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Jean Lacouture : le combat des européens “libéraux”

lundi 25 mars 2013, par la rédaction

Un article de Jean Lacouture, publié dans Le Monde du 9 juin 1972, suivi de la présentation du témoignage de Jean Sprecher.

Pendant la guerre d’Algérie, un certain nombre d’Européens, allant à contre-courant de l’opinion conservatrice largement majoritaire dans la communauté des « pieds-noirs », s’efforcèrent de faire prévaloir une politique de réformes et de concessions, dans le but de préserver les relations futures entre les communautés.

De 1954 à 1962 – Le combat des européens « libéraux »

« Le libéralisme ? Pour le colon, Il commence avec le paternalisme ; pour l’intellectuel, avec la révolution nationale arabe. Tout dépend du milieu où l’on vit. Le libéralisme consiste tantôt à serrer la main à un Arabe, tantôt à épouser une musulmane, tantôt à ne pas laisser dire autour de soi un certain nombre de bêtises, tantôt à discuter si, après l’Indépendance, l’avenir algérien sera libéral ou chinois... »

Ainsi, dans un brillant essai [1] publié un an avant les accords d’Evian, Pierre Nora marquait-il l’ambiguïté du comportement de ceux que l’on appela les « libéraux ». Incertain parti, en tout cas, que celui qu’il faut situer en deçà de la frange révolutionnaire, qui épousa purement et simplement la querelle de la révolution algérienne – avec des hommes, comme l’aspirant Maillot ou Lucien Guerroudj, combattant dans les djebels aux côtés de l’A.L.N., ou avec les adhérents du réseau Jeanson – et au-delà de la phalange des exécutants de la politique algérienne du régime gaulliste, dont le « libéralisme » épousa étroitement les contours de la stratégie du général.

Dans cette fourchette, on peut situer et distinguer quatre ou cinq courants, qui, de 1954 à 1962, assumèrent les responsabilités du « libéralisme ».

Dans la masse des Européens, qui, conditionnés par un système d’échanges et d’information et un certain type de rapports psychologiques, économiques, historiques, ne pouvaient apparemment rien vouloir qu’un implacable statu quo, quelques centaines d’individus, héritiers d’une tradition liée à des hommes comme Maurice Violette ou Yves Chataigneau, et surmontant la grande peur provoquée par le soulèvement de 1954 et les tueries d’août 1955, tentèrent, vers 1956, de faire barrage à l’universelle répression.

Diverses organisations

Certains venaient des grands partis de gauche traditionnels, et d’abord du parti communiste, qui, avec des parlementaires comme Fayet et Sportisse, avaient joué un rôle important dans les luttes pour un statut nouveau. Mais la part que beaucoup d’entre eux avaient prise à la répression du soulèvement dans le Constantinois en mai 1945, les divisions entre partisans de la liaison avec le F.L.N. comme Audin et Alleg et tenants des prudents mots d’ordre de la direction du P.C.F., et enfin les pressions du gouvernement général, situaient beaucoup de militants communistes en marge du mouvement.

Le parti socialiste était alors celui de M. Guy Mollet. D’où la timidité des militants locaux, voire leur complicité avec les aspects les plus rigoureux de la politique coloniale. Quant au parti radical, il était en Algérie, sauf exception, celui de René Mayer et d’Henri Borgeaud, l’expression de la grande colonisation.

Les militants ou adhérents de ces partis devaient, pour agir dans un sens novateur, se regrouper dans de petites organisations locales telles que la Fédération des libéraux, le Rassemblement de la gauche libérale, le Colloque des enseignants, la Jeune République, Vie nouvelle, Pour la démocratie en Algérie, enfin, animé par des hommes comme André Mandouze et Alexandre Chaulet – ce dernier dirigeant de la C.F.T.C., — qui allaient symboliser le « libéralisme » de la fin des années 50.

Plusieurs de ces hommes furent membres du conseil municipal d’Alger, que présidait Jacques Chevallier, chef de file de ceux qu’on pourrait appeler les « notables éclairés », dont le pilier était Georges Blachette et les porte-parole les plus lucides Jean-Marie Tiné et Paul Arnold. Dans cette ligne, le journaliste Robert Rémond et certains collaborateurs du Journal d’Alger tentèrent d’arracher la presse algéroise à la vocation apparemment irrésistible de l’appel à la répression.

