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Avec l’aide des médias et des associations qui le soutiennent

Le site 1000autres.org suscite de nombreux témoignages

dimanche 23 septembre 2018

Lancé deux jours après la déclaration du président Macron disant que Maurice Audin a été tué en 1957 par des militaires français dans le cadre d’un système organisé de torture et de disparitions forcées, le site "1000autres.org" a provoqué de nombreux articles et témoignages. En une semaine après sa mise en ligne à l’initiative de l’Association Maurice Audin et de notre site, les messages adressés par des familles permettent de confirmer que plus de 25 personnes qui faisaient l’objet d’une notice sur ce site ne sont plus jamais réapparues.

De nombreux témoignages de familles
parviennent au site 1000autres.org

Suite à l’appel à réagir aux notices individuelles présentées sur ce site — dont la principale source est un fichier tenu par un service de la préfecture d’Alger enregistrant les demandes de renseignements de familles au sujet d’une personne enlevée par des militaires dont elles étaient sans nouvelles — un nombre inattendu de messages lui ont été envoyés en une semaine.

Une trentaine confirment des arrestations suivies de séquestration et de torture. Dans quatre cas, les intéressés ont survécu, gravement traumatisés, et, dans quelque 25 cas, les familles ont confirmé leur disparition définitive sans aucune information ni sépulture. Sur la liste des 1010 notices individuelles qui figurent sur le site lors de sa mise en ligne, un astérisque a été ajouté après chaque nom dont la notice mentionne des informations complémentaires venues des familles. Les nouvelles informations précises que le site continuera à recevoir seront ajoutées au fur et à mesure.


Le soutien de Mediapart

Alger 1957, des Maurice Audin par milliers

par la rédaction, le 17 septembre 2018 Source

Après la déclaration du président de la République sur Maurice Audin, l’Association Maurice Audin et le site histoirecoloniale.net ont lancé le site 1000autres.org pour rappeler le sort de tous ceux qui ont été enlevés, détenus clandestinement, torturés et parfois assassinés par l’armée française. Mediapart soutient cette initiative mémorielle qu’expliquent ici ses initiateurs.

Après soixante et un ans, le Président de la République française a reconnu officiellement que Maurice Audin a été torturé par des militaires qui l’avaient arrêté à son domicile et que sa mort a été rendue possible par système légalement institué qui a favorisé les disparitions. Pour tous ceux qui ont lutté depuis 1957 pour faire reconnaître la vérité, c’est une grande victoire — posthume pour l’historien Pierre Vidal-Naquet, le mathématicien Laurent Schwartz, les universitaires Madeleine Rebérioux et Gérard Tronel, engagés dans le Comité Maurice Audin (1957-1963) puis, depuis 2002, dans l’Association Maurice Audin. Le meurtre de ce jeune mathématicien de 25 ans, grossièrement maquillé en évasion, fut loin d’être un cas isolé.

Capture d’écran de la page d’accueil du site 1000autres.org

Ce fut l’un des nombreux cas d’enlèvement, séquestration, torture, suivis souvent de mort, produits, à Alger, de janvier à septembre 1957, par un véritable système de terreur militaire délibérément instauré et rendu possible par des dispositions législatives adoptées par les institutions de la République française. Algérien d’origine européenne, Maurice Audin s’était rangé, avec le parti communiste algérien, du côté de la lutte d’indépendance de ce pays, dans un moment où l’ensemble de la population autochtone d’Alger était la cible d’une terreur visant à la dissuader de faire ce choix et à la maintenir par force sous la domination coloniale.

Il y eut alors des Maurice Audin par milliers. C’est massivement que des hommes et des femmes ont été enlevés, détenus au secret, torturés, et pour certains l’objet d’exécutions sommaires. La seule victoire des responsables de cette terreur, ces « seigneurs de la guerre aux terrifiants caprices », selon les mots de Jean-Paul Sartre dans L’Express, à la publication de La Question d’Henri Alleg, est l’ignorance par l’opinion française de son bilan humain véritable et des noms mêmes de ceux qui ne sont jamais réapparus. Comme pour toutes les répressions de masse en situation coloniale, le statut politique des Algériens autorisait à la fois le recours à des méthodes universellement réprouvées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et l’absence complète d’attention au nombre et à l’identité des victimes.

« Français musulmans » colonisés, sous-citoyens racisés, tout juste sortis officiellement de l’indigénat et dénués d’une existence politique réelle, ils étaient collectivement suspects de complicité avec une « rébellion » qualifiée d’« antifrançaise ». Ils formaient une population dépourvue de recours judiciaire et politique et de moyens d’alerter une opinion française peu disposée à s’inquiéter de leur sort. Quelques cas ont eu un écho. Ceux de Maurice Audin, d’Henri Alleg et de l’avocat algérien Ali Boumendjel, connu de juristes parisiens, torturé et « suicidé » par ses geôliers. Mais pas les autres, restés des invisibles dont le sort n’est jamais devenu une « affaire française ».

