Histoire coloniale et postcoloniale

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Retour sur une histoire oubliée

Les travailleurs vietnamiens en France, 1939-1952, par Liem Khê Luguern

dimanche 11 mars 2018

Depuis plusieurs années, Liem Khê Luguern consacre ses travaux à la présence des travailleurs dit Indochinois — en fait, presque uniquement Vietnamiens — en France durant la Seconde Guerre mondiale. Après un premier article, en 1989, « Les travailleurs indochinois en France de 1939 à 1948 » (Bulletin du Centre d’histoire de la France contemporaine, Université de Nanterre, n° 10), elle a soutenu en 2014, une thèse d’histoire à l’EHESS, sous la direction de Gérard Noiriel : « Les Travailleurs Indochinois. Étude socio-historique d’une immigration coloniale ». Dans l’article qui suit, elle donne un résumé de cette histoire trop oubliée.

Les travailleurs Indochinois en France, 1939-1952

par Liem Khê Luguern

À l’époque de l’Indochine française, l’émigration des Vietnamiens vers la métropole est un phénomène minoritaire (intellectuels et étudiants venus parfaire leur formation, tirailleurs et travailleurs durant la Première Guerre mondiale (90 000 déplacés) [1].

En 1939, le ministre des Colonies, Georges Mandel, fait adopter un plan de recrutement de 300 000 travailleurs coloniaux à l’effort de guerre de la France [2]. Au printemps 1940, à la veille de la débâcle, 7 000 tirailleurs et près de 20 000 travailleurs indochinois ont été envoyés en métropole. Les travailleurs, habituellement appelés Ouvriers non spécialisés (ONS) sont affectés aux industries participant à la Défense nationale [3]. La défaite de juin 1940 mit fin brutalement au déplacement de main-d’œuvre coloniale qu’il fallut alors rapatrier. En 1941, 5 000 travailleurs retournèrent au pays mais les 15 000 restant furent bloqués en France par suite de l’arrêt des liaisons maritimes. La désorganisation de l’après-guerre, les événements qui affectèrent l’Indochine française à la Libération, retardèrent encore le rapatriement de ces travailleurs requis. Celui-là ne prit fin qu’en 1952.

Jeunes pour la plupart (ils avaient entre 20 et 30 ans) ces requis ont formé une micro-société transplantée brutalement pour une dizaine d’années hors de son univers traditionnel. Une telle expérience ne pouvait être vécue comme une simple parenthèse et qu’elle a forcément transformé ces hommes. Au processus d’adaptation au travail industriel, de confrontation au modernisme et au phénomène d’acculturation, s’ajouta une expérience inédite, celle de la confrontation avec une puissance coloniale sur son propre sol, une puissance en proie à la défaite, aux prises avec ses contradictions, ce qui bouleversera le mythe de la mère patrie toute puissante, homogène et invincible.

La politique du recrutement et les recrutés

Au moment où la guerre éclata, Georges Mandel fixa deux objectifs à l’Indochine : « Mobiliser la totalité des forces matérielles et morales de l’Indochine à une double fin, c’est-à-dire en vue de pourvoir à sa défense en cas d’agression et d’élever au plus haut degré sa contribution à l’effort de guerre de la métropole » [4]. La politique du recrutement pouvait s’appuyer sur un dispositif législatif et administratif mis au point durant l’entre-deux-guerres à partir d’une réflexion sur l’expérience du premier conflit mondial.

Dès 1926 une instruction du ministère du Travail avait prévu la création en temps de guerre d’un service de main-d’œuvre indigène, nord-africaine et coloniale, la MOI [5]. Le 24 juillet 1934, une instruction générale vint compléter celle de 1926 ; elle prévoyait l’acheminement dans la métropole des travailleurs des différents territoires de l’Empire et leur organisation : ils devaient constituer des compagnies, formations de base regroupées en légions et en inspections régionales. Le vote de la loi sur l’organisation générale de la nation en temps de guerre, le 2 juillet 1938, allait permettre l’application de ces textes en autorisant la réquisition des travailleurs non combattants pour remplacer les soldats français du front et notamment les travailleurs coloniaux (article 14 de la loi). En avril 1939, deux décrets complétèrent ce dispositif législatif relatif au recrutement et à l’organisation des travailleurs coloniaux. Le ministère du Travail était responsable de la main-d’œuvre.

