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un aspect trop méconnu de son engagement

L’aide discrète de Simone Veil aux résistants algériens

dimanche 1er juillet 2018

A l’occasion de l’entrée, le 1er juillet 2018, de Simone Veil au Panthéon, de nombreux articles rappellent son passé de déportée et son action en faveur des droits des femmes. Mais peu mentionnent la manière dont, secrétaire générale de l’administration pénitentiaire sous l’autorité du ministre de la Justice Edmond Michelet de 1959 à 1961, elle a sauvé la vie de nombreux condamnés algériens et œuvré à de meilleures conditions de détention et de vie pour les détenus du FLN et les membres des réseaux de soutien à celui-ci dans les prisons françaises.

Simone Jacob, qui deviendrait Simone Veil, née à Nice le 13 juillet 1927 et morte le 30 juin 2017 à Paris, entre solennellement le 1er juillet 2018 au Panthéon. Née dans une famille juive d’origine lorraine, elle a vécu à Nice jusqu’à l’âge de 16 ans. Déportée en 1943, elle a perdu son père, son frère et sa mère dans le processus nazi d’extermination des Juifs d’Europe. Elle y a survécu, comme ses sœurs Madeleine et Denise, a épousé en 1946 Antoine Veil, qui entrera en même temps qu’elle au Panthéon, et, après des études de droit et de science politique, est devenue magistrate. Si son attention à la mémoire de la Shoah et son action en faveur de la légalisation de l’IVG sont souvent rappelées, son rôle durant la guerre d’Algérie en tant que directrice de l’administration pénitentiaire sous le ministère d’Edmond Michelet, de 1959 à 1961, reste trop méconnu [1].

Dans ses Mémoires, Une Vie, Editions Stock, Simone Veil explique qu’elle connaissait bien le dossier algérien grâce à ses contacts avec Germaine Tillion : « Elle m’ouvrait les yeux sur la réalité du fait colonial » et « les légitimes revendications des Algériens ».

• Le témoignage d’Hélène Cuénat, membre du réseau de soutien au peuple algérien dans sa lutte pour son indépendance, dit « réseau Jeanson »

Extrait de Hélène Cuénat, La porte verte, préface de Francis Jeanson, Edif, 2000 (p. 53-55).

Arrêtée à Paris en février 1960, Hélène Cuénat, née en 1931, étudiante en lettres à la Sorbonne, a été incarcérée à la prison de la Petite Roquette, et elle sera jugée en septembre 1960 par le Tribunal permanent des forces armées siégeant au Cherche-Midi qui la condamnera à dix ans de prison [2]. Mais peu après son arrivée dans cette prison, une grève de la faim a été décidée par les détenues algériennes de la Fédération de France du FLN et les françaises incarcérées comme elle pour leur participation à des réseaux de soutien à leur lutte. Son but ? Obtenir la fin de leur isolement selon le régime des « droits communs » et un statut de prisonnières politiques qui leur permettrait de recevoir les journaux, d’être dispensées du travail dans les ateliers et d’être regroupées dans une aile où elle pourraient communiquer entre elles et circuler d’une cellule à l’autre. C’est au moment où se déclenche cette grève de la faim qu’elle a reçu dans sa cellule la visite de Simone Veil.

« Vers 3 heures ou 3 heures 30, dans l’après-midi, à nouveau, bruit de serrure, la porte s’ouvre, une dame entre dans la cellule, elle est accompagnée du directeur et se présente comme venant du ministère de la Justice, cabinet de Michelet. Elle s’appelle Simone Veil. Je lui donne 35 ans, beau visage, des yeux bleus intelligents qu’on n’oublie pas.

Sur sa demande, je lui fais part de nos revendications. Pour une partie, me répond-elle, nous allons avoir satisfaction ; nous avons droit aux journaux, l’atelier ne nous sera désormais plus imposé. Mais il est un point sur lequel nous n’aurons pas satisfaction, en tout cas pas dans l’immédiat, c’est la mesure de l’isolement, car c’est sur la demande du juge d’Instruction que nous avons été isolées, il l’estime nécessaire pour l’instruction. S’il l’estime nécessaire, le ministère de la Justice ne peut pas s’y opposer. En effet, les juges d’Instruction ne dépendent pas du ministère, à la différence des procureurs.