Un vrai républicain, Paul Teitgen, secrétaire général à la préfecture d’Alger, tenta, selon les mots de Pierre Vidal-Naquet, de « comptabiliser les vivants et les morts, ou plutôt les survivants et les disparus ». Mais les « 3 024 disparus » qu’il dénombra dans l’exercice de ses fonctions ne sont qu’un ordre de grandeur plausible, le sort des personnes enlevées par l’armée lui étant largement dissimulé par les militaires.

C’est dans ce contexte qu’une archive publique devenue accessible en 2017, sur laquelle a travaillé Fabrice Riceputi, est importante. Ce fichier, conservé aux Archives nationales d’Outre-mer (ANOM) depuis la fin de la guerre d’Algérie, dans le fonds d’un service de la préfecture d’Alger, fournit des informations sur une partie conséquente de la masse anonyme des « humiliés dans l’ombre », selon les mots de Paul Teitgen à Robert Lacoste, de la Grande répression d’Alger, appellation préférable à celle, impropre, de « bataille d’Alger ». C’est la source essentielle qui nous permet de publier ici des données sur plus d’un millier d’Algéroises et Algérois dont nous savons trois choses : ils furent arrêtés au cours de l’année 1957 par l’armée française ; leurs proches réclamèrent aux autorités de connaître leur sort ; beaucoup furent torturés et certains ne reparurent jamais.

Librement consultables, environ 850 « fiches de renseignement » remplies entre la fin février et le début d’août 1957 sont ce qui subsiste du fichier du Service des liaisons nord-africaines (SLNA) (lire ici l’article de l’historien Fabrice Riceputi sur le fichier secret de la préfecture d’Alger). En septembre 1958, selon un bilan statistique conservé, il en aurait compté 2 049. A ces cas, nous avons ajouté plus d’une centaine d’autres provenant de sources différentes. En particulier du « Cahier vert », publié dans Témoignages et documents en octobre 1959, puis la même année dans Les Temps modernes et aux éditions La Cité, à Lausanne. Et de l’ouvrage L’Affaire des enseignants d’Alger, édité en 1958 par le Comité de défense des enseignants, qui contient de nombreuses plaintes officielles d’européens, communistes ou chrétiens progressistes, victimes et témoins de tortures, en mars et avril 1957, dans l’un des principaux lieux de terreur, la Villa Sésini.

D’où les plus de mille notices individuelles que nous rendons publiques au lendemain de la déclaration présidentielle du 13 septembre 2018 au sujet du sort de Maurice Audin et de l’institutionnalisation de la torture durant la guerre d’Algérie. Ces notices portent sur des personnes enlevées et séquestrées à Alger, en 1957, dont les proches ont cherché à avoir des nouvelles et dont certaines ne sont jamais réapparues. Leur nombre ne manquera pas de s’accroître lorsque d’autres cas documentés nous seront signalés. Cette publication est aussi un appel à témoignages, notamment vers une mémoire familiale que nous savons encore vive.

Puisse ce site contribuer à rendre justice à ces personnes et à mieux faire connaître un pan d’histoire trop longtemps occulté.


Le soutien de Politis

Il y eut alors des Maurice Audin par milliers…

par Gilles Wullus, le 20 septembre 2018 Source

Combien d’hommes, de femmes furent raflés, torturés, assassinés par l’armée française en Algérie, à l’instar de Maurice Audin ? L’Association Maurice Audin et histoirecoloniale.net ont mis en ligne le 15 septembre un site (1000autres.org) recensant déjà plus de mille notices individuelles de personnes enlevées et séquestrées en 1957 dans cette « bataille d’Alger » « qu’il vaut mieux désigner par les termes de “Grande répression d’Alger” », selon les termes de Fabrice Riceputi.

Il faut lire sur ce site l’édifiante enquête de cet historien sur un fichier secret. « La préfecture d’Alger savait en effet qu’elle avait, en constituant [ce fichier] à d’autres fins, dangereusement documenté une pratique de répression visant à terroriser la population algérienne : l’arrestation par enlèvement de milliers de “suspects”, dont beaucoup avaient subi la torture et dont certains ne réapparaîtraient plus. »

À l’époque, ce fichier fut soigneusement dissimulé à ceux qui enquêtèrent sur cette répression aveugle, tel l’avocat Maurice Garçon, qui en avait appris l’existence. Mais, conservé aux Archives nationales d’outre-mer depuis la fin de la guerre, il est devenu accessible en 2017, permettant le travail de Fabrice Riceputi : « Dans les livres d’histoire, ils sont donc ces anonymes “3 024 disparus de la bataille d’Alger” […], des disparus sans identité particulière, doublement disparus, physiquement et symboliquement, du fait de leur statut de colonisés et du peu d’intérêt que leur cas a suscité en dehors de personnalités comme Pierre Vidal-Naquet et les membres du Comité Maurice Audin. »