Mais la question du recrutement dans les colonies était abandonnée aux autorités sur place. Le 29 août 1939 un arrêté fixa l’ouverture du droit de réquisition sur tout le territoire de l’Indochine. La mobilisation s’effectua dans un contexte relativement calme, compte tenu de l’éloignement de la métropole et de la guerre elle-même. Du 20 octobre 1939 au 14 mai 1940, date du dernier embarquement, 14 bateaux ont acheminé 19 362 Indochinois en direction de la métropole. Les Annamites constituèrent plus de la moitié des contingents indochinois, le Tonkin fournit plus d’un quart des effectifs alors que la Cochinchine [6] n’apporta qu’une maigre contribution avec un millier d’hommes réquisitionnés.

Au moment de la déclaration de guerre, ordre fut donné par le général Catroux, gouverneur général, aux résidents supérieurs et au gouverneur de Cochinchine, de recruter des travailleurs civils. On parla tout d’abord de requis volontaires, mais, très vite, le recrutement prit l’allure d’un enrôlement forcé. Seule la collaboration des autorités indigènes, loyales car inféodées, permit en peu de temps la mobilisation de milliers d’Indochinois.

Les volontaires furent peu nombreux — un peu moins de 10 % des effectifs. Ils représentaient cependant un maillon important dans le système d’organisation de déplacement de la main-d’œuvre indochinoise. La faiblesse relative des Français en Indochine, qui n’a jamais été une colonie de peuplement, exigeait le recours à ces volontaires pour former l’encadrement intermédiaire. Ceux-ci avaient tous le niveau d’études primaires. Ils furent immédiatement promus interprètes et surveillants (un surveillant pour 25 travailleurs). Leur engagement fut ressenti comme un signe de loyalisme. Un malentendu s’installa, car pour ces diplômés, l’engagement correspondait à un projet migratoire. Compte tenu de la faiblesse des bourses attribuées pour effectuer les études en métropole, il y avait dans cet engagement l’opportunité de faire un voyage en France, ce qui signifiait une possibilité d’élévation de leur niveau culturel et une chance de promotion sociale. Au rêve succéda rapidement le désenchantement.

Les requis, quoi qu’enrôlés de force, se sont vite résignés et aucune source n’indique des tentatives d’opposition à l’exception de rares cas de désertion, de quelques tentatives de suicides et d’automutilation au cours de la traversée (sur les 19 362 embarqués, 86 ont été perdus au cours du voyage, dont 23 décédés et 29 déserteurs). Mais l’objectif fixé n’a pas été atteint. Dès mars 1940, la MOI constate un déficit de 3 000 hommes sur l’effectif envisagé précédemment [7]. Les réserves en hommes étaient inépuisables mais la question de l’encadrement et le problème des transports constituaient un palier difficile à franchir. Une note du cabinet de l’état-Major constate que ces problèmes représentent « une limite à l’accroissement des effectifs allogènes que le souci de ménager le sang des Français souhaiterait plus considérables » [8]. Les résultats qualitatifs furent aussi en deçà des espérances. Un rapport de la 17è région militaire (Toulouse) en fait état dans ces termes : « Les recrues ne représentent pas et de loin les meilleurs du village. Ce sont, le plus souvent, les rebuts de la société indigène qui se sont engagés ou ont été recrutés avec les moyens que l’on imagine... » [9]. Les recrutés provenaient pour la quasi totalité d’entre eux des zones rurales pauvres de l’Indochine. L’absence d’industries locales et de formation professionnelle des requis laissait prévoir une intégration très difficile des requis.

Organisation et utilisation de la main-d’œuvre indochinoise

Dépendant du ministère du Travail, les requis furent pris en charge par une administration, la MOI, qui, dans les faits, fonctionna de façon quasi autonome. Elle avait été conçue comme un service économique ayant pour objectif d’ « employer économiquement la main-d’œuvre indochinoise » [10]. En novembre 1943, la MOI fut rattachée au Commissariat général à la main-d’œuvre, nouvellement créé. D’un strict point de vue administratif, l’organisation des travailleurs indochinois s’appuyait donc sur un service doté d’une armature solide et cohérente, peu entamée par les aléas de la guerre du fait de la souplesse des textes qui permettait une utilisation flexible de la main-d’œuvre coloniale.

