuis près d’un siècle. La conquête, commencée en 1858 avec l’invasion de la Cochinchine, s’était achevée en 1887, avec la création de l’Union indochinoise, qui regroupa cinq régions : Cambodge, Laos (ajouté en 1899), Cochinchine, Annam et Tonkin – les trois dernières formeront plus tard le Vietnam. Comme pour la Première Guerre mondiale, les ressources de l’Indochine sont mobilisées en 1939 pour ravitailler la métropole en denrées et matériaux (riz, maïs, thé, café, caoutchouc), mais aussi en militaires et ouvriers. Les difficultés grandissantes de communications avec l’Europe rendent cependant leur acheminement difficile. Le calme en Indochine est précaire, les organisations nationalistes et communistes, de plus en plus influentes à partir des années 1930, sont dissoutes. Le conflit en Europe pousse la France à mobiliser la main-d’œuvre coloniale pour faire fonctionner son économie, et notamment les industries de la Défense nationale. Le « Plan Mandel », du nom du ministre des Colonies, prévoit ainsi la mobilisation de cinq cent mille travailleurs coloniaux, dont cent mille Indochinois. En Indochine, l’administration française s’appuie sur un arrêté du 29 août 1939, qui ouvre le droit de réquisition sur tout le territoire : environ vingt-sept mille Indochinois (20 000 travailleurs et 7 000 tirailleurs) sont envoyés en Métropole avant l’invasion allemande et le désastre militaire français de mai-juin 1940. La grande majorité des travailleurs ont été recrutés de force dans le milieu des paysans pauvres du Tonkin et de l’Annam, et dans une moindre mesure de la Cochinchine. Ils resteront bloqués en France pendant toute la durée du régime de Vichy et de l’occupation allemande, et même au-delà.

En 1945, le gouvernement du général de Gaulle préfère utiliser les bateaux en partance pour l’Extrême Orient pour envoyer les troupes françaises contrer les désirs d’indépendance de Ho Chi Minh, plutôt que de rapatrier ces « travailleurs indochinois » souffrant de leur exil forcé. La plupart d’entre eux finiront cependant par rentrer au pays, entre 1948 et 1952. Environ 3 000 sont restés en France métropolitaine. Soixante-dix ans plus tard, sous l’impulsion du travail de Pierre Daum, leurs enfants ou petits-enfants sont partis à la recherche de cette mémoire enfouie. En créant des associations, en demandant, et en obtenant, des espaces de reconnaissance mémorielle. Le livre de cette histoire si bien dessinée raconte aussi cela.

Le récit se déploie à l’intérieur d’une peinture d’un grand attrait, grâce à des images baignant dans une lumière rare, « extrême-orientale » et « métropolitaine », d’un temps disparu. Au fil de ses nombreux albums en lien avec le Vietnam (Un automne à Hanoi, Chin Tri, Mémoires de Viet Kieu, La concubine rouge, etc.), Clément Baloup a su trouver le trait juste pour évoquer l’humanité, les joies et les douleurs de ses personnages, ballottés entre leurs vies intimes et la Grande Histoire qu’ils subissent. Délaissant le suivi de simples chroniques familiales ou d’évocations strictement chronologiques, Pierre Daum et Clément Baloup proposent dans ce nouvel album une expérience sensorielle particulière, une déambulation entre l’Indochine d’hier et le Vietnam d’aujourd’hui. Entre une France oublieuse de son passé colonial, et les générations actuelles qui veulent savoir. Ils construisent une manière subtile de raconter et de montrer les relations entre passé et présent, mêlant brillamment les sensations provoquées par les dessins, et la démonstration de la rigueur historique.

Benjamin Stora


Radio France Internationale (RFI) diffuse un long reportage de 45 min de la journaliste Daphné Gastaldi, enregistré à Marseille auprès de Tran Van Thân, un des tout derniers anciens travailleurs indochinois encore en vie — il a 100 ans ! —. Ce reportage a été produit à l’occasion de la sortie de la bande dessinée de Clément Baloup et Pierre Daum, Les Lính Thợ - Immigrés de force publiée aux éditions La Boîte à Bulles.