Séquestrations arbitraires, tortures, assassinats furent le lot de ces « suspects », arrêtés sur des indices aussi minces que « arrogant » ou « n’a pas de fiche de paie ». Pour les familles, le plus dur fut souvent de n’en avoir rien su. Extrait : « La veuve de Mohamed Djebbar, imam de Castiglione arrêté en mars 1957 pour collecte de fonds, crut par exemple bien au-delà de l’année 1962 à la possibilité de la réapparition de son mari. Elle a d’abord interrogé la préfecture, visité tous les lieux de détention connus de la région d’Alger, toujours en vain. Puis, à l’indépendance, elle a encore espéré qu’il serait parmi les milliers d’internés progressivement libérés des camps. »

« Elle pensa ensuite qu’il avait peut-être, comme d’autres, perdu la mémoire du fait des tortures et qu’on le retrouverait peut-être. Et puis un jour, nous dit son fils, elle ne posa plus de questions », ne regrettant plus que de ne pas pouvoir « lui parler » sur sa tombe, cette dernière n’existant pas. Ses enfants ne purent jamais lui avouer que leur oncle, détenu avec lui dans une caserne à Koléa, avait été témoin de son décès probable sous la torture : « Quand ses hurlements s’arrêtèrent, on sut que c’était fini », leur avait-il dit longtemps après sa propre libération. La douleur causée par l’absence de vérité et de justice est sans fin. » Politis soutient le projet 1000autres.org, dont la liste est vouée à s’allonger lorsque d’autres cas pourront être documentés.


Le soutien de El Watan

Un site internet dédié aux « disparus » de la Bataille d’Alger : Maurice Audin et les 1000 autres !

par Samir Ghezlaoui, le 21 septembre 2018 Source

En attentant que la déclaration historique du président français, Emmanuel Macron, reconnaissant officiellement la responsabilité de la France dans la torture et la mort de Maurice Audin, soit suivie d’actions concrètes, des universitaires et des acteurs associatifs anticolonialistes s’activent pour rendre justice à tous les « disparus » qui auraient subi le même sort que lui, durant la Guerre d’indépendance nationale en général, et lors de la Bataille d’Alger en particulier.

De 1954 à 1962, entre 3000 à 4000 Algériens ont été enlevés, séquestrés, torturés à mort ou sauvagement achevés après avoir supporté les atrocités des séances de torture. « C’est dur, Henri », disait Maurice Audin à son ami et codétenu, Henri Alleg, avant de disparaître à jamais !

Ce qui importe le plus dans le texte du président Macron, évidemment en plus d’avoir confirmé l’existence de tout un « système » de torture qui a été de surcroît « légal », c’est d’avoir soulevé la question de l’ouverture des archives, dont l’un des apports cruciaux sera certainement de contribuer à élucider les affaires de milliers d’autres cas de disparitions forcées qui incombent à l’armée coloniale.

Ayant saisi l’importance d’un tel travail de mémoire, et par « devoir de vérité », l’Association Maurice Audin et le site histoirecoloniale.net — sur la base d’un travail de recherche réalisé par plusieurs historiens, dont Fabrice Riceputi, Malika Rahal et Gilles Manceron — ont lancé, samedi dernier, une plateforme de données en ligne intitulée « 1000autres.org ».

Dans l’éditorial du site, se félicitant de la victoire de tous ceux qui ont lutté depuis 1957 pour la vérité et la justice dans l’affaire Audin, on peut lire : « Ce fut l’un des nombreux cas d’enlèvement, séquestration, torture, suivis souvent de mort, produits, à Alger, de janvier à septembre 1957, par un véritable système de terreur militaire délibérément instauré et rendu possible par des dispositions législatives adoptées par les institutions de la République française. Algérien d’origine européenne, Maurice Audin s’était rangé, avec le parti communiste algérien, du côté de la lutte d’indépendance de ce pays, dans un moment où l’ensemble de la population autochtone d’Alger était la cible d’une terreur visant à la dissuader de faire ce choix et à la maintenir par la force sous la domination coloniale. Il y eut alors des Maurice Audin par milliers… »

Rendre justice

En guise de lancement, 1000autres.org s’est procuré et a publié un fichier issu d’une archive publique, accessible depuis 2017, qui recense quelque 850 fiches individuelles de disparus, signalés par leurs familles aux autorités françaises de l’époque. De plus, les administrateurs du site ont mis en ligne près de 150 autres notices constituées à partir de sources historiques croisées. L’objectif de cette démarche, selon ses initiateurs, est de « contribuer à rendre justice à ces personnes et à mieux faire connaître un pan d’histoire trop longtemps occulté ».