Encore un cadeau du juge Batigne, je me dis en l’écoutant. Nous aurons, quelques semaines plus tard, bien de la chance que notre affaire soit transférée devant un tribunal militaire et échappe ainsi au juge Batigne. L’ordre d’isolement a été alors immédiatement rapporté !

Dès que l’instruction aura démarré, dit Mme Veil, après les premiers interrogatoires, nous aurons un statut de détenues politiques, une division à part, les journaux bien sûr. En attendant, l’isolement. Cela veut dire que nous ne verrons que nos avocats, pas de visites, pas de communications entre nous. Mais c’est la loi, la grève de la faim n’y changera rien.

Encore une fois, je pense qu’avant d’engager une grève qui peut être longue, il faut que nous soyons mieux informées, que nous connaissions nos droits, et surtout, que nous puissions établir la communication avec l’extérieur pour faire connaître notre grève.

Je dis alors à Mme Veil que j’entends bien ce qu’elle me dit, mais que je ne prendrai aucune décision seule, alors, si je ne peux pas communiquer avec mes compagnes, c’est le statu quo. Je demande donc à les rencontrer.

Je continuais en moi-même à peser le pour et le contre, sans doute si Mme Veil s’était dérangée jusqu’à nous, nous le devions à la position radicale prise par Christiane Gramma et Véra et accessoirement nous, la veille, chez le directeur, et à l’annonce ce matin d’une grève de la faim. Le directeur, informé, avait dû faire fonctionner son téléphone. […] Il était clair que rien ne pouvait être décidé isolément. Il fallait que je voie Gramma, Véra, et les autres.

Simone Veil, ayant réfléchi un instant, dit : « Bon, vous allez les voir ».

Je me vois déjà réunie à mes camarades, je jubile, mais il n’en sera rien.

Je suis amenée sous escorte, une gardienne marche devant moi, derrière, le directeur et Mme Veil. On me conduit à la cellule de Lise, la gardienne ouvre la porte, Lise est là, nous chuchotons. Je suis mal à l’aise ; que suis-je en train de faire ? Intrumentalisée par Mme Veil ? Une briseuse de grève ? J’entrevois le côté louche de la situation ; je donne cependant ma position à Lise, puis, dans les mêmes conditions, à Christine Gramma. « Les conditions ne sont pas réunies pour se lancer dans une grève de la faim, nous n’avons même pas constitué nos avocats. » Christiane se rend tout de suite à mes raisons.

Ensuite, il faudra que j’exige de voir mes autres compagnes, Véra bien sûr, Gloria de Herera, et suivie de mon étrange escorte, je vais de division en division : pour mieux assurer l’isolement, nous étions chacune dans une division différente ! […]

Jusqu’à aujourd’hui, le souvenir de cette journée, l’amorce de la grève, la venue de Simone Veil, la rencontre de mes camarades sous le regard inquisiteur de Veil, les discussions à voix basse, tout cela me laisse un arrière-goût peu agréable, l’impression d’avoir été manipulée, même si jusqu’à aujourd’hui je reste convaincue de l’inopportunité d’une grève de la faim dans ces circonstances.

Paule B. a sans doute raison, avec son bon sens aigu : il s’agissait d’une négociation, et Simone Veil prenait elle aussi des risques.

Nous avons cessé la grève. C’était sans doute la seule chose à faire. Mais l’amorce de cette grève avait été une première manifestation de révolte. Elle avait eu le mérite de radicaliser la situation. Ce pouvoir, qui torturait et massacrait à 2 000 kilomètres de là, et ici-même quand il s’agissait de bougnouls, nous traitait selon d’autres règles. Ainsi l’autorité, à travers ses représentants, tentait-elle de se faire reconnaitre dans son bien-fondé, et s’efforçait-elle de dissimuler la vraie nature de son pouvoir. »

Suite à cette possibilité accordée à ces détenues de circuler librement dans un couloir et dans leurs cellules entre 7h et 19h, Hélène Cuénat et cinq autres prisonnières de la Petite Roquette ont pu préparer une évasion de la prison dans la nuit du 24 au 25 février 1961, et, grâce à divers soutiens de militants anticolonialistes, être cachées à leur sortie jusqu’à la fin du conflit.