Quatrième courant : celui qu’inspirait Albert Camus. On sait avec quelle réserve, si décevante pour la majorité de ceux qui faisaient de lui leur maître à penser, le grand écrivain de la Chute aborda la question posée par l’avenir de son pays d’origine. Proclamant qu’en fin de compte il préférait sa mère à la justice et que le combat ne pouvait que se dérouler sur deux fronts, contre le « terrorisme » au même titre que contre la torture, il n’en avait pas moins tenté, en janvier 1956, de lancer l’idée d’une « trève civile » qui ne prétendait pas suspendre le cours de la guerre, mais en limiter les horreurs. Très vite, la plupart de ses partisans iront beaucoup plus loin et verront, dans les violences des Justes en quête d’indépendance, d’autres justifications que dans celles des contre-révolutionnaires : ainsi son ami Jean de Maisonseul, pour qui il était si ardemment intervenu lors de son arrestation, allait bientôt être l’un des premiers experts de la République algérienne.

Mais le plus important de tous ces courants fut à coup sûr celui que l’on peut qualifier simplement de « chrétien ». Dans la plupart des autres groupes, on comptait des catholiques et des protestants — sans parler de juifs, comme le radical Albon. Mais l’attitude d’une partie de la hiérarchie, à commencer par l’archevêque d’Alger, Mgr Duval, et de nombreux prêtres, comme l’abbé Scotto, curé de Bab-EI-Oued, appuyés sur un clergé métropolitain où la Mission de France donnait le ton à une minorité d’avant-garde, entraîna la formation d’un véritable mouvement de compréhension, loin du soutien des aspirations algériennes. De l’arrestation d’André Mandouze (1956) à celle de l’abbé Boudouresque, en 1958, et à la condamnation de Robert Davezies, en 1962, les militants catholiques furent frappés par une répression, qui, en fin de compte, aida à l’évolution des esprits et à la préparation de la paix. Et si Me Popie situa son action dans un cadre plus politique que confessionnel, son assassinat par l’O.A.S., en 1961, contribua lui aussi à faire de cet ancien membre du M.R.P. un symbole des risques du « libéralisme ». Une équipe comme celle du Secrétariat social d’Alger, présidée par M. Pépin, et dont l’aumônier était le R.P. Sanson, contribua elle aussi à cette prise de conscience, comme les Equipes sociales activement appuyées par Germaine Tillion.

« L’Espoir »

L’ensemble de ces courants trouvait en quelque sorte sa synthèse dans une publication, qui, de 1956 à 1957, puis en 1960, symbolisa le « libéralisme » avec ses ambiguïtés et ses limites, mais aussi ses risques et sa noblesse : l’Espoir. C’est le 9 juin 1956, alors que les illusions créées par le gouvernement du « front républicain » s’étaient dissipées, qu’un groupe de personnalités, dont deux conseillers municipaux d’Alger, Paul Houdart et. André Gallice, un professeur d’histoire connu, Ch. R. Ageron, des adhérents de « Vie nouvelle » et de la « Jeune République », comme Henri Dechandol et Jean Chesnot, s’unirent avec des intellectuels musulmans, Mahfoud Kaddache, Mouloud Mammeri et Ahmed Benzadi, pour lancer ce journal mensuel qui portait en sous-titre : « Expression des libéraux d’Algérie », et qui, au départ, manquait de collaborateurs professionnels et de moyens. La direction fut confiée à Jean Gonnet [2], métropolitain installé en Algérie depuis quatre ans, et les responsabilités de la rédaction furent assurées, par Paul Grandjean.

Aucune idéologie, aucune stratégie, politique, aucune solution précise n’étaient proposées, mais seulement le « dialogue », la lutte contre la guerre et contre le cycle terrorisme-répression. Dans le climat qui régnait à l’heure de la « bataille d’Alger », c’était prendre de grands risques. A partir du n° 9, les sarcasmes et les critiques visant les méthodes de Robert Lacoste et de Massu prirent dans l’Espoir l’allure d’une véritable campagne, tandis que l’annonce de la capture de Ben Bella et de ses compagnons, le 22 octobre 1956, était accompagnée d’un sous-titre qui sonne comme un manifeste : « Les interlocuteurs de demain  ».

D’où les poursuites et tracassins infligés à ce journal démocrate par le représentant d’un gouvernement à étiquette socialiste : de novembre 1956 à février 1957, cinq numéros furent saisis. Jean Gonnet, chez qui se multipliaient les perquisitions, dut alors suspendre la parution de l’Espoir.

Trois ans plus tard, du 29 avril au 28 septembre 1960, dans un climat créé par l’offre d’autodétermination formulée par le général de Gaulle et la désignation de M. Delouvrier à Alger, plusieurs des fondateurs de l’Espoir et de nouveaux collaborateurs, comme Mohamed Taïbi, Jean Foscoso, Me Gonon et son frère Jean-Pierre, et le jeune journaliste André Pautard, tentèrent une nouvelle expérience. Mais le gouvernement de M. Debré ne fut pas moins malveillant à l’égard de ces hardis tenants d’une ligne politique, celle de l’autodétermination, qui était en principe celle du chef de I’Etat, que ne l’avait été celui de M. Guy Mollet pour les pionniers de 1956.

