Histoire coloniale et postcoloniale

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Gilbert Meynier : Angelo Del Boca, “Italiani, brava gente ?”

vendredi 28 décembre 2012, par la rédaction

Comme l’actualité le montre – voir la polémique autour du monument d’hommage à Rodolfo Graziani – l’Italie n’a toujours pas affronté son passé colonial. Longtemps occultée par l’idée que les Italiens s’étaient dans l’ensemble comportés comme des « gens bien » (brava gente) [1], l’histoire des guerres de conquête italiennes en Afrique montre la brutalité avec laquelle elles furent conduites, leur lien étroit avec l’expansion de l’État national fondé par Cavour suivi du fascisme, et leur inscription dans la longue durée du rapport au Mezzogiorno.

Gilbert Meynier, professeur émérite à l’Université Nancy II, est un historien spécialiste de l’histoire de l’Algérie sous la domination française. À l’occasion de la parution du livre d’Angelo del Boca, Gilbert Meynier a écrit en mai 2006 l’article suivant qui fait une synthèse du passé colonial et fasciste de l’Italie [2].

Le récent livre d’Angelo Del Boca se présente comme une synthèse de tous les travaux antérieurs du premier historien de la colonisation italienne à avoir fait œuvre critique et dégagée des emprises du nationalisme et/ou du fascisme. Il est aussi le point d’orgue de son long combat pour l’histoire contre les personnalités et les forces politiques qui avaient intérêt à l’entraver. Mais Del Boca ne s’en tient pas à l’histoire de l’Italie outre-mer : en corrélation avec l’aventure coloniale italienne, il traite aussi d’aspects, quasiment ignorés en France, du Risorgimento et de l’histoire de l’unité, mais aussi de la première guerre mondiale des Italiens, et du fascisme – ce dernier, dans ses avatars coloniaux, mais pas seulement, plongeait ses origines dans tout le substrat idéologique et politique antérieur du nationalisme italien – ; pour aborder ensuite la chute du fascisme, les sombres jours de la République fasciste de Salò, et quelques épisodes mouvementés du régime républicain, dont celui des « années de plomb » est le plus connu ; aboutir enfin à la synthèse de bien des paramètres antérieurs sous le signe de la berlusconienne triomphante loi du marché.

Au vrai, l’itinéraire de Del Boca, même si l’essentiel de son œuvre traite de la colonisation et du colonialisme italien, ne se limite pas à l’histoire. Né en 1925 à Novara, fils d’une famille d’hôteliers du Val d’Ossola, dans le Nord du Piémont, il fut résistant dès l’adolescence, et jeune maquisard, notamment dans la région de Plaisance, avant de devenir journaliste. Il fut notamment chroniqueur à la Gazzetta del Popolo, et grand reporter en Algérie, puis en Afrique et au Moyen-Orient. Il interviewa Mitterrand lors de son voyage en Algérie au lendemain du 1er novembre 1954. Envoyé spécial, il fut le premier journaliste à parcourir l’Aurès de part en part à la fin de l’année. Son témoignage, superbement traduit par Georges Arnaud, parut sous le titre « Un envoyé spécial dans l’Aurès », dans Les Temps Modernes [3] un an plus tard. Il fut l’un des premiers à avoir été publié sur la « sale guerre » de 1954-1962.

Ce n’est qu’ultérieurement que, dans la voie tracée par son métier de journaliste – il fut rédacteur en chef du Giorno de 1968 à 1981 –, il devint historien à plein temps, et professeur à la faculté des Sciences politiques de Turin. Il fut pendant deux décennies président de l’Institut historique de la Résistance et de l’époque contemporaine de Plaisance, et directeur de la revue Studi Piacentini, avant de fonder en 2005 I Sentieri della ricerca, rivista di storia contemporanea, où travaille une équipe d’historiens, italiens et étrangers.

On doit à Del Boca des dizaines de volumes, parmi lesquels émergent notamment Gli Italiani in Africa orientale (4 vol., 1976-1984), Gli Italiani in Libia (2 vol., 1986-1988), Le Guerre coloniale del fascismo (1991), plus récemment un livre de souvenirs, Un testimonio scomodo (2000), mais sans oublier le plus petit, mais fameux I Gas di Mussoloni (1996), dans lequel il prouva, documents incontestables à l’appui, que la guerre de conquête de l’Éthiopie du fascisme avait été conduite dans la sauvagerie, notamment par le recours aux bombardements aériens systématiques aux gaz asphyxiants. Ce livre provoqua contre lui la levée de boucliers de tous les bien-pensants qui persistent à voir dans les Italiens rien d’autre que de braves gens, sensibles, pacifiques, humains, civilisés, et irrémédiablement vaccinés contre le racisme. On le verra, la réalité fut quelque peu différente.

Cela même si Del Boca ne verse jamais dans le manichéisme, même si l’Italie peut en effet s’honorer, aussi, d’avoir eu tels de ses fils pour dénoncer et combattre les ignominies perpétrées en son nom : tels militants politiques, bien sûr – Turati et Gramsci, pour ne citer qu’eux –, mais aussi tous ces officiers indignés par la sale besogne qui leur était prescrite, qui combattirent le système de violence où ils se mouvaient et témoignèrent pour l’enrayer. Le livre se termine sur une note d’espoir qui salue le professionnalisme de paix des soldats italiens envoyés en mission par l’ONU – jusque dans ces Balkans même, cadre de tant de tristes exploits de leurs devanciers fascistes ; et qui rend hommage à l’abnégation de ces corps de volontaires italiens, dont l’engagement et les actions humanitaires (ambulances, aide aux démunis, aux malades et aux handicapés, rattrapage scolaire, soutien aux immigrés...) forment l’heureux contre-pied des brutales vulgarités du système édifié sous l’impulsion du Cavaliere.