• Le soutien de Simone Veil au transfert en France de Djamila Boupacha, demandé par son avocate, Gisèle Halimi, et d’autres prisonniers FLN dont la vie était menacée en Algérie

Le 24 septembre 1959, alors que l’armée française s’enfonçait dans la sale guerre en Algérie, une bombe a été découverte à Alger, à la brasserie des Facultés, qui a été désamorcée à temps. Cinq mois plus tard, l’enquête a abouti à l’arrestation d’une jeune militante FLN âgée de 22 ans, Djamila Boupacha, qui a nié d’abord toute implication, puis, au terme d’un mois de tortures et de viols par les militaires, a fini par livrer des aveux. Quand son avocate, Gisèle Halimi, a eu connaissance des tortures qu’elle a subies (dont des viols répétés avec des bouteilles dans le vagin), elle a pris, avec Simone de Beauvoir, l’initiative de constituer en France le Comité Djamila Boupacha qu’ont rejoint notamment Germaine Tillion, Lucie Faure, Anisse et André Postel-Vinay. Le Comité a été reçu par le ministre de la Justice Edmond Michelet à qui il a demandé que la Cour de Cassation déssaisisse les tribunaux d’Algérie et transfère l’instruction en France. Djamila Boupacha est arrivée à Paris le 21 juillet 1960 et le déssaisissement du tribunal d’Alger fut prononcé par la Cour de Cassation le 15 décembre 1960 [3].

C’est à ce moment que Simone Veil a été envoyée en Algérie par le ministère de la Justice pour visiter les prisons où étaient détenus les membres du FLN. Elle raconte dans ses Mémoires qu’Edmond Michelet, qui voulait surveiller la manière dont l’armée faisait « régner l’ordre » sur le sol algérien, a dit : « Il y a une jeune femme qui a été déportée qui est magistrat à l’administration pénitentiaire […], vous avez qu’à l’envoyer là-bas. Je suis donc partie seule pour l’Algérie. » Choquée par leurs conditions de détention qu’elle a qualifié d’« ignobles et non justifiées », elle a obtenu le transfert en France de plusieurs centaines d’entre eux dont certains avaient été condamnés à mort ou étaient menacés de la peine de mort ou, surtout à partir du début de l’OAS en janvier 1961, de subir des exécutions sommaires. Parmi ces détenus : deux jeunes algériennes passible de la peine de mort pour tentatives d’attentats et destructions d’immeubles, qui avaient été témoins du retour de Djamila Boupacha dans sa cellule après les viols et tortures qu’elle avait subies, et avaient elles aussi été violées et torturées, et une détenue algérienne de droit commun à qui les militaires avaient imposé de faire sur ce point de faux témoignages et qui a pu le dire, une fois en France. Dans une interview donnée en 2000, Gisèle Halimi a rapporté : « Au ministère de la Justice, Simone Veil, une petite magistrate déléguée à l’époque, nous a aidés à la faire transférer [Djamila Boupacha] car on voulait l’abattre, là-bas dans sa cellule, pour qu’elle ne parle pas. On l’a arrachée aux griffes de ses assassins probables. »

Simone Veil raconte dans ses Mémoires : « Je mentirais en disant que j’ai été accueillie à bras ouverts. Partout, j’ai été si mal reçue par les responsables que j’ai préféré rédiger moi-même mes rapports plutôt que de faire dactylographier par un agent local de la pénitentiaire. […] Fallait-il maintenir dans les prisons algériennes les cinq ou six cents personnes condamnées à mort mais dont le Général avait suspendu l’exécution en 1958 ? Le bruit courait que des militaires extrémistes projetaient de pénétrer en force dans les prisons pour y “faire justice”, comme on dit. Je pris cela très au sérieux. » Les prisonniers furent donc transférés en France « et les inquiétudes sur leur sort purent être levées ». Comme de nombreux autres prisonniers du FLN, Djamila Boupacha, grâce à Simone Veil, a échappé à subir plus longtemps des tortures, ainsi qu’aux assassinats par l’OAS dont ont été victimes ensuite nombre de détenus FLN restés en Algérie, et, comme eux, elle sera graciée dans le cadre des accords d’Evian.

