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Gilles Manceron : “le déni de la réalité” est voué à l’échec

dimanche 16 octobre 2011, par la rédaction

Pour Gilles Manceron, le déni par les autorités françaises de la répression du 17 octobre 1961, et, plus généralement, l’absence de reconnaissance des importantes atteintes aux droits de l’homme qui ont émaillé le passé colonial de la France sont des combats d’arrière-garde.

Dans les deux entretiens que nous reprenons, l’historien exprime sa conviction que, l’exigence de reconnaissance étant de plus en plus forte, ces combats sont voués à l’échec.

Gilles Manceron : “Cet événement est le paroxysme de la violence et de l’arbitraire”

[El Watan, le 16 octobre 2011]


Gilles Manceron, historien, était, jusqu’en juin 2011, vice-président de la Ligue des droits de l’homme. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont D’une rive à l’autre. La guerre d’Algérie de la mémoire à l’histoire (avec Hassan Remaoun, Syros, 1993) et Marianne et les colonies. Une introduction à l’histoire coloniale de la France (La Découverte, 2003). Il a préfacé le manuscrit inédit des journalistes Marcel et Paulette Péju Le 17 Octobre des Algériens qu’il complète par La triple occultation d’un massacre (éditions La Découverte, septembre 2011)

  • Comment expliquez-vous les mensonges, silences et occultations de l’Etat français sur cet événement majeur de la guerre d’indépendance de l’Algérie et de l’histoire de la France ?

C’est un épisode difficilement acceptable du point de vue de l’histoire d’un pays, une telle répression d’une manifestation pacifique fait tache. Et les historiens anglais, qui ont travaillé sur le sujet (se reporter à la préface au texte de Marcel et Paulette Péju dont nous avons publié des extrait dans notre édition d’hier), disent que dans toute l’histoire de l’Europe occidentale, c’est la manifestation pacifique qui a été réprimée avec le plus de violence et qui a fait le plus de victimes. Cet événement rattaché à la période coloniale française est à la fois le paroxysme, l’épisode ultime et la manifestation la plus éclatante de la violence et de l’arbitraire.

  • Pourquoi est-on allé jusqu’au mensonge ?

L’épisode lui-même s’explique, c’est ce que montre le texte de Marcel et Paulette Péju [1] par une mystification apparue à l’été 1962. Ils rapportent que l’affaire a été présentée à l’opinion française par le préfet de police et le gouvernement, en tout cas le Premier ministre Michel Debré, le ministre de l’Intérieur Roger Frey, comme étant une nécessaire réponse à une vague d’« attentats terroristes ». Or, à l’examen des faits, des témoignages de victimes et d’observateurs, des documents disponibles, on se rend compte que les négociations d’Evian s’étaient ouvertes en mai 1961, et que personne au sein du GPRA n’envisageait de les compromettre en déclenchant une vague de terrorisme. On est dans un contexte où tout le monde tourne ses espoirs vers une sortie de la guerre. Or, le gouvernement français est divisé sur cette politique algérienne du général de Gaulle et notamment le Premier ministre, Michel Debré. Dessaisi du dossier algérien, et n’ayant en mains que la question du maintien de l’ordre, il va lancer une répression notamment dans le département de la Seine en remplaçant le ministre de l’Intérieur et le garde des Sceaux, Edmond Michelet, pour faire une guerre à l’immigration et au FLN alors que de Gaulle décrète un cessez-le-feu unilatéral.

  • La violente répression de la manifestation par la police de Paris s’expliquerait-elle par la volonté de faire capoter les négociations en cours ?

Dès le 17 octobre 1961 au soir, la Préfecture de police annonce qu’il y a eu des affrontements armés entre manifestants et policiers alors que cela ne correspondait pas à la réalité.

  • Vous écrivez dans La triple occultation que les responsables algériens avaient aussi fait le silence sur la manifestation du 17 Octobre 1961 et sa répression. Pour quelles raisons ?