La véritable histoire de l’entreprise coloniale italienne à laquelle s’est attelé depuis plus de trois décennies Del Boca contraste avec celle encore largement produite dans la deuxième moitié du XXe siècle, émanant d’historiens pour la plupart nationalistes/colonialistes, quand ils n’étaient pas de sympathies et d’ancrage originels fascistes. De ce point de vue, c’est avec un décalage de presque deux générations par rapport aux œuvres pionnières d’un Charles-André Julien en France, par exemple, que s’écrit maintenant une histoire digne de ce nom de la colonisation et du colonialisme italiens. Et, dans le chemin tracé par Del Boca, il y a toute une pléiade d’historiens plus jeunes, comme Giorgio Rochat ou Nicola Labanca.

Soit par exemple, après le débarquement en baie d’Assab en 1870 et l’installation en Somalie, la conquête de l’Érythrée intérieure, entreprise suite au débarquement de Massaoua en 1885, au moment du scramble for Africa. Y fut conduite une guerre coloniale typée, avec ses considérations normatives sur les races inférieures, avec ses massacres de masse, sa justice expéditive et ses exécutions sommaires que ne contribua pas peu à réfréner le massacre d’une colonne italienne à Dogali, début 1887. Sur ce territoire de 200 000 habitants, furent ouverts pas moins de sept pénitenciers de tentes et de paillotes. Le plus grand, celui de Nocra, sur les îles Dahalak, enfermait dès 1882 un millier de détenus. Dans cet « enfer de Nocra », les prisonniers mouraient d’insolation, de soif, de faim.

Par ailleurs, une convention italo-britannique avait été signée pour venir à bout de la traite des esclaves. En fait, rien ne fut entrepris contre l’esclavage, s’il n’y en eut pas, même, un certain renforcement, couvert par une bonne conscience civilisatrice. Pour un témoin, l’explorateur Robecchi, il était avéré que les Italiens entretenaient, au moins, l’esclavage, quand ils ne le développaient pas. Et pourtant, on apprit longtemps dans les écoles italiennes que les Italiens s’étaient chargé du devoir sacré d’extirper l’esclavage. Et l’Érythrée servit de cadre majeur à la construction nationale du mythe de l’ « Italiano buono », dont, in situ, le capitaine-explorateur Vittorio Bottego fut l’antithèse et le désaveu. Massacreur et dévastateur sans vergogne, il fut longtemps révéré en Italie à l’égal d’un héros.

Soit aussi un cas plus ponctuel : celui de l’intervention italienne, aux côtés d’autres contingents européens, en Chine, contre les Boxers (que les Chinois dénomment « la guerre des poings de justice »). Dans les zones qui leur furent attribuées, les redresseurs de tort italiens firent régner un ordre musclé. Ils firent la chasse aux Chinois, ils massacrèrent sans compter, ils incendièrent et pillèrent des villages – l’incendie du village de Tu Liu est resté longtemps dans les mémoires ; cela contre l’idéologie nationale italienne qui répandait le mythe selon lequel, en Chine, les Italiens n’avaient pas participé aux massacres. Pour Del Boca, « la seule différence avec les soldats des autres contingents était que ces derniers n’avaient pas le problème d’apparaître comme de braves gens » (brava gente).

On sait que la politique d’expansion en Afrique connut un coup d’arrêt après la défaite militaire d’Adoua en 1896, devant l’armée éthiopienne, et qu’elle mit fin au long ministère du Sicilien, nationaliste de gauche et impérialiste, Francesco Crispi. Mais les prurits de conquête n’en démangèrent que mieux les nationalistes. Toute une mythologie expansionniste se mit à célébrer la Quarta sponda (le quatrième rivage : celui des Syrtes, après les trois autres : l’adriatique, l’ionien, le thyrénien), de Enrico Corradini à Giuseppe Bevione, et l’ora di Tripoli (l’or de Tripoli) qui dessinait un nouvel eldorado libyen. D’Annunzio composa les Canzoni della gesta d’oltremare (Chansons de la geste d’Outre-mer). Tout un courant poussa à se hausser au niveau des grands Européens qui avaient injustement méprisé l’Italie : ce fut La Grande proletaria si è mossa (la grande prolétaire s’est mise en mouvement), de Giovanni Pascoli. Des fractions du mouvement ouvrier se convertirent à un impérialisme colonial qui permettrait de caser des prolétaires italiens sur des terres vierges.

Pourtant, le président du conseil de 1911, le Piémontais Giovanni Giolitti, était a priori l’un des moins disposé à se lancer dans des aventures coloniales. Il y exhorta, pourtant, avec des accents dignes d’un Corradini. C’est que, pour Giolitti, la conquête de la Tripolitaine constituait un dérivatif pour des problèmes bien internes, et pour des ambitions européennes frustrées – celle de l’irrédentisme et celle des Balkans. Et, de Tripoli, le consul Carlo Galli n’assurait-il pas que, pour se libérer de l’oppression turque, les Libyens accueilleraient avec joie les Italiens ?

En fait, dès l’arrivée des conquérants, la révolte flamba. Dans l’