Les travailleurs étaient organisés en compagnies et légions mis au service des industries de la Défense nationale dont les besoins en main-d’œuvre étaient centralisés par le ministère du Travail. Soumis à une discipline militaire, ces travailleurs étaient dirigés par des cadres indochinois, maintenus aux fonctions subalternes et jouant les intermédiaires vis-à-vis de l’encadrement français. Celui-ci était formé par les administrateurs, anciens administrateurs et élèves de l’Ecole coloniale. Ils jouissaient d’une relative liberté d’action dans les camps, favorisés au demeurant, sous l’Occupation, par la désorganisation des services comme en témoigne le mauvais fonctionnement des services d’inspection prévus par la réglementation. Dans ce contexte, une marge de manœuvre importante était laissée aux administrateurs. Les témoignages d’anciens requis sont unanimes pour dénoncer leur attitude brutale et arbitraire. À la Libération, les rapports des inspecteurs du ministère des Colonies furent, eux aussi, très sévères pour l’organisation, ce qui entraîna une importante épuration dans les rangs du personnel de la MOI.

Dès leur arrivée, les travailleurs étaient disséminés sur tout le territoire français, installés dans des bâtiments ou sur des terrains transformés en campements, réquisitionnés par l’Etat, à proximité des lieux où était employée cette main-d’œuvre. Le requis ne touchait pas directement son salaire qui était versé par l’employeur à la MOI. Cette dernière devait assurer l’entretien complet du requis et lui donner une solde. Les entreprises privées et les services publics pouvaient employer les travailleurs indochinois après avoir accepté les clauses du cahier des charges et signé un contrat de travail. Six cahiers de ce type furent rédigés entre décembre 1939 et octobre 1944. Le salaire du requis était en général plus bas que les salaires régionaux officiellement accordés aux ouvriers européens « compte tenu du moindre rendement de la main-d’œuvre indochinoise » [11]. Les entreprises bénéficiaient d’un certain nombre d’avantages comme l’exonération des diverses indemnités sur les accidents du travail, du versement de la cotisation patronale pour les assurances sociales et du versement des sommes prévues par le régime d’allocations familiales obligatoires. Les salaires des requis semblent avoir été la seule ressource financière de la MOI. En tant qu’organisme civil, la MOI fonctionnait plus comme un service économique à la recherche de moyens financiers pour équilibrer son budget que comme un service gérant un budget de type service public. Or la défaite de 1940 et l’armistice entraînèrent l’arrêt des usines de guerre et réduisirent les ONS au chômage. Ce chômage resta endémique pendant tout le conflit et même au-delà. Dans ces conditions, le budget de la MOI fut considérablement réduit et les travailleurs durent payer le prix de cette austérité.

De fin 1939 à juin 1940, les travailleurs indochinois furent principalement affectés aux cartoucheries et aux poudreries (1 797 à la poudrerie de Bourges, 1 798 à celle d’Angoulême, 1 634 à celle de Bergerac, 2.327 à celle de Bordeaux, 1 490 à celle de Sorgues, 1 332 à celle de Toulouse…). Dans les usines, les requis étaient soumis à la discipline du travail à la chaîne et du travail posté. La nature même du travail répétitif ne nécessitant pas une formation technique, les travailleurs s’y adaptèrent rapidement. La défaite de 1940 entraîna une nouvelle affectation de ces requis. On peut distinguer ici la période sylvestre (septembre 1941-novembre 1942) où les requis furent employés dans la coupe de bois et dans les travaux agricoles, et la période industrielle (novembre 1942-1944) où ils furent à nouveau affectés dans les usines [12]. La période sylvestre était celle où la main-d’œuvre indochinoise contribuait encore à l’économie française, contrairement à la période industrielle qui marqua, avec l’invasion de la zone libre par l’armée allemande, l’utilisation de cette main-d’œuvre au service de l’effort de guerre. Dès lors, plus de 6 000 Indochinois (soit 43 % de l’effectif global) travaillèrent directement ou indirectement pour les troupes allemandes d’occupation (sans compter les tirailleurs indochinois employés dans l’organisation Todt, notamment dans la construction du mur de l’Atlantique). On peut douter que les requis aient ressenti cette césure. Certes, ils étaient au courant de la défaite mais leur encadrement n’avait pas varié. Pour la plupart cette guerre n’était pas la leur et la seule chose pour laquelle ils militaient était leur rapatriement au pays.