Le millier de noms déjà publiés ne représenterait qu’un tiers du nombre total des victimes potentielles. Les 850 « fiches de renseignements », susmentionnées, sont uniquement celles qui subsistent d’un fichier du Service des liaisons nord-africaines (SLNA) qui en aurait compté 2049 en septembre 1958. Quant à l’historien Pierre Vidal-Naquet, citant Paul Teitgen, ancien secrétaire général de la préfecture d’Alger, il évoque au moins 3024 disparus. C’est dire si on est encore loin du compte ! C’est pourquoi, le principe de fonctionnement de 1000autres.org est plutôt participatif. En plus des articles explicatifs et des documents initialement publiés, il appelle les témoins des faits encore vivants, les historiens et les familles des victimes à apporter leur part de vérité en signalant des nouveaux cas ou en fournissant plus d’informations et de documents sur des personnes inventoriées. Cela semble d’ailleurs bien fonctionner.

A peine une heure après la mise en ligne du site, un premier internaute a réagi. Ammar Kessab, puisque c’est de lui qu’il s’agit, a reconnu son grand-père maternel, Mohamed Harchouche, un docker enlevé par les parachutistes le 12 juin 1957.

Commentant la fiche de son aïeul, il a écrit : « C’est mon grand-père maternel. Merci pour ce document qui nous permet d’avoir la preuve irréfutable de son arrestation par l’armée, même si nous n’avons jamais douté du récit de notre grand-mère. » En plus de ce genre de profils, parmi plusieurs centaines d’anonymes, 1000autres.org revient, par des analyses et des documents, sur certains cas emblématiques qui « ont eu un écho. Ceux de Maurice Audin, d’Henri Alleg et de l’avocat algérien Ali Boumendjel, connu des juristes parisiens, torturé et “suicidé” par ses geôliers », car leurs histoires et parcours ont permis d’évoquer aujourd’hui tous « les autres, restés des invisibles dont le sort n’est jamais devenu une “affaire française” ».

Cette initiative mémorielle salutaire, soutenue par plusieurs associations anticoloniales, organismes des droits de l’homme et médias indépendants, dont El Watan, ne fait qu’engager un travail de longue haleine. Pour y contribuer, en apportant de nouveaux témoignages et documents ou des compléments d’information, veuillez vous connecter sur le lien suivant.

Une précision de taille à faire pour faciliter le travail de l’équipe du site, c’est que 1000autres.org s’intéresse pour l’instant uniquement aux disparitions qui ont eu lieu à Alger durant l’année 1957, c’est-à-dire lors de la Bataille d’Alger.


El Watan a également publié un entretien avec l’historien Gilles Manceron, qui revient sur ce site 1000autres.org.

A la question de Samir Ghezlaoui : « Quelle sera alors la prochaine étape ? », il répond : « Il va falloir faire davantage avec les médias partenaires pour susciter des témoignages. Peut-être à partir de récits qu’ils pourraient publier sur des épisodes comme la "grève de 8 jours", les odieuses “ratonnades”, les exécutions à la guillotine qui suscitaient, vers 3h du matin, les clameurs de la prison Barberousse (Serkadji) et les youyous repris en écho par La Casbah et les faubourgs environnants. Ou bien des articles sur ce qui s’est passé dans tel ou tel quartier de la capitale, comme Belcourt (Belouizdad), le Clos-Salembier (El Madania) ou La Casbah. Ces récits pourraient susciter tour à tour les souvenirs conservés dans les familles. Ce serait une contribution à l’histoire, et, repris par des médias français, ce serait aussi, par l’abondance et la précision des témoignages, une preuve irréfutable que l’époque des dénis et des mensonges de la France officielle est à jamais révolue. »


Le soutien d’associations

La déclaration du Mrap. Le Mrap a informé ses comités du lancement du site 1000autres.org qu’il soutient, et, à sa demande, les responsables de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) dont il est membre en ont informé l’ensemble des associations qui y siègent.

Le communiqué de la LDH du 14 septembre 2018 annonce le soutien de l’association à ce site. L’information est reprise par son président, Malik Salemkour, dans son éditorial du bulletin national mensuel de l’association, LDH info, n°290, de septembre 2018.


Deux exemples des nombreux échos parus dans la presse française et internationale

La Croix

par Marie Verdier, le 17 septembre 2018 Source

Un fichier officiel d’un millier de disparus pendant la bataille d’Alger, à l’instar de Maurice Audin, a été mis en ligne le 15 septembre sur le site 1000autres.org.

