Histoire coloniale et postcoloniale

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Gilles Manceron à Guelma, le 8 mai 2011 : « regarder la vérité en face »

mardi 10 mai 2011, par la rédaction

Il faut "regarder la vérité en face et cesser de s’en tenir aux clichés et aux préjugés qui étaient ceux des colons et de l’administration coloniale", a déclaré dimanche, à Guelma, Gilles Manceron, vice-président de la Ligue des droits de l’Homme. L’historien français était venu participer au 9e colloque international de Guelma sur les massacres du 8 mai 1945, intitulé Les massacres de mai 1945 et d’août 1955 par l’armée française : reconnaître les crimes et écrire l’histoire.

Alors que ce colloque était organisé par l’université de Guelma pour faire avancer la connaissance historique de cet évènement et de ses conséquences, le ministre des Moudjahiddine s’est invité à l’ouverture, et en a profité pour relancer l’idée d’une proposition de loi visant à "criminaliser le colonialisme français", une proposition qui avait été enterrée par l’Assemblée algérienne en 2010.

[Mis en ligne le 9 mai 2011, mis à jour le 10]


Gilles Manceron : aucune "symétrie" entre violence coloniale et violence libératrice

[Algérie Soir – lundi 9 mai 2011]


[Algérie Presse Service] – Le conférencier, également rédacteur en chef de la revue de la Ligue des droits de l’homme, Hommes et Libertés, donnait une conférence en présence du ministre des Moudjahidine, M. Mohamed Chérif Abbas, à l’ouverture du 9ème colloque international sur les massacres du 8 mai 1945, intitulé "Les massacres de mai 1945 et d’août 1955 par l’armée française : reconnaître les crimes et écrire l’histoire".

Pour l’historien français, sortir de la période coloniale "signifie, aujourd’hui, reconsidérer l’histoire de cette période car cette dernière tournait le dos aux idéaux de justice, d’égalité, de dignité et de droits de l’homme, alors même qu’aujourd’hui le monde arabe enregistre des sursauts animés par ces idéaux, semblables par plusieurs aspects, aux mouvements de décolonisation inaugurés par la fin de la deuxième guerre mondiale". Il faut, a-t-il ajouté, "regarder la vérité en face et cesser de s’en tenir aux clichés et aux préjugés qui étaient ceux des colons et de l’administration coloniale". Il a également rappelé qu’en 1942, "les Algériens, toutes tendances confondues, y compris les plus modérés, avaient légitimement rejoint la revendication indépendantiste, considérée, alors, comme une juste attente de leurs efforts de guerre aux côtés des alliés qui venaient de débarquer en Afrique du Nord". M. Manceron a estimé que les efforts de la France officielle en vue de reconnaître sa responsabilité dans les massacres, demeurent "timides", limités au niveau diplomatique, et "n’ont pas encore d’impact sur l’opinion publique française, comme en témoigne la censure encore de mise, prouvée par la réaction des ultras, il y a une année, lors de la projection du film de Rachid Bouchareb, Hors-la-loi, au festival de Cannes, film dans lequel étaient incluses six minutes d’images sur les massacres du 8 mai 1945".

Jugeant "insuffisantes", les initiatives françaises reconnaissant les massacres du 8 mai 1945, comme ce fut le cas, il y a trois ans, à Guelma, lorsque l’ambassadeur de France avait déposé une gerbe de fleurs sur le Carré des martyrs, Gilles Manceron a souligné que le "travail des historiens progresse avec plus de précision et de rigueur", citant notamment le livre de l’historienne Claire Mauss-Copeaux, paru au début de l’année à Paris, sous le titre Algérie le 20 août 1955, insurrection, massacres, répression. Mme Mauss-Copeaux avait réalisé, rappelle-t-on, un travail exemplaire, en s’attardant sur des gros plans détaillés, consacré aux victimes européennes de ces événements, à El Alia, à l’est de Skikda (Philippeville) et à Aïn Abid (Sud-Est de Constantine), mettant en exergue la comparaison abusive entre les pertes européennes et les massacres systématiques et répétés des colonisés, dans le prolongement des exactions en cours depuis la conquête en 1830.

Gilles Manceron a dénoncé "les provocations des courants ultras qui persistent à imposer la thèse des bienfaits de la colonisation et projettent d’organiser un rassemblement à Nice (sud de la France) en 2012, après avoir célébré, dernièrement, l’anniversaire du putsch des généraux d’Alger, ce qui avait forcé des historiens à réagir pour rétablir la vérité des faits". Saluant les efforts "méritoires" de l’université du 8 mai 1945 de Guelma qui organise un colloque annuel sur ces évènements historiques, cet historien a estimé que "la neutralisation des courants négationnistes ne peut être opérée que par davantage de rigueur et de précision dans le travail des historiens qui doivent [à] éviter les affirmations ou les illustrations approximatives ou incertaines, comme l’amalgame de photographies ne correspondant pas aux évènements cités".