Une lutte vaine ?

On peut certes alléguer que la nouvelle équipe avait fait du chemin par rapport à la première, et, que les thèmes de l’Espoir, en 1960, s’étaient beaucoup rapprochés de Ceux du F.L.N., sur l’impulsion d’hommes comme, M. Taïbi, J. Foscoso et J.-P. Gonon. On ne parlait plus de « personnalité », mais de « nation » algérienne. Ainsi les « libéraux » de 1956 avaient-ils mûri au contact des réalités et des expériences.

Cette audace n’était pas de saison. Deux saisies et les menaces proférées contre les collaborateurs directs imposèrent une nouvelle interruption du journal, qui ne devait plus paraître qu’une fois, en juin 1962, pour dire « oui à l’Algérie ! » Lutte vaine ? Pierre Nora le suggère, ajoutant que le titre de ce journal pourchassé aurait dû être plutôt l’Honneur. On ne saurait mieux dire, notamment de ceux qui, tels Maurice Perrin et Pierre Guarrigues, payèrent de leur vie leur engagement.

Il est permis de s’interroger sur l’efficacité de ces groupes marginaux – les chrétiens mis à part, – dont les scrupules et le courage ne pesèrent pas très lourd face aux gros bataillons et aux bombes. Les réformistes n’eurent pas beaucoup d’influence sur les « matraqueurs » de 1956 et les Machiavel de 1960. Mais c’est le mot d’« honneur » qui revient, en définitive sous la plume de qui essaie d’évoquer leur action. Et ce n’est pas mince.

Jean Lacouture


Un témoignage sur les « libéraux » :

A contre-courant :
étudiants libéraux et progressistes à Alger 1954-1962

de Jean Sprecher, Editions Bouchene, Paris 2000, 197 p. [3]


La population européenne de l’Algérie coloniale n’était pas constituée uniquement d’individus réactionnaires et bornés. Une petite minorité se singularisait en s’exprimant à « contre-courant ». L’ouvrage de Jean Sprecher décrit les prises de conscience et les actes d’un groupe d’étudiants qui, s’ils n’ont pas eu une grande influence sur les événements, se sont manifestés quand ils l’ont pu et de manière suffisamment courageuse pour sortir du drame algérien « la tête haute ». Dans un premier temps, l’auteur rappelle, entre autres, comment il était clair pour qui voulait bien s’en apercevoir qu’une coalition d’intérêts locaux faisait la loi sur place. Celle-ci faisait en sorte que les « Français d’origine algérienne » demeurent des citoyens de seconde zone, et cet état des choses avait toujours été entériné par le pouvoir politique métropolitain. Dans une seconde étape, Jean Sprecher, étudiant à Alger pendant la guerre, expose ses prises de positions et actions au sein d’un groupe de jeunes « libéraux et progressistes » dans un « Comité Etudiant d’Action Laïque et Démocratique ». Il en retrace l’itinéraire jusqu’à la fin des événements en particulier ceux de l’exode tragique d’une communauté, imposé par la bêtise sanguinaire de l’oas. Le triste exploit de cette organisation fascisante qui manipulait ou terrorisait la communauté d’origine européenne a consisté à interdire tout avenir commun en Algérie. Avec le recul, et connaissant les problèmes de l’Algérie des années 1990- 2000, on est amené à reconsidérer le cours qu’aurait pu prendre l’Histoire, si une proportion bien plus importante d’Européens d’origine avait pu demeurer sur cette terre. Un des autres étudiants qui intervient dans l’annexe de l’ouvrage, Antoine Blanca, avoue avoir rêvé d’une nouvelle Andalousie où auraient cohabité de manière fructueuse plusieurs communautés, plusieurs cultures, plusieurs religions, rappelant que l’Andalousie du Moyen Age était la région la plus riche d’Europe. C’est ce modèle de société pluriculturelle que l’on souhaite à la Méditerranée du XXIe siècle, chaque fois que l’on intervient dans les colonnes de Confluences Méditerranées.

Auteur de cette note : Pierre Grou



[1[Note de LDH-Toulon] – L’ouvrage de Pierre Nora, Les Français d’Algérie, (Julliard, 1961), a bénéficié d’une réédition revue et augmentée en septembre 2012 (éd. Christian Bourgois).

[2Qui a évoqué ces péripéties dans un article d’Historia-Magazine (n° 229).

[3Source : http://www.confluences-mediterranee..., sur le site de Confluences Méditerranée.

L’ouvrage de Jean Sprecher est également présenté sur ce site.