Daniel Timsit, jugé en mars 1957 à Alger pour avoir fabriqué des bombes pour le FLN — « Je risquais la peine de mort. Je ne fus condamné qu’à vingt ans de travaux forcés », écrit-il dans son livre Récit de la longue patience, journal de prison 1956-1962 (Flammarion/Bouchène, 2002) —, a bénéficié, lui aussi, du transfert en France voulu par Edmond Michelet et Simone Veil destiné à le protéger d’une exécution sommaire. D’abord à Marseille, aux Baumettes, en mars 1960, puis à Angers en février 1961. Il relate la visite, qu’il date du 21 avril 1959, de Simone Veil au Camp de Lambèse. Comme Hélène Cuénat, il a été frappé par son regard : « Journée animée : de grands yeux verts qui m’ont paru immenses (enfin des yeux de femmes !) mais un peu froids avec leur pupille noire et précise, peut-être effet du tailleur "professionnel". Rencontre avec Mme Simone Veil, lors de la visite d’inspection de la commission du ministère de la Justice (Michelet). Membre de cette commission, elle s’entretint avec moi sur mes conditions de détention [4] ». Il est plus précis dans un autre livre :

« Vers la fin de 1957, la situation s’est dégradée d’une façon vraiment horrible. Je me suis même dit que ça allait être Buchenwald, Mauthausen. L’arrivée de Michelet, le ministre de la Justice, a changé le cours des choses. Il a envoyé une commission d’enquête à Lambèse, dirigée par Simone Veil, l’actuelle personnalité politique française. Nous étions à l’automne 1958. Je me souviens, elle m’a fait sortir des rangs et elle m’a demandé : “Comment cela se passe ici ?" Je lui ai répondu "Vous, vous retournez à Paris, moi je reste ici. Pourquoi voulez-vous que je vous dise ce qui se passe. Regardez autour de vous." Le directeur, le sous-directeur, le gardien-chef s’étaient rapprochés pour entendre ce que je disais. Elle m’a entraîné à l’écart, loin d’eux, et je lui ai tout raconté. Je lui ai raconté les gens qui étaient morts à l’isolement, je lui ai raconté dans quelles conditions nous vivions. J’avoue que je lui ai parlé ainsi parce que c’était une femme. Et je dois dire, une fort belle femme. On parle comme ça entre nous, mais quand vous voyez après tant d’années de prison, pour la première fois entrer une femme, belle, très belle, vous en rêvez pendant des mois, vous savez. Je me suis quand même demandé si j’allais avoir le courage de dire les choses devant elle, devant une femme. Et peut-être que si ç’avait été un homme, je n’aurais rien dit. Par prudence, en me disant que ce n’était pas la peine, qu’il ne ferait rien et que c’était moi qui encaisserais ensuite. Peut-être. Mais devant une femme, je ne pouvais pas ne pas oser parler, être lâche.

Ensuite, j’ai été transféré en France. À mon avis, c’est la commission de sauvegarde qui a dû nous aider [5]. »

Sur ce dernier point, il se trompe, il ne doit pas son transfert à la Commission de sauvegarde, qui n’était qu’un leurre, aux dires même de son président démissionnaire, l’avocat Maurice Garçon, mais bien à Edmond Michelet et Simone Veil.

• Les liens conservés par Simone Veil, depuis leur adolescence à Nice, avec Nicole Dreyfus, devenue avocate de détenus algériens

Lorsque Simone Jacob était adolescente à Nice et élève du Lycée Masséna, elle avait connu la jeune Nicole Dreyfus, de trois ans son aînée, qui avait l’âge de sa sœur Denise, dont elle était l’amie. Nicole Dreyfus s’était installée à Nice avec sa mère à l’âge de 13 ans en 1937 et était aussi élève de ce lycée. Elle se souvenait que certains professeurs « prenaient des risques pour protéger les élèves juives et leurs familles, en particulier de Mme Descomps, professeur de sciences naturelles et de Mme de Villeroy, professeur de français, qui ont caché la famille de Simone Veil [6] ». Nicole Dreyfus et sa mère, quand la situation à Nice est devenue dangereuse pour elles avec l’arrivée des Allemands, ont pu, grâce au soutien de réseaux de résistants, obtenir des faux papiers pour résider à Monte-Carlo, qui n’était pas occupé, puis, en mars 1944, avec l’aide de cousins vivant en Suisse qui leur avaient envoyé un passeur, se réfugier six mois à Genève — qu’elles ont passé dans un centre de rétention. Alors que Simone Veil a été arrêtée à Nice le 30 mars 1944 et, en avril, avec sa mère et sa sœur Madeleine, ont été envoyées de Drancy vers le camp d’extermination nazi d’Auschwitz-Birkenau.

