Histoire coloniale et postcoloniale

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“Jean Jaurès, vers l’anti-colonialisme” par Gilles Manceron

mardi 24 mars 2015, par la rédaction

De Jaurès, on a tendance à ne retenir que sa tentative d’empêcher jusqu’au bout le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Sa pensée sur la question coloniale est mal connue, parfois réduite à une conférence prononcée à l’âge de 25 ans, où il ne fait que répéter la doctrine colonialiste de Jules Ferry, en vogue chez les républicains au gouvernement. Or, ce qui fait son originalité parmi les socialistes français de son temps, c’est qu’il n’a cessé d’évoluer vers des positions de plus en plus critiques envers les politiques coloniales. Ainsi soutient-il au Parlement, dès 1898, qu’il faut, en Algérie, accorder les droits politiques aux Arabes, comme on l’avait fait pour les Juifs.

Constitué et présenté par Gilles Manceron, historien spécialiste du colonialisme français, un recueil de discours et d’articles de Jean Jaurès, datés de 1884 à 1914, témoigne de ce parcours moral et politique. Un parcours qui, pas à pas, conduira le fondateur de L’Humanité vers un anticolonialisme de principe et l’adhésion à une conception réellement universaliste du monde [1].

Le 30 mars 1912, le sultan Moulay Hafid a été contraint de signer à Fès le traité de protectorat avec la France. La nouvelle provoque une violente colère à Fès et chez les tribus du Moyen-Atlas et du Saïs qui s’étaient déjà soulevées en avril 1911, entraînant l’occupation de Fès et de Meknès en violation des accords dAlgésiras. Le 17 avril 1912, les tabors chérifiens, troupe marocaine armée par les Français, attaquent de nouveau Fès, que bombarde l’artillerie française. De son côté, l’Italie s’est lancée en septembre 1911 dans une violente guerre de conquête de la Tripolitaine, territoire nominalement ottoman mais où se développe une résistance des senoussistes (de la confrérie musulmane Sanussia). En octobre 1912, au traité de Lausanne, le sultan ottoman cédera la Cyrénaïque et la Tripolitaine (les provinces libyennes de Benghazi et Tripoli) à l’Italie.  [2]

L’ordre sanglant au Maroc et en Libye

Article paru dans L’Humanité, le 22 avril 1912


Il paraît que « le calme est rétabli à Fez ». S’il suffit à la France républicaine du vingtième siècle d’avoir la certitude qu’elle écrasera par la force les révoltes marocaines, quel triomphe en effet !
Mais quel enchaînement de barbaries ? L’invasion, la brutalité de la conquête provoquent une émeute. D’infortunés officiers et sous-officiers français sont égorgés. Un jeune télégraphiste périt. La répression commence. La capitale marocaine est bombardée ; les cadavres français sont recouverts d’un monceau de huit cents cadavres marocains : premier trophée du protectorat. Un millier d’indigènes sont capturés et ils vont passer en jugement.

Oui, en jugement. Ils ne seront pas traités comme des combattants, comme des prisonniers de guerre. Ils sont des rebelles. Ils ont répondu à l’invasion par l’émeute, au mensonge par la ruse, au meurtre par le meurtre, aux obus qui décimèrent les douars, couchant sur le sol les enfants et les femmes, par l’assassinat sauvage. Quand ils ont su que leur peuple était livré, quand le glorieux protectorat s’est risqué à sortir de l’ombre où on le cachait, ils se sont soulevés. Et c’est nous maintenant qui dans la majesté de notre justice sereine allons leur demander des comptes. C’est nous qui allons leur dire : De quel droit vous êtes-vous révoltés contre l’étranger votre maître ? Avez-vous autant de soldats que lui ? Avez-vous autant de canons que lui ? Et vous imaginez-vous par hasard qu’on vous permettra de croire que votre indépendance ancienne était pour vous quelque chose comme une patrie ? Voilà ce que nous leur dirons, et par une bonne sentence bien régulière, par un jugement bien en forme, nous allons les fusiller.

C’est délicieux. Cela suffira-t-il à convaincre les esprits et à apaiser les coeur ? Toute l’insurrection marocaine sera-t-elle écrasée en germe ? Je ne sais ; et même si la peur refoulait d’abord la haine au fond des âmes, la haine attendrait sans doute son heure. Ce qui est sûr, c’est qu’un régime atroce va se développer. C’est que le sultan couvert de haut en bas du sang de son peuple, bien loin d’être pour nous un instrument de règne, sera une difficulté de plus, un objet méprisable et odieux. C’est que, dans le soupçon universel, dans les perpétuelles alertes, le prétendu protectorat va se muer en la conquête la plus dure, en la plus implacable répression.
Ce qui est sûr aussi, c’est que le retentissement tragique de ces massacres, à l’heure même où cent millions de musulmans s’indignent et s’exaspèrent, va donner à la France, dans le vaste monde de l’Islam, un autre renom que celui que nous, mauvais Français, nous avions rêvé pour elle.

La politique de rapine et de conquête produit ses effets. De l’invasion à la révolte, de l’émeute à la répression, du mensonge, à la traîtrise, c’est un cercle de civilisation qui s’élargit. Nous n’avons rien décidément à envier à l’Italie, et elle saura ce que valent nos pudeurs.

Mais si les violences du Maroc et de Tripolitaine achèvent d’exaspérer, en Turquie et dans le monde, la fibre blessée des musulmans, si l’Islam un jour répond par un fanatisme farouche et une vaste révolte à l’universelle agression, qui pourra s’étonner ? Qui aura le droit de s’indigner ? Mais si les contrecoups redoublés de ces entreprises injustes ébranlent la paix de l’Europe, de quel cœur les peuples soutiendront-ils une guerre qui aura son origine dans le crime le plus révoltant ?
Il est vrai qu’en cas de crise européenne nous n’aurons rien à craindre. Nous serons si aimés en Afrique, de Tunis à Fez, que nous pourrons sans périr rappeler les troupes qui sont là-bas et nous n’aurons qu’à faire un signe pour que les Marocains, reconnaissants et enthousiastes, accourent en foule sous nos drapeaux.

Jean Jaurès



L’association Sortir du colonialisme, qui a coordonné cet ouvrage, organise chaque année la Semaine anticoloniale : un ensemble d’actions et de manifestations pour contester la réhabilitation rampante de l’idée coloniale, concrétisée par la loi du 23 février 2005 évoquant « le rôle positif » de la colonisation.


[1Gilles Manceron, Jean Jaurès vers l’anti-colonialisme, préface de Gilles Manceron, postface de Patrick Farbiaz, édition Les Petitsmatins, parution février 2015, 192 p., 9 euros.