Plusieurs éléments sont à l’origine du silence algérien. D’abord parce que c’était une initiative qui est partie de la base de l’immigration, d’un ras-le-bol de la brutalité policière et de l’arbitraire qui la frappait depuis plusieurs semaines, une initiative qui n’était pas programmée à Tunis. Les dirigeants du FLN ont été surpris par cette initiative qui a, d’une certaine manière, perturbé leur calendrier. Le mot d’ordre de la direction nationale du FLN était de marquer l’anniversaire du 1er Novembre.

  • Les dirigeants du FLN ne voyaient-ils pas que le couvre-feu imposé aux Algériens, le 5 octobre 1961 par le préfet de Paris, était contraignant et humiliant et que cette mesure appelait une réaction, voire une riposte ?

Le comité directeur en Allemagne était informé, il avait compris la demande de feu vert pour l’organisation de cette manifestation de boycottage de couvre-feu par les responsables parisiens du FLN, il accepte cette initiative en insistant sur le caractère pacifique de la manifestation et transmet l’information à Tunis. La manifestation est encadrée par la Fédération de France du FLN. Du côté de Tunis, de l’état-major des frontières, la préoccupation était avant tout de ne pas gêner les négociations pour l’indépendance.
Il y a un autre élément pouvant expliquer l’occultation des responsables de l’Etat algérien nouvellement indépendant, c’est le fait que pendant la crise de l’été 1962, les leaders de la Fédération de France sont majoritairement favorables au GPRA.

  • Le couvre-feu a-t-il été le seul élément à l’origine de la manifestation du 17 octobre 1961 ?

Dans un débat organisé par Médiapart, Sylvie Thénault (historienne,) avait employé le terme de « pic dans une politique de répression », venant couronner une répression qui courrait depuis la fin du mois d’août 1961, soit depuis que Michel Debré avait obtenu le changement du garde des Sceaux Edmond Michelet et son remplacement par Bernard Chenaud. La répression devenait de plus en plus intolérable, ce qui fait que la manifestation était dirigée contre le couvre-feu mais aussi contre tout ce qui avait précédé.

  • Une « terreur d’Etat » à laquelle vous faites référence...

On peut parler de terreur d’Etat. Après le 17 octobre, pour comprendre, certains journalistes, certaines personnalités, sont allés sur les lieux de vie des Algériens, comme Marguerite Duras qui, dans France Observateur de l’époque, rapporte avoir été au bidonville de Nanterre et y avoir interrogé des habitants qui lui rapportent qu’ils vivent « une vie terrorisée », une « terreur d’Etat ».

  • Les réactions de la presse, des partis politiques, de l’opinion publique ont été tardives...

Il y a eu peu de réactions de la part de la principale force organisée de la gauche française, le parti communiste et la CGT qui, à cette époque, lui était très liée. Dans le communiqué que la CGT publie le lendemain et que je cite, la centrale syndicale se prononce pour des protestations sur les lieux de travail mais pas pour une manifestation nationale. Il y a une faillite de la part de grandes institutions de la gauche française.

  • Le texte de Marcel et Paulette Péju n’a jamais été publié dans son intégralité. Pourquoi ?

Le texte devait paraître chez Maspéro à l’été 1962, et dans le contexte de la crise interne au FLN, le gouvernement de Ben Bella demande à ce qu’il ne paraisse pas.

  • Quel éclairage nouveau apporte ce texte qui vient d’être publié dans son intégralité à la compréhension de la manifestation du 17 Octobre 1961 et de sa répression ?

Ce texte montre que la manifestation était certes contre le couvre-feu, mais aussi contre tout ce qui avait précédé depuis la fin du mois d’août. Il insiste aussi sur la volonté de réagir. Le troisième élément c’est la manifestation des femmes du 20 octobre.

  • Ce rôle est assez méconnu...