Selon qu’il est vu du côté de l’administration et des employeurs ou de celui des requis, le bilan dressé de ce premier contact des requis avec le travail industriel apparaît différent. Les premiers furent satisfaits du résultat fourni par la main-d’œuvre indochinoise qualifiée d’habile et douée d’une grande capacité d’adaptation. Dans les faits, la mise au travail des quelque 20 000 Indochinois requis prit l’allure de l’exploitation d’une main-d’œuvre docile et vulnérable — car isolée et livrée à elle-même —, cela étant rendu possible par la structure de l’industrie, organisée scientifiquement. Cette utilisation était associée à l’idée d’un rendement collectif des travailleurs confrontés aux tâches répétitives mais aussi dangereuses comme dans la manipulation des poudres. Un élève administrateur de la MOI exposait ce postulat du rendement collectif : « On savait fort bien qu’il était pratiquement impossible d’obtenir un rendement individuel analogue à celui des ouvriers européens et l’on se contentait d’affecter massivement cette main-d’œuvre à des entreprises importantes pour en obtenir les meilleurs résultats totaux possibles » [13].

Les travailleurs ont surtout souffert des cadences qui leur étaient imposées. Le nombre des décès fut le plus élevé en 1943 et 1944 au moment où on exigeait d’eux un plus haut rendement. Les difficultés matérielles atteignirent alors leur paroxysme. Liée à un contexte général où la crise du ravitaillement affectait l’ensemble de la population française, l’austérité fut d’autant plus forte pour les requis que la désorganisation de la MOI rendait ses services inefficaces. Les requis souffrirent de la dégradation des logements, de l’insuffisance vestimentaire et surtout de la restriction des vivres accentuée par les prélèvements de certains cadres pour leur usage personnel [14]. La plupart du temps, les requis durent alors trouver leurs propres moyens de ravitaillement. Les témoignages et les rapports sont unanimes : les Indochinois mangeaient ce qu’ils pouvaient trouver, des fruits, des herbes… Dans ce contexte, les vols étaient fréquents aux alentours des camps. En septembre et octobre 1944, sur quinze condamnations, quatorze concernaient le vol et le trafic des tickets de pain [15].

Fils protégés ou étrangers indésirables ?

Aux souffrances physiques, il faut ajouter une dégradation de la situation morale. Le prolongement du séjour avivait les plaies du déracinement. La réponse de Vichy au désespoir des fils protégés de la France prit la forme d’une politique d’assistance sociale et morale fondée sur l’exaltation du folklore traditionnel et les pratiques sportives. Au moyen de la propagande radiophonique (émissions coloniales) et par la presse écrite (Công Binh), l’objectif était de créer un esprit de corps chez les coloniaux. Au lendemain de la Libération, l’administration conserva les principaux traits de ce dispositif d’encadrement moral et de contrôle social pour préparer un retour et une réinsertion en bon ordre. Les résultats n’eurent qu’un effet douteux si l’on en juge par les réactions des requis qui refusèrent peu à peu de jouer le jeu pour prendre en charge leur propre animation culturelle hors de la tutelle constante de l’administration coloniale. Parqués dans les camps, les requis vivaient de fait une situation d’exclusion et de particularisme qui empêchait tout mouvement d’échange et d’insertion. De fait, les relations avec la population civile furent difficiles. D’une manière générale, les réactions françaises étaient nourries de préjugés entretenus par l’encadrement et par la presse. Les Indochinois étaient dépeints tantôt comme des cannibales dangereux, tantôt comme des enfants innocents mais toujours comme des hypocrites et des voleurs potentiels. Dominait aussi l’idée selon laquelle les Indochinois ne ressemblaient pas culturellement aux Français, n’étaient pas des adultes et appelaient donc une surveillance particulière. De tels stéréotypes fournissaient des justifications à l’entreprise colonialiste et au traitement infligé par la MOI aux travailleurs coloniaux.