Succédant à l’historien et militant des droits de l’homme français, M. Mohamed-Larbi Ould Khelifa, président du Conseil supérieur de la langue arabe, est intervenu autour de "La symbolique du 8 mai 1945 dans la lutte du peuple algérien pour son indépendance". Il a proposé, dans ce contexte, une approche "mnémotechnique" dans la culture de la mémoire, pour permettre aux générations successives de garder vivants les souvenirs du combat du peuple pour sa dignité. De son côté, M. Lamine Bechichi, ancien ministre, est intervenu pour mettre en exergue "la richesse" et le "foisonnement" des références de la mémoire nationale, concernant les évènements du 8 mai 1945, un patrimoine historique et mémoriel qui se prolonge directement, par la guerre de libération nationale (1954-1962). Dernier à intervenir lors de la première journée du colloque, le Dr Aymen Salama, de l’université du Caire (Egypte), a développé les principales conséquences politiques des évènements du 8 mai 1945 en Algérie. La seconde journée de la rencontre sera consacrée à plusieurs interventions consacrées aux aspects politique, culturel et juridique des massacres du 8 mai 1945.

Le ministre algérien des Anciens combattants ressort la proposition de loi criminalisant le colonialisme

Alors que ce colloque international était organisé par l’université de Guelma et qu’il était destiné à faire avancer la connaissance historique de cet évènement et de ses conséquences grâce aux contributions de différents chercheurs, avec à son programme des intervenants venant de plusieurs pays dont l’Egypte et le sultanat d’Oman, le ministre des Moudjahiddine (anciens combattants) s’est invité à l’ouverture. Et il en a profité pour relancer l’idée d’une proposition de loi visant à "criminaliser le colonialisme français". Pourtant, cette proposition avait été enterrée par l’Assemblée algérienne en 2010 et elle n’est en aucun cas de nature à faire avancer la question politique et historique de la reconnaissance des crimes coloniaux.

Nous reproduisons ci-dessous un article paru dans le journal algérien L’Est républicain du lundi 9 mai qui y réagit en considérant que c’est une "opération de diversion" et des "incantations conjoncturelles".

Ils exhument le projet de loi criminalisant le colonialisme
La diversion de Belkhadem et Chérif Abbès

par Hamid Merakchi, L’Est républicain, lundi 9 mai 2011


Comme à chaque célébration d’une date phare de la glorieuse révolution, nos responsables en mal d’inspiration pour capter l’attention de l’opinion, se laissent aller à de vieilles recettes usées sur les crimes coloniaux pour bomber le torse.

Ce 8 mai qui marque le 66e anniversaire des massacres de 1945 commis par l’armée française à Guelma, Sétif et Kherrata n’a pas échappé à la règle. Un ministre d’Etat, conseiller du Président [ancien premier ministre] et un ministre des Moudjahiddine ont (in)opportunément sorti le « tube » rayé du fameux projet de loi sur la criminalisation du colonialisme.

Le patron du FLN Abdelaziz Belkhadem et son collègue Mohamed Chérif Abbès ont une nouvelle fois « marqué » l’anniversaire en réitérant cette exigence que le gouvernement algérien a pourtant volontairement mis sous le boisseau. Le ministre des Moudjahiddine a ainsi souligné que l’Algérie était « attachée à la loi criminalisant le colonialisme ». Dans un entretien à l’agence officielle APS à la veille de la commémoration du 8 mai 1945, M. Chérif Abbès a estimé que cette revendication n’était « ni caduque, ni nouvelle car elle ne concerne pas une génération donnée ». On se demande comment le ministre des Anciens combattants se permet de parler au nom de l’Algérie, alors que les hautes autorités du pays ont sciemment, voire publiquement renoncé à cette exigence. En effet, le fameux projet de loi criminalisant le colonialisme français présenté en 2010 par un groupe de 25 députés, toutes tendances politiques confondues, à l’Assemblée populaire nationale a été bloqué. […]

Mais voilà que Belkhadem et Chérif Abbès l’exhument en ce 8 mai de mauvais souvenir. Le secrétaire général du Front de libération national FLN est allé jusqu’à ressortir le vocable « repentance » énergiquement rejeté en France pour sa connotation religieuse. Belkhadem a enfilé son costume de chef de parti pour dénoncer les « ignominies » commises par la France et qui sont selon lui « de nature à conduire leurs auteurs directement au Tribunal pénal international ». Mais pourquoi n’avait-il pas fait adopter ce projet de loi du temps où il était chef du gouvernement et patron de la majorité ?

C’est dire que ces énièmes sorties médiatiques sentent trop fort l’odeur de la diversion de la part de deux membres d’un gouvernement coupable d’avoir paralysé le pays par une gouvernance à l’à peu près.
Les Algériens, évidemment jaloux de leur révolution et pas du tout amnésiques face aux méfaits de la France ne sont pas pour autant dupes pour prendre au sérieux ces incantations conjoncturelles. Ils savent que les responsables qui glosent sur les crimes coloniaux sont les premiers à envoyer leurs rejetons dans les universités françaises et à aller se soigner dans les hôpitaux parisiens. Le duo Belkhadem- Chérif Abbès serait bien inspiré en revanche de faire la lumière sur le scandale des faux moudjahiddine qui ont noyauté l’appareil d’Etat. Pour le reste, c’est un discours à consommation interne qui ne trompe plus personne.