C’est l’histoire d’un fichier secret. Plus précisément, des restes d’un fichier secret de disparus de la guerre d’Algérie, intitulé « Des Maurice Audin par milliers », que les historiens de l’association Histoire coloniale et post-coloniale ont mis en ligne samedi 15 septembre sur le site 1000autres.org [1].

« 1 000 autres » pour dire mille autres disparus, probablement tous torturés à mort, ou torturés et assassinés par l’armée française, comme le fut le jeune mathématicien et militant communiste Maurice Audin pendant la bataille d’Alger, en 1957. L’histoire, longtemps fossilisée sur les victimes de la guerre d’Algérie, s’emballe dans le sillage de la reconnaissance par Emmanuel Macron de la responsabilité de l’État dans la mort de Maurice Audin, dont le corps disparut à jamais, comme celui de tant d’Algériens restés anonymes.

Un fichier longtemps resté secret

Cet inestimable fichier comporte pour chaque disparu le nom, la date de naissance, la profession, le domicile, le jour et le lieu de l’arrestation. Ainsi la fiche de « note de recherche » en date du 24 mai 1957 concerne Mohamed Ben Larbi Ouamara, né le 17 juillet 1912 à Alger, industriel, domicilié 133 boulevard du Telemly, arrêté le 28 février à 17 heures par les parachutistes à son domicile. La fiche précise : « en cas de découverte, prévenir sa femme ».

Si l’existence de ce fichier établi par le service des liaisons nord-africaines de la préfecture d’Alger était connue depuis l’année même de sa création, en 1957, il resta toutefois secrètement confiné dans les archives pendant soixante ans.

Arrestation de suspects pendant la bataille d’Alger en 1957, en pleine guerre d’Algérie. Collection Kharbine-Tapabor.

L’enseignant en histoire Fabrice Riceputi l’a récemment exhumé des Archives nationales d’outre-mer, à Aix-en-Provence, à la faveur de travaux qu’il mène sur Paul Teitgen, ancien résistant torturé et déporté, qui devint ensuite secrétaire général à la police de la préfecture d’Alger. « Il dénonça dans sa lettre de démission dès le printemps 1957 les “crimes de guerre” perpétrés en Algérie », explique Fabrice Riceputi.

« L’autorité civile avait perdu tout contrôle »

À l’avocat Maurice Garçon, chargé d’enquêter sur les allégations de torture en Algérie pour une commission créée par le gouvernement Guy Mollet, Paul Teit­gen fit des confidences sur les pratiques d’enlèvement, séquestration, torture et assassinat. C’est probablement lui aussi qui lui signala l’existence du fichier des personnes arrêtées.

Mais l’avocat n’arrivera jamais à obtenir l’autorisation de consulter ce fichier hautement sensible de personnes disparues. « Après quelques semaines de la bataille d’Alger, face à l’ampleur des disparitions, l’émotion de la population est extrêmement vive. Pour faire baisser la tension et poursuivre le travail dit de “pacification”, la préfecture décide de recueillir les plaintes des familles », explique Fabrice Riceputi.

« En vertu des pouvoirs spéciaux confiés aux militaires, poursuit l’historien, l’autorité civile avait perdu tout contrôle, et se voyait contrainte de demander à l’armée ce qu’il était advenu des personnes arrêtées. Or l’armée ne voulait pas répondre, ou elle ne le pouvait pas, tant parfois elle ne savait pas ce que chaque unité de parachutistes faisait. Dans 70 % des cas, les demandes sont restées sans réponse ou ont fait l’objet de réponses non valables. Par exemple, une personne déclarée libérée avait été vue exécutée en pleine rue… »

Plusieurs milliers de disparus

En septembre 1958, la préfecture fait état de 2 039 noms. Plus tard, Paul Teitgen évoquera 3 024 disparus de la bataille d’Alger. Pour l’historien Pierre Vidal-Naquet, qui ne cessa de dénoncer les crimes en Algérie jusqu’à sa mort en 2006, le nombre des disparus était « certainement beaucoup plus élevé ». Car rares étaient les familles qui osaient réclamer des informations. C’est évidemment sans compter les disparus sur l’ensemble du territoire algérien.

Du fichier, Fabrice Riceputi a retrouvé 850 noms. Deux autres sources ont permis d’étayer la liste pour porter à 1 010 le nombre des notices de disparus. D’une part, « Le Cahier vert, publié sous le manteau à Lausanne, en 1959, et qui recensait les plaintes pour disparition de familles collectées à Alger en 1959 par les avocats Jacques Vergès et Michel Zavrian », et de l’autre, « les enseignants d’Alger, pour la plupart communistes ou chrétiens, témoins de disparition et de torture qui s’organisent à l’époque en comité de défense », précise l’historien Gilles Manceron.