Les sujets protégés de la France, venus contribuer à la défense de la mère-patrie, demeurèrent des étrangers, des barbares. Dans ce contexte général, l’attitude de la classe ouvrière et celle des femmes méritent une attention particulière. On l’ a déjà dit, leur encadrement ne favorisait guère les échanges avec la population locale. De plus, les barrières de la langue, l’espoir d’un rapatriement rapide n’encourageaient pas, du côté indochinois, les rencontres et les échanges. Si les relations furent limitées surtout aux cadres indochinois maîtrisant le français, elles restèrent cordiales avec les travailleurs immigrés et les femmes. En vertu des stéréotypes, les Indochinois étaient souvent affectés dans les usines à des travaux minutieux (dans la fabrication de petites pièces par exemple) où ils côtoyaient une main-d’œuvre fortement féminisée (et elle-même mobilisée). Les femmes, comme les Indochinois, étaient considérées par le patronat comme une main-d’œuvre appliquée, docile et silencieuse. Les conditions étaient donc réunies pour favoriser les liens d’affinité entre les Indochinois et les Françaises. Ils se sont effectivement tissés malgré les multiples avertissements professés par la MOI : « Les jeunes filles qui croiraient pouvoir épouser un Indochinois s’exposeraient à de terribles déceptions… » [16].

Parmi le millier d’Indochinois qui ont opté pour une installation définitive en France, nombre d’entre eux se sont mariés avec une Française. Les femmes ont donc été, non pas le seul, mais sûrement le plus puissant facteur d’intégration des travailleurs indochinois à la société française. Mais ce phénomène de mariage mixte n’a concerné qu’une minorité de requis, cadres pour la plupart. Les autres avaient, en effet, les yeux tournés vers l’Indochine où ils avaient laissé amis, famille, femmes et parfois enfants.

Un bras du Viet Minh en métropole

Comme si la colère et les souffrances avaient été trop longtemps contenues, l’effervescence dans les camps des requis fut importante dès 1944. La Libération favorisa l’émergence de revendications pour une vie meilleure et suscita l’espoir d’un rapatriement rapide. À l’avant-garde du mouvement de revendication, on trouve des cadres indochinois. Partis volontairement dans l’espoir d’une promotion sociale et par attrait pour l’Occident, ils étaient cantonnés à des postes subalternes sous la haute surveillance des autorités françaises. Face à l’administration s’imposa une solidarité communautaire, interclassiste et en rupture avec l’ordre colonial représenté par l’administration. Au sortir de la guerre, la rencontre avec la communauté étudiante indochinoise en France agit comme catalyseur du mouvement de revendication et d’auto-organisation. Cette communauté, implantée en France avant la guerre, avait déjà une identité communautaire forgée par une expérience politique acquise en métropole. Pour la plupart politisés, nationalistes et marxistes convaincus, les étudiants et intellectuels indochinois trouvèrent dans les cadres indochinois d’indispensables et d’utiles relais pour la propagation de leurs idées et la politisation des requis. Il serait erroné d’affirmer qu’il y eut manipulation des travailleurs par les étudiants. Dans leur ensemble, ils étaient réellement unis par une ferme conviction anticolonialiste, même si elle fut vécue et formulée de façon différente. Isolés, les travailleurs y trouvèrent leur premier appui hors des camps. Le second fut fourni par les organisations politiques et syndicales, essentiellement le PCF et la CGT, sortis renforcés de la guerre.

Le mouvement des travailleurs indochinois prit la forme d’un affrontement permanent avec l’administration. Il s’articulait autour de revendications sociales, économiques et politiques. A l’instar du Viet Minh, les requis se lancèrent dans la bataille pour leur propre émancipation à l’égard de la MOI. Ils s’organisèrent dans les camps et rejoignirent les autres membres de leur communauté au Congrès des Indochinois de France qui se tint en Avignon, les 15, 16 et 17 décembre 1944, et réunit une centaine de délégués représentant les 25 000 Indochinois de France. Ce fut le congrès constitutif de la Délégation générale des Indochinois en France, désignée par ses membres comme « seul organisme représentant régulièrement la colonie indochinoise en France pour faire aboutir ses revendications sociales et politiques. La Délégation parlera au nom de l’Indochine toute entière… ».