Simone Veil et Nicole Dreyfus se sont revues au lendemain de la guerre, quand l’une et l’autre ont fait des études de droit, l’une devenant magistrate et l’autre avocate. Durant la guerre d’Algérie, quand Nicole Dreyfus a plaidé, en France et en Algérie, pour des algériens du FLN, elle s’est adressée à son amie d’enfance pour qu’elle l’aide à transférer en France des prisonniers détenus en Algérie et même à retarder, discrètement, le rythmes de certaines procédures judiciaires afin d’épargner la vie de condamnés à mort algériens jusqu’à ce qu’ils bénéficient de l’amnistie attendue des Accords d’Evian. Leurs contact était facilité par le fait que la sœur aînée de Simone, Denise, qui avait quitté Nice en 1943 ou 1944 pour entrer dans la Résistance (membre du réseau Franc Tireur sous le pseudonyme de Miarka), arrêtée en juin 1944, torturée par la Gestapo de Lyon et déportée au camp de Ravensbruck, le 26 juillet 1944, devenue après la guerre Denise Vernay, travaillait comme secrétaire de Nicole Dreyfus.

Dans la tribune que Mohand Zeggagh, ancien prisonnier FLN en France de 1957 à 1962, a publiée dans Le Monde, le 8 août 2017, à la suite de la disparition de Simone Veil [7], il rapporte le témoignage que Nicole Dreyfus lui avait livré au sujet de l’aide que Simone Veil lui avait apportée alors, ainsi qu’aux autres avocats de détenus algériens, quand elle était, en 1959-1961, directrice de l’administration pénitentiaire auprès d’Edmond Michelet.

Hommage à Simone Veil, directrice de l’administration pénitentiaire pendant le ministère d’Edmond Michelet, de 1959 à 1961.

par Mohand Zeggagh, ancien prisonnier FLN en France.

« Quarante ans plus tard, j’ai interviewé, pour mon livre sur les prisonniers politiques FLN en France, Nicole Dreyfus, membre du collectif de nos avocats de l’époque et amie d’enfance de Simone Veil et de sa sœur Denise. C’est elle qui me révéla les efforts considérables déployés par Mme Veil, au risque de mettre à mal sa carrière de haut fonctionnaire, pour transférer en France les dizaines de femmes militantes du FLN qui croupissaient dans les geôles coloniales en Algérie sous un régime plus sévère que celui des prisons de métropole, puisque le pouvoir judiciaire y était entre les mains de l’armée.

Les prisonnières, ses protégées

En tant que directrice de l’AP, Simone Veil diligenta plusieurs enquêtes sur la santé et le régime disciplinaire de ces femmes en Algérie. Tenace, déterminée, elle développa un argumentaire pour convaincre aussi bien le ministre Edmond Michelet que le cabinet du général De Gaulle de soustraire ces femmes militantes aux dangers multiples auxquels elles étaient exposées dans les prisons en Algérie, où les prisonniers étaient davantage soumis aux maladies, à la répression et même aux disparitions extrajudiciaires. Mme Veil était sincèrement à l’écoute des avocats qui lui faisaient connaître les mesures répressives, vexatoires et attentatoires à la dignité des prisonniers. Elle les recevait souvent pour recueillir leurs doléances et réagissait promptement en relayant avec conviction ces informations au ministre Edmond Michelet. Elle-même se tenait constamment informée de la situation par les enquêtes qu’elle avait ouvertes et par des déplacements sur le terrain.

Les histoires racontées plus tard par certaines prisonnières ont donné raison à Simone Veil. Après leur transfert vers les prisons de Rennes, Pau, La Roquette et d’autres villes, la directrice de l’administration pénitentiaire a continué de suivre de très près la situation de ces femmes. Nicole Dreyfus m’a raconté qu’il arrivait à Simone Veil d’interrompre ses vacances, laissant enfants et mari durant de longues heures sur un parking, pour rendre à celles qui étaient devenues ses protégées une visite inopinée. Elle ne se contentait ni des rapports périodiques arrivant sur son bureau au ministère, ni des conclusions des visites officielles pour juger des conditions de détention de ces femmes. Elle leur apporta son aide pour accéder à tous les livres d’étude qu’elles désiraient ; elle favorisa leurs démarches pour entreprendre des études de droit. D’ailleurs, plusieurs de ces détenues sont devenues avocates après l’indépendance.