Une liste qui s’enrichit des témoignages des familles

Dès la création du site, les premiers témoignages affluent. « C’est extrêmement émouvant », se trouble Fabrice Riceputi. Dans la liste, Younes Sadeg identifie son père Rabah Sadeg, marchand de charbon arrêté le 1er février 1957 par les parachutistes, à jamais disparu. Younes Sadeg avait 7 ans et demi le jour de l’enlèvement.

Un autre témoin dit avoir, enfin, la preuve de l’arrestation de son grand-père. Sa grand-mère, toujours en vie, entendit de la bouche d’un militaire, après des mois de recherches et d’attente devant la préfecture, que le corps de son mari avait été jeté depuis un hélicoptère dans la mer…

La liste du site a vocation à s’enrichir par les familles elles-mêmes. En espérant que les archives françaises — et, qui sait, algériennes — apporteront, elles aussi, des bribes d’informations sur une histoire encore douloureuse.


The Nation (USA)

par Karina Piser 18 Septembre 2018
traduction par histoirecoloniale.net

Karina Piser est une écrivaine basée à Paris et boursière de l’Institute of Current World Affairs. Ses reportages ont été publiés, entre autres publications, dans The Atlantic, Foreign Policy et World Politics Review. Pour The Nation, le plus ancien quotidien de gauche des Etats-Unis d’aujourd’hui, elle a longuement interviewé Fabrice Riceputi, l’historien qui a retrouvé ce fichier du SLNA et travaillé aux 1010 notices individuelles mises sur le site 1000autres.org à son lancement. Elle cite son nom dans son article, mais sans présenter le site ni expliquer sa fonction. Espérons qu’elle y reviendra.

La reconnaissance par Macron de la torture française pendant la guerre d’Algérie n‘a pas de précédent, mais que sera la suite ?

Emmanuel Macron, président Français âgé de 40 ans en, a traversé quelques mois difficiles. Un scandale au sujet de son garde du corps brutalisant un manifestant, la démission brutale de son ministre de l’Environnement, des réformes économiques impopulaires, et une cote favorable qui chute à 25%. Mais la semaine dernière, il a fait quelque chose qui a suscité des éloges, même de la part de ses critiques les plus acharnés : il a reconnu l’usage systémique de la torture par l’armée française durant la guerre d’indépendance algérienne de 1954 à 1962.

Cette reconnaissance du président s’est inscrite dans le cadre de son appel à la transparence sur la mort de Maurice Audin, militant anticolonial âgé de 25 ans que l’armée française avait enlevé en 1957 lors de la bataille d’Alger. Bien que les responsables aient allégué que le jeune mathématicien s’était enfui de sa prison, le corps d’Audin n’a jamais été retrouvé et son épouse a intenté une action en justice, accusant l’armée de l’avoir exécuté.

L’année suivante, l’historien Pierre Vidal-Naquet publie un livre contenant des témoignages relatifs à la torture subie par Audin dans une prison d’Alger. Àu même moment, le communiste indépendantiste Henri Alleg publie le récit macabre de son propre traitement par des parachutistes français, avec supplice de la baignoire et électrocution. Il y écrit qu’en prison, Audin, qui était attaché sur une chaise, l’a averti que l’interrogatoire serait « difficile ». Alleg aurait entendu des cris d’autres détenus et en rapport avec ce qu’il croyait être la mort d’Audin. Son livre, qu’il a écrit en secret pendant sa détention et sorti clandestinement par ses avocats, s’est vendu à 60 000 exemplaires en deux semaines et a été immédiatement censuré en France avant d’être republié deux semaines plus tard en Suisse.

Les circonstances exactes de la mort sombre d’Audin n’ont jamais été éclaicies et l’affaire a été officiellement close en 1966. Certains pensent qu’il a été étranglé. En 2014, Paul Aussaresses, le général qui avait dirigé les opérations de renseignement pendant la bataille d’Alger, a admis avoir ordonné l’assassinat d’Audin. Plus tard, le président de l’époque, François Hollande, qui avait ouvert le dossier archivé d’Audin, a confirmé qu’il était « mort pendant sa détention ».

La situation difficile d’Audin aux mains des forces françaises et l’utilisation généralisée de la torture en Algérie n‘étaient donc plus méconnues du public. Mais jusqu’à la semaine dernière, aucun gouvernement français n’avait reconnu officiellement et explicitement ce qui s’était passé. C’est pourquoi la déclaration très ferme de Macron est si remarquable. « Tout le monde sait qu’à Alger, les hommes et les femmes arrêtés dans ces circonstances ne sont pas toujours revenus », a déclaré le président, déplorant les « milliers » de disparitions survenues pendant la guerre. La réponse officielle à la disparition d’Audin « souffrait de trop de contradictions et d’improbabilités pour être crédible », a déclaré M. Macron, ajoutant que « manifestement, il s’agissait d’une mise en scène visant à cacher sa mort ». Cela a été rendu juridiquement possible par un système de « pouvoirs spéciaux » qui « permettait à la torture de rester impunie ».