Ce désir d’émancipation et cette volonté de se considérer comme citoyens libres à égalité avec les citoyens français était perceptible dès 1943, mais il s’accentua surtout début 1944 lorsque les requis rejoignirent en masse les rangs de la Résistance. A la Libération, la MOI envisagea un moment la mobilisation militaire pour résoudre le problème du statut des requis coloniaux. Cette éventualité se heurta immédiatement à la volonté des Vietnamiens, qui, en attendant leur rapatriement, désiraient être démobilisés et reconnus comme des travailleurs libres. Les revendications pour l’égalité des droits s’associèrent à une demande de formation professionnelle et de liberté syndicale. La première fut, pour les uns un moyen d’insertion dans le monde du travail en France et pour les autres une promotion sociale assurée à leur retour. Pour tous, il s’agissait de réclamer leur dû à l’administration coloniale et à la France pour laquelle ils avaient, estimaient-ils, payé assez cher le prix du déracinement et leur contribution à l’effort de guerre. Sur le plan syndical, la MOI se trouva devant une situation de fait ; de nombreux travailleurs étaient déjà affiliés à la CGT comme les 2 500 requis des Bouches-du-Rhône et du Vaucluse syndiqués dès novembre 1944 [17]. Contrairement à une certaine mythologie ancrée dans la classe ouvrière française qui désigne l’asiatique comme un briseur de grève, les requis indochinois firent preuve d’une grande combativité, sous l’impulsion de leurs cadres. Ils furent accueillis à bras ouverts par le PCF et la CGT dont l’attitude à l’égard des requis s’associa progressivement à sa politique indochinoise. Le syndicalisme était une expérience nouvelle pour ces milliers d’ouvriers coloniaux qui, au contact de la classe ouvrière française, découvrirent la force de l’action collective permise par le droit d’association, interdit en Annam et au Tonkin. La politique était un puissant facteur de rapprochement avec les ouvriers français, et donc une source d’intégration. Cependant, on peut douter du fait que l’ensemble des requis comprenaient le sens exact de l’affiliation syndicale.

Les relations entre les travailleurs indochinois, le PCF et la CGT s’intensifièrent à partir de l’automne 1945 quand la ligne politique du PCF, à la suite de la Révolution d’août, s’éloigna de la politique indochinoise du gouvernement provisoire [18]. Le PCF dénonça alors la guerre de reconquête et réclama une négociation avec le Viet Minh. Les meetings et les campagnes franco-indochinoises se multiplièrent en métropole. Le PCF concurrençait ainsi les trotskistes sur le terrain de l’internationalisme, et cela à un moment où ces derniers connaissaient une influence importante chez les requis indochinois, grâce au travail effectué depuis la fin 1943 par le Groupe Bolchevique Léniniste Indochinois, formation de la IVè Internationale. Les trotskistes avaient été les premiers à s’intéresser au sort des travailleurs indochinois en France.

La raison essentielle se trouve dans la présence d’un militant trotskiste indochinois en France, Hong Dong Tri [19]. Né en 1918 d’une famille de cultivateurs, possédant un certificat d’études primaires, il poursuivit des études de mathématiques à Saigon où il eut pour professeur Ta Thu Thau, responsable de la section Indochine de la IVè Internationale. Sympathisant des idées trotskistes, il partit en 1937 pour la France et poursuivit ses études à l’Ecole Centrale de Paris où il fit la connaissance de B.T., dit Raoul, militant du comité communiste international (CCI). Rejoint par un autre compatriote vietnamien, Hong Dong Tri et Raoul mirent sur pied un groupe trotskiste d’intervention auprès des requis dès 1943. Le journal qu’il animait, Tranh Dâu, était largement connu et lu dans les camps à partir de 1944-1945. Si leur influence était très puissante dans la conduite du mouvement revendicatif des travailleurs, ils ne purent, en revanche, les décider à rejoindre le camp de la IVè Internationale, le fossé politique et culturel était trop profond entre eux.