Montrer que l’immigration a joué un rôle important dans l’histoire du mouvement national algérien depuis son début jusqu’à l’indépendance ne cadre pas trop avec l’accent mis sur la résistance de l’intérieur, les maquis, avec ce qu’on peut dire le discours officiel des années qui ont suivi l’indépendance lié à une certaine vision de l’identité algérienne. Cela montre que d’autres apports, comme celui de l’immigration, ont été très importants dans la réalisation de l’indépendance. Une fédération du FLN où les femmes ont joué un rôle important cela ne va pas très bien avec le rôle assigné aux femmes après l’indépendance dans la société algérienne. Il y avait une section féminine importante dans la Fédération de France du FLN qui avait des publications et dont l’une des responsables était l’épouse de Rabah Bouaziz.

  • Le moment est mûr pour sortir des non-dits et des occultations...

Le cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie peut peut-être servir à cela. Et de ce point de vue-là, il y a un réveil de la mémoire des associations de l’immigration algérienne en France, des enfants issus de cette immigration comme Mehdi Lallaoui, Yasmina Addi qui, par des récits de famille, ont fait ce travail à travers des films, des livres. Le temps est-il peut-être venu de lever un certain nombre de tabous, de non-dits ou de simplifications et instrumentalisations de l’histoire.

  • Sur cette période, toutes les archives sont-elles ouvertes aujourd’hui ?

Il y a encore des archives qui sont soumises à dérogation et ne sont pas facilement consultables, ou consultables depuis peu de temps. Le fonds Michel Debré, par exemple, est soumis à dérogation. Dans le texte qui suit celui de Marcel et Paulette Péju, je me suis servi d’une étude qu’avait faite Dominique Borne sur les rapports de Debré avec Edmond Michelet. Il y a des documents qui ont été détruits à la préfecture de police, mais quand il y a des destructions, on peut identifier le contenu.

(Propos recueillis par Nadjia Bouzeghrane)


Massacres du 17 octobre 1961 à Paris

Trois questions à l’historien Gilles Manceron

Le Temps. du 15 octobre 2011


L’historien français Gilles Manceron livre à l’APS son point de vue sur la portée de la répression ainsi que sur le déni des crimes commis par les forces de police de l’Etat français lors des massacres du 17 octobre 1961 à Paris, où des milliers d’Algériens manifestaient pacifiquement contre le couvre-feu raciste qui leur a été imposé, furent victimes d’une brutalité extrême de la police.

  • A l’appel du FLN, des milliers d’Algériens défilent, le 17 octobre 1961, à Paris, contre le couvre-feu qui leur a été imposé par Papon. La manifestation a été sauvagement réprimée par les forces de l’ordre. Beaucoup considèrent que cette répression féroce a été menée comme une tentative de sabotage des négociations entre le GPRA et le gouvernement français. Partagez-vous ce point de vue ?

Non. Cette affirmation, lancée à l’époque par la propagande orchestrée par le préfet de police de Paris, Maurice Papon, avec le soutien du ministre de l’Intérieur et du Premier ministre pour justifier la répression qu’ils avaient organisée, ne repose sur aucune donnée historique sérieuse. Depuis l’ouverture des négociations d’Evian en mai 1961, tous les militants du FLN, au-delà de leurs divergences (à) sur le type de société à construire après l’indépendance, voulaient qu’elles permettent de conduire à l’indépendance le plus tôt possible et n’avaient aucune envie de saboter les négociations. En revanche, au sein de l’Etat français, un certain nombre de responsables, à commencer par le Premier ministre Michel Debré, étaient hostiles à ces négociations et ne voulaient pas qu’elles conduisent à l’indépendance algérienne. Ils n’étaient pas d’accord sur les deux dossiers qui posaient problème dans les négociations : la reconnaissance du Sahara comme territoire algérien et le statut des Européens d’Algérie (Debré soutenait l’idée d’une enclave côtière où ils auraient été regroupés et qu’ils continueraient à contrôler). De plus, de Gaulle avait retiré à Debré toute autorité sur la politique algérienne mais il lui avait laissé le maintien de l’ordre, et c’est en lançant une guerre à outrance contre le FLN et l’immigration algérienne en France qui le soutenait très majoritairement que Debré a espérée peser sur les négociations. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer la répression qui a conduit au 17 octobre 1961.