Macron s’est également engagé à ouvrir les archives sur tous les disparitions de cette guerre, bien que les historiens aient mis en garde contre les exagérations dont ces documents peuvent être la cause. Les familles et les chercheurs auront accès à l’information sur les civils qui ne sont jamais réapparus après leur arrestation par les forces françaises, mais l’identification d’une personne en particulier sera comme trouver une « aiguille dans une botte de foin » rappelle l’historienne Raphaëlle Branche dans le journal Le Figaro. En outre, de nombreux ordres violents n’ont probablement pas laissé de trace écrite et il serait excessif de supposer que les fonctionnaires aient enregistré toutes les identités des « disparus ».

« Suspects » arrêtés par le 3e RCP
à Alger en 1957

Cependant, cette mesure constitue un pas important vers un bilan plus exhaustif de cet héritage de violences qui, depuis plus de six décennies, reste un tabou politique. « Pour l’immense masse de ceux qui ont vécu cette période de colonisation, elle laissera une trace indélébile », écrit Benjamin Stora, éminent historien français de la guerre d’Algérie, dans Le Monde . « Rompre avec l’effacement… nous permettra de nous rapprocher de la réalité, de la réconciliation possible. »

Les anciens présidents se sont pour la plupart penchés sur le sujet, faisant référence à une « tragédie inexcusable » ou à un système colonial « profondément injuste ». Macron, qui est le premier président français né après l’indépendance de l’Algérie, avait déjà manifesté sa volonté de modifier le récit lorsque, lors d’une visite de campagne en Algérie, il a qualifié la colonisation de l’Algérie de 132 ans et les « actes de barbarie » de « crime contre l’humanité ». Ses rivaux de droite étaient en colère. Le candidat de l’époque, François Fillon, a critiqué la « haine de notre histoire » de Macron et a qualifié cette déclaration de « repentir perpétuel indigne d’un candidat à la présidence de la République ».

Pour désamorcer la controverse, Macron s’est excusé : « Je suis désolé de vous avoir offensé, de vous avoir blessé. Mais si nous voulons avancer et nous entendre, nous devons affronter ce passé commun et complexe. » Lors d’une visite officielle en Algérie en décembre dernier, beaucoup ont présumé que le président nouvellement élu poursuivrait sa déclaration et présenterait des excuses officielles. Au lieu de cela, il a dit qu’il était temps de passer à autre chose. Quand un jeune algérien a posé la question, il a rétorqué : « Pourquoi tu me déranges avec tout ça ? »

Dans ce contexte, nombreux sont ceux qui considèrent que la démarche du président est attendue depuis longtemps et qu’elle est audacieuse ; elle risque de lui aliéner une génération plus ancienne d’électeurs français qui considèrent que tout mea culpa sur le colonialisme est traître et anti-patriotique. Déjà, des chiffres à droite ont commencé à mettre en lumière les violences commises par les Algériens pendant la guerre — qui ont certainement eu lieu, mais pâtissent de la comparaison avec les atrocités perpétrées par l’armée française et les milices d’extrême droite.

Macron pensait également que sa reconnaissance pourrait lui valoir des points d’une gauche qui l’a qualifié de « président des riches » pour ses politiques économiques de droite. Plus précisément, il aurait pu tendre la main aux musulmans français, en particulier à ceux d’origine algérienne. Pour beaucoup dont les parents ou grands-parents ont immigré d’anciennes colonies, des décennies de débats sur la laïcité et la politique de l’État envers l’islam, des controverses sur le voile à la restructuration de l’islam français, témoignent de la persistance des réactions coloniales.

« Macron veut retrouver un certain poids quand il s’agit non seulement de la responsabilité française en Algérie mais aussi des Algériens français », a déclaré Nacira Guénif-Souilamas, sociologue à l’Université Paris-8 qui a beaucoup écrit sur le colonialisme, les discriminations, et la relation de la France avec ses communautés musulmanes, et qui est l’enfant d’immigrés algériens. « Il s’adresse à des gens comme moi, mais aussi à une génération plus jeune », a-t-elle poursuivi, notant que M. Macron avait fait cette annonce à Bagnolet, une banlieue nord de Paris où vit la veuve d’Audin, mais aussi de nombreux immigrés. Pour Guénif, le geste de Macron était d’un opportunisme cynique.

Pourtant, de tels calculs politiques sont « la règle du jeu », a déclaré l’historien Fabrice Riceputi, et ne devraient pas détourner l’attention de ce moment historique. « Lorsque l’État décide de reconnaître un crime, il le fera bien sûr au moment où il doit améliorer son image. Il est parfaitement évident que Macron essayait également de gagner un peu de sympathie à gauche ».