En juillet 1946, ce groupe ne comptait que onze militants mais s’efforçait d’élargir son audience. Il fut notamment à l’origine de la proclamation de la Délégation des Indochinois constituée dans la perspective d’un front unique anti-impérialiste et anticolonialiste. La perte de l’audience trotskiste coïncida avec l’émergence du Viet Minh qui constitua un formidable espoir chez les travailleurs. Dès lors, les requis se sentirent investis d’une mission : celle qui faisait d’eux, à travers le combat contre la MOI, le bras du Viet Minh en métropole. De plus, en instance de rapatriement, l’avenir de la colonie les concernait au premier plan. Les grèves se multiplièrent à chaque envoi du corps expéditionnaire, à chaque exaction du gouvernement français. Les meetings et manifestations étaient autant d’occasions pour interpeller l’opinion française. Parallèlement, les requis poursuivirent une politique de désobéissance civile dans les camps pour ajouter aux difficultés du ministère des Colonies. Les travailleurs devenaient plus que jamais indésirables, tant en métropole que dans la colonie où ils devaient repartir.

Les aléas du retour et les contradictions de l’administration

Sur les 15 000 travailleurs à rapatrier, 1 500 seulement avaient reçu une formation professionnelle agricole ou industrielle, après avoir subi un long examen de sélection qui les jugeait aptes à recevoir une telle formation. Ils furent principalement placés dans les centres d’apprentissage public relevant des différents ministères, pour devenir ajusteurs, tourneurs, fraiseurs ou électriciens-bobineurs. Qualifiés, la plupart d’entre eux demandèrent à bénéficier de la levée de réquisition après avoir trouvé un emploi. La formation industrielle permit aux bénéficiaires de s’insérer en France contrairement aux objectifs fixés par le ministère qui y voyait là un moyen de contribuer à la mise en valeur économique de la colonie.

Ces objectifs prirent d’abord forme dans le cadre du rattachement des travailleurs indochinois au ministère des Colonies en 1945. Les requis devinrent, à partir de cette époque, d’abord des coloniaux puis des travailleurs. Un rapport d’un inspecteur des colonies de novembre 1944 illustre parfaitement ce désir de changer d’orientation : « Entre le souci d’employer économiquement la main-d’œuvre indochinoise et celui de sauvegarder l’avenir de l’Indochine française, il ne peut y avoir de choix. Je pense que le budget de la MOI doit désormais être celui d’un service public, ayant pour but essentiel la conservation en bonne forme morale et physique des survivants de cette aventure, et l’orientation professionnelle des plus aptes d’entre eux… » [20]. Malheureusement cette option moderniste arriva trop tard dans un contexte politique qui faisait passer l’exigence immédiate du maintien de l’ordre avant tous les objectifs à long terme.

La majorité des rapatriés fut formée par des ouvriers destinés à retrouver leur condition sociale d’avant leur départ. Cette situation fut d’autant plus douloureuse pour les requis que le retour en Indochine, après dix ans d’absence — avec tout ce que cela pouvait comporter de ruptures psychologiques, affectives, sociologiques — laissait présager les pires conséquences sur le plan de la réinsertion. Le retour s’effectuait dans la peur et la honte, sans fanfare et sans honneur. Pire, il prit l’allure d’une déportation politique d’éléments indésirables. À partir de 1946, en effet, le ministère de l’Intérieur et les préfets des départements où séjournaient les requis intervinrent avec insistance pour accélérer le rapatriement des requis dont la présence était ressentie comme une menace pour l’ordre public. On craignait, de plus, des heurts avec les rapatriés d’Indochine. Dès lors, les Indochinois furent consignés dans les camps et il fut hors de question de tolérer la propagande pour l’indépendance du Viêt Nam. Un décret du 18 octobre 1945, pris en Conseil des ministres prononça la dissolution de la Délégation générale (qui continua néanmoins à exercer clandestinement ses activités). Des membres de la Délégation furent mis aux arrêts, dont Tran Duc Thao [21]. Mais l’administration mesurait mal la profondeur du mouvement : ses tentatives ne firent qu’aviver les tensions dans les camps. La politique d’isolement des meneurs et des agitateurs culmina en 1948 avec des arrestations en masse et l’internement des éléments jugés subversifs. En février, plus de 120 travailleurs furent arrêtés, dirigés sur le camp de Bias, dans le Lot-et-Garonne, et embarqués aussitôt en direction de la colonie. En juillet, le même scénario se reproduisit pour 300 autres travailleurs. Ces mesures expéditives furent mis en parallèle par les Indochinois avec certains épisodes vécus par les Français sous l’Occupation. Eux-mêmes vivaient leur fin de séjour en France comme un internement, et le rapatriement comme une déportation politique. De même, leurs luttes affichaient une certaine filiation avec celles de la Résistance. À partir de 1948, avec la répression et les rapatriements, le mouvement s’essouffla. Les rapatriements prirent fin en 1952. Au total, sur les 20 000 requis, un millier choisirent l’installation définitive.