On peut écouter ce reportage diffusé le 14 janvier 2018 en podcast, sur le site internet de RFI, avec le lien suivant :
http://www.rfi.fr/emission/20180113-le-dernier-travailleur-indochinois-than-van-tran


mise à jour le 3 avril 2018 :

L’émission « Grand angle » de TV5 Monde « Quand la France enrôlait de force des travailleurs indochinois », du 25 mars 2018

Cette émission est complétée sur le site de TV5 Monde par un très riche dossier, Seconde guerre mondiale : quand la France enrôlait de force des travailleurs indochinois, réalisé par Marion Chastain.


Sur ce sujet

Voir aussi notre page Retour sur une histoire oubliée. Les travailleurs vietnamiens en France, 1939-1952, par Liem Khê Luguern

Livres

LÊ Huu Tho, Itinéraire d’un petit mandarin, Paris, L’Harmattan, 1997, 190 p.

DAUM Pierre, Immigrés de force, les travailleurs indochinois en France (1939-1952), préface de Gilles Manceron, Arles, Actes Sud, 2009, 270 p.

NGUYEN Van Thanh, Saïgon Marseille, aller simple, Un fils de mandarin dans les camps de travailleurs en France, préface de Pierre Daum, Bordeaux, Elytis, 2012, 301 p.

Articles et chapitres d’ouvrages

STORA Benjamin, « Les Travailleurs indochinois en France pendant la Seconde Guerre Mondiale », Cahiers du CERMTRI n°28, avril 1983, 37 p.

RIVES Maurice, « 1939 – 1954, les travailleurs indochinois en France », Hommes et Migrations, n°1175, avril 1994, p. 24 à 29.

FOULON Dominique, « Les Vietnamiens de la M.O.I. en France, 1ère partie : 1939-1945 », Passion Vietnam n°0, mars 1999.

TÉMIME Émile et DEGUIGNÉ Nathalie, « Les Vietnamiens du Grand Arénas », Le Camp du Grand Arénas, Marseille, 1944-1966, éditions Autrement, Paris, 2001, p. 32 à 55.

LUGUERN Liêm-Khê, « Les travailleurs indochinois en France pendant la Seconde Guerre mondiale », Carnets du Viêt-Nam n°15, juin 2007, p. 21-23.

LUGUERN Liêm-Khê, « Ni civil ni militaire : le travailleur indochinois inconnu de la Seconde guerre mondiale », Le Mouvement social n°219-220, Paris, La Découverte, juillet-septembre 2007, p. 185 à 199.

DAUM Pierre, « L’engagement des travailleurs indochinois en France en faveur de l’indépendance du Vietnam (1943-1952) », Migrance n°39, « Immigration – Décolonisation, 1920-1970 », Paris, premier semestre 2012, p. 21-32.

DAUM Pierre, « Quand la Camargue était vietnamienne », Géo Histoire n° 8, Paris, avril-mai 2013, p. 118-126.

Thèses et mémoires

BRUGNOT Jean, La Riziculture en Camargue, Mémoire ENFOM (École nationale de la France d’Outre-Mer), 1945.

ANGELI Pierre, Les Travailleurs indochinois en France pendant la seconde guerre mondiale (1939-1945), Thèse de doctorat, Faculté de Droit de l’Université de Paris, soutenue le 16 mai 1946, 212 p.

SIMON Jean-Marc, « Des Vietnamiens en Vaucluse : le camp de Sorgues », Etudes Vauclusiennes n°XXXVI, juillet-décembre 1986, p. 19 à 24.

LUGUERN Liêm Khê, Les « Travailleurs Indochinois ». Étude socio-historique d’une immigration coloniale (1939-1954), thèse de doctorat préparée à l’EHESS sous la direction de Gérard Noiriel, soutenue le 19 juin 2014, 2 vol., 1136 p.

Films

Les Hommes des 3 ky, Dzu LÊ LIEU, France, 1996, diffusé sur la chaîne satellitaire Planète, 52 min.

Công Binh, la longue nuit indochinoise, Lam LÊ, France, 2013, 115 min.

Riz amer, Alain LEWKOWICZ, France, 2015, diffusé par France 3, 52 min.

Une histoire oubliée, Ysé TRAN, France, 2017, diffusé par France 3, 52 min.

Bande dessinée

BALOUP Clément et DAUM Pierre, Les Lính Thợ - Immigrés de force, Paris, La Boite à bulles, 2017.

Sites internet

www.travailleurs-indochinois.org

www.immigresdeforce.com

http://memoire-ouvriers-indochinois.fr