Certains Algériens français ont également contesté le cas d’Audin. Alors que son importance dans la mémoire de la guerre ne doit pas être sous-estimée, Guénif insiste sur le fait qu’il était « un Français, permettant de ne pas mentionner tous les Algériens morts sous la torture militaire ».

M’hammed Kaki, qui a immigré d’Algérie en France en tant qu’enfant et, en 2004, a créé Les Oranges , une organisation qui cherche à mettre en lumière les événements souvent ignorés ou minimisés dans les récits officiels sur l’histoire de l’immigration, fait écho à ce sentiment. Tout en applaudissant à la décision de Macron, il la considère incomplète. « La guerre d’Algérie n’est pas résumée par l’affaire Audin, et le peuple algérien y a été oublié », a-t-il déclaré. Centrer la reconnaissance sur Audin — un Français blanc — est « trop facile », a déclaré Kaki, car « il y avait aussi des Ahmed et des Fatima qui ont brûlé, qui ont été torturés ».

Mais en choisissant Audin pour admettre la torture française en Algérie, Macron a décrit un « système » rendant la torture possible — un langage qui, pour Riceputi, a été utilisé délibérément pour décrire tous les crimes qui ont eu lieu. « Maurice Audin est le symbole de tous les autres », a-t-il déclaré.

Et la reconnaissance de la guerre du Cameroun ?

La décision de Macron a inspiré des appels pour que la France cesse de minimiser les autres chapitres douteux de son histoire. Bien que Macron n’en fasse aucune mention, le 13 septembre, jour de son annonce oncernant Audin, marque l’anniversaire de la mort de Ruben Um Nyobé, dirigeant de l’Union populaire camerounaise anticoloniale, assassiné par les forces françaises en 1958. le meurtre et le contexte dans lequel il a eu lieu — la violente lutte pour l’indépendance du Cameroun qui a fait rage de 1955 à 1962 — ont reçu peu d’attention politique ; la France doit encore reconnaître son implication dans ce conflit, qui a tué entre 60 000 et 200 000 civils, et créé les conditions du régime autoritaire postcolonial qui existe aujourd’hui.

Ni la France ni le Cameroun ne décrivent officiellement cette période comme une « guerre » et la France continue de soutenir le Camerounais Paul Biya, l’un des leaders les plus répressifs du continent. Comme quoi la volte-face de Macron sur l’Algérie indique qu’une ouverture vers d’autres démons historiques reste à entreprendre.

Il en va de même pour un débat plus large sur les répercussions de la guerre d’Algérie dans la société française contemporaine. Guénif doute que la déclaration de Macron ait le moindre effet sur la façon dont le colonialisme reste empêtré, par exemple dans le débat national sur l’intégration. Au lieu de cela, elle craint que « ce soit une façon de dire : “Nous avons maintenant payé notre dette à l’histoire et à la vérité, et maintenant nous pouvons aller de l’avant”. Mais le système qui a permis de tuer quelqu’un comme Maurice Audin est encore très en place et très efficace », a-t-elle déclaré, faisant référence à l’utilisation par Macron des pouvoirs exécutifs et des dispositions de sécurité de l’ère coloniale .

Plus particulièrement, une loi antiterroriste radicale adoptée par le gouvernement de Macron en novembre dernier a codifié certains pouvoirs inclus dans l’état d’urgence émis à la suite d’attaques terroristes en 2015. La législation, critiquée par des groupes de défense des droits de l’homme et beaucoup de musulmans français, donne le pouvoir aux préfets pour placer les individus considérés comme une menace pour la sécurité nationale en résidence surveillée sans autorisation judiciaire. Cette disposition d’urgence avait été instituée en 1955 contre les Algériens favorables à l’indépendance.

Pourtant, la reconnaissance de la torture systémique par Macron est sans précédent, en particulier dans une culture politique notoirement lente à reconnaître les chapitres les plus sombres de son histoire. « Nous savons que vivre dans le déni d’une tragédie expose toujours les retours de souvenirs cruels et dangereux », a écrit l’historien Stora dans Le Monde, exhortant la France à « avancer vers plus de vérités ».

Rim-Sarah Alouane, doctorante franco-algérienne en droit comparé à l’Université de Toulouse, a décrit l’exaltation de sa famille en apprenant la nouvelle : « Chaque Français-Algérien, ou chaque Algérien, a été en quelque sorte affecté par la guerre — une blessure, une plaie qui n’a jamais été guérie. » Elle a dit qu’elle espérait que, peut-être, « c’est le médicament que tout le monde attendait afin que le processus de guérison puisse avancer et enfin exister ».


[1Avec le soutien de l’association Maurice Audin, L’Humanité, Mediapart, Politis, Témoignage chrétien, le quotidien algérien El Watan et plusieurs associations de défense des droits humains.