Cette attitude humaine de fraternité et de réconfort a été cruciale pour ces prisonnières, comme un antidote aux malheurs et aux souffrances infligées par les partisans de la torture, qui redoublaient de férocité à l’époque. Pour ces Algériennes, Simone Veil symbolisait aussi l’importance de la lutte contre la torture menée par des intellectuels comme Jean-Paul Sartre, Pierre Vidal-Naquet, Laurent Schwartz, Jean-Jacques Servan-Schreiber, Françoise Giroud et tant d’autres. Lors de sa visite officielle en Algérie en tant que présidente du Parlement européen, après 1979, les militantes prisonnières qu’elle avait sauvées lui ont préparé une réception enthousiaste pour lui exprimer leur reconnaissance infinie.

Gagner du temps pour éviter les exécutions

Certains condamnés à mort ont été sauvés par Simone Veil et par les prouesses de leurs avocats. Plus de 1 600 condamnés à la peine capitale attendaient dans les couloirs de la mort. Elle participa activement à différer au maximum les exécutions. Le ministère de la justice, Edmond Michelet en tête, freinait des quatre fers et repoussait l’instant fatal par tout ce qui ressortait de ses attributions. En accord avec le ministre, Mme Veil allongeait le temps de transmission des dossiers les plus exposés ou décidait de les différer dans l’attente d’autres éléments introduits par les avocats, afin de surseoir à l’exécution de leur client.

La bienveillance de Simone Veil devenait, avec celle du ministre, la clé de l’espoir pour sauver une vie. Jamais le temps qui s’écoule n’a eu autant de prix. Je me souviens du premier exécuté en France, à la prison de la Santé, Belil Abdallah, surnommé par nous « Abdallah l’Indochine », qui était mon compagnon de cellule. Gagner du temps, toujours du temps, pour éviter l’irréparable. Dans de telles circonstances tragiques, pour nous et nos avocats, je peux le dire aujourd’hui, « le temps, c’était la vie ». Chaque jour gagné était pour nous l’aurore de l’espoir de survie. Que de prouesses furent accomplies par Mme Veil, à qui notre reconnaissance est acquise ainsi que celle de tous ceux qui étaient au courant de ce qu’elle a fait.

Dans ce combat pour vaincre la mort, toute astuce et tout blocage « interstitiel » pour neutraliser « la veuve » (la guillotine) était recherché par les avocats, dont les efforts étaient encouragés par la bienveillance de Mme Veil. Certains avocats, comme Nicole Dreyfus qui me raconta quarante ans plus tard ces grands moments d’humanité solidaire, n’ont jamais su combien furent sauvés, mais ils étaient certainement des centaines. Simone Veil entoura son rôle d’une discrétion à toute épreuve, par souci d’efficacité mais surtout en raison de sa modestie grandiose et permanente. Elle représente pour nous, anciens prisonniers politiques FLN, l’honneur de la France et la fraternité républicaine. »


[1Les éléments de cette page ont donné lieu à un article de Gilles Manceron paru sur Mediapart le 1er juillet 2018, jour de la panthéonisation de Simone Veil, relevant que le président de la République n’avait rien dit sur ces aspects de ses engagements. Les commentaires qu’il a provoqués ont permis des compléments et mises à jour de la présente page.

[2La Petite Roquette a été construite en 1830 au 151, rue de la Roquette, deux ans après la Grande Roquette, et était devenue une prison de femmes. Elle a été démolie dans les années 1970 pour laisser la place à une cité HLM.

[3Voir Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi, Djamila Boupacha, Gallimard, 1962.

[4Daniel Timsit, Récit de la longue patience, journal de prison 1956-1962, Flammarion/Bouchène, 2002, page 145.

[5Daniel Timsit, Algérie, récit anachronique, Éditions Bouchène, 1998, pages 51 et 52.

[6Nicole Dreyfus, « D’une enfance alsacienne à la guerre d’Algérie : racines et permanences du combat dreyfusard », in Gilles Manceron et Emmanuel Naquet (dir.), Etre dreyfusard, hier et aujourd’hui, Presses universitaires de Rennes, 2009, p. 470.

[7Source