Pour la métropole, l’expérience du déplacement de la main-d’œuvre indochinoise se solda par une série d’échecs qui tiennent pour une part aux circonstances exceptionnelles de la défaite. Mais au-delà de l’effet de la conjoncture, le bilan de cette expérience révèle les contradictions qui affectent l’entreprise coloniale. Les insuffisances du système scolaire et du développement d’industries locales dans la colonie mettaient l’Indochine dans une situation de dépendance et rendaient obligatoires la formation d’intellectuels et de travailleurs qualifiés en métropole. Ce qui fut vrai pour les étudiants indochinois dans l’entre-deux-guerres [22] se vérifia pour les requis de la Seconde Guerre mondiale : « Le chemin de la France est le chemin de l’anti France », pour reprendre une expression du Courrier Saigonnais. La confrontation avec le modernisme occidental se solda par une prise de conscience syndicale et politique qui contestait, à terme, la domination coloniale.

Dans quelle mesure le retour des requis a-t-il réussi à faire passer dans la société traditionnelle des germes de modernité, d’occidentalisation mais aussi de contestation de la domination française ? Ces interrogations ne peuvent prendre toute leur dimension que dans l’étude du mouvement nationaliste vietnamien, notamment dans ses filiations avec la culture occidentale, ses liens avec la Résistance et sa participation aux conquêtes du mouvement ouvrier français.


[1Voir à ce propos, l’excellente thèse de Mireille Favre, Un milieu porteur de modernisation : travailleurs et tirailleurs vietnamiens en France pendant la Première Guerre mondiale, École nationale des Chartes, 1986.

[2Service historique de la Défense (SHD, anciennement SHAT), 7 N 2471, Note de l’EMA 1er Bureau, n° 675.

[3SHD, 7 N 2471, Note de l’EMA 1er Bureau au ministère des Armées.

[4Déclaration au général Catroux, rapportée par celui-ci in Deux actes du drame indochinois, Paris, 1959.

[5Instruction ministérielle du 9 octobre.

[6Rappel : le Viêt Nam était alors divisé par les autorités coloniales en trois entités : le Tonkin (nord), l’Annam (centre) et la Cochinchine (sud).

[7SHD, 7 N 2471, Note EMA du 15 mars 1940.

[8SHD, 7 N 2471, Note EMA du 17 février 1940.

[9Archives Nationales, Section Outre-mer, Indochine - Nouveaux fonds (ANSOM, INF) : Dossier 1333 Rapport du lieutenant-colonel Boisseau sur l’état d’esprit des Indochinois de la 17è région, le 29 mars 1945.

[10ANSOM, INF : Dossier 3314 Rapport de l’Inspection des colonies 8/11/1944.

[11ANSOM, INF : D 3314 Note du Ministère des Colonies sur la MOI du 2 décembre 1944.

[12Voir à ce propos la thèse de Pierre Angeli, Les travailleurs indochinois en France pendant la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), thèse de droit, Paris, 1946.

[13Id., p. 126.

[14ANSOM, INF : 397/3314 Note du ministère des Colonies 22 novembre 1944.

[15ANSOM, INF : 212/1594 Rapports du chef de service de la MOI au directeur des Affaires politiques du ministère des Colonies du 23 octobre et 23 novembre 1944.

[16L’Avenir agathois, 29 mars 1941.

[17Manifeste du Congrès national des Indochinois, Avignon, 17 décembre 1944.

[18Voir Alain Ruscio, Les communistes français et la guerre d’Indochine (1944-1954), Paris, L’Harmattan, 1985.

[19Voir Benjamin Stora, « Les travailleurs indochinois pendant le second conflit mondial », Cahier du CERMTRI, n° 28 avril 1983.

[20ANSOM, INF : D 3314 Rapport de J. de Raymond pour le ministère des Colonies du 8 novembre 1944.

[21ANSOM, INF : Dossier 979.

[22Daniel Hemery « Du patriotisme au marxisme : l’immigration vietnamienne en France de 1925 à 1930 », Le Mouvement social, n° 90, janv. mars 1975.