  • En votre qualité d’historien, de militant des droits de l’homme, vous militez pour que la France reconnaisse officiellement ces massacres comme un « crime d’Etat ». De votre point de vue, quelle forme prendrait cette reconnaissance ?

C’est aux plus hautes autorités de l’Etat français d’en décider. 50 ans après les faits, je ne crois pas que des condamnations judiciaires puissent intervenir contre des personnes impliquées à l’époque dans ces crimes. La demande de vérité et de reconnaissance doive passer nécessairement par d’autres formes que des procédures judiciaires. Mais la demande de vérité et de justice doit absolument être satisfaite. C’est un sujet grave qui doit être largement débattu en France et sur lequel les candidats à l’élection présidentielle de 2012 doivent être amenés à prendre position. L’annonce par certains d’entre eux de leur participation à la manifestation parisienne du 17 octobre 2011, derrière la banderole « 17 octobre 1961 : reconnaissance du crime d’Etat », est encourageante.

  • Comment amener les plus hautes autorités de l’Etat à reconnaître ces massacres commis par la police d’un pays qui se revendique républicain et démocratique ?

En France, le fait colonial est venu polluer la démocratie à l’intérieur même de son territoire, par le transfert de pratiques policières et administratives qui n’avaient rien à voir avec la démocratie et relevaient de l’arbitraire colonial. Comme le montre l’épisode de l’automne 1961, qui a conduit à ce pic de violence qu’a été, au sein même de la capitale, le 17 octobre. Un demi-siècle plus tard, il faut que les plus hautes autorités de l’Etat reconnaissent ce fait, ne serait-ce qu’afin que les mentalités héritées de la colonisation ne viennent pas empêcher le développement aujourd’hui d’une société vraiment démocratique. C’est en expliquant cela qu’on amènera les plus hautes autorités de l’Etat, en reconnaissant ces massacres, à éviter le retour de ces drames. Elles s’entêtent dans le déni de la répression du 17 octobre 1961, un déni qui est emblématique de l’absence de reconnaissance de ce que le passé colonial de la France a été marqué d’importantes atteintes aux droits de l’homme.

Le président de la République a choisi de se faire élire notamment sur le thème du « refus de la repentance » et il continue à tenter de séduire, dans la perspective des prochaines élections présidentielles, la frange de l’électorat la plus nostalgique de la colonisation. Mais, dans la société française, l’exigence de reconnaissance est de plus en plus forte. De nombreuses municipalités et collectivités locales ont fait des actes symboliques de reconnaissance des massacres du 17 octobre 1961 et d’hommage aux victimes, à commencer par la ville de Paris qui a apposé en 2001 une plaque sur le pont Saint-Michel. Les maires de sept communes de la banlieue ouest de Paris ont voulu rendre hommage, le 17 octobre 2011, aux victimes algériennes, sur le pont de Neuilly, qui a été l’un des principaux lieux de massacres, mais le maire de Neuilly, qui a succédé à l’actuel président de la République et appartient à la même famille politique que lui, ne les y a pas autorisés. Ils le feront un peu plus loin. Son combat d’arrière-garde est une cause perdue d’avance. Les plus jeunes générations demandent que la France regarde en face cette page de son passé et reconnaisse les faits. La plupart des historiens et des enseignants font de même. Les historiens continuent à travailler sur ces questions, et, d’ores et déjà, ils ont contribué, ces dernières années, à mieux faire connaître à l’opinion française cet épisode tragique.

Tôt ou tard, les plus hautes autorités de la République française seront contraintes de cesser de s’enfermer dans ce déni de la réalité. Les nombreuses initiatives qui vont marquer, dans toute la France, le cinquantenaire de cet événement, sont un signe qui ne trompe pas.


[1[Note de Ldh-Toulon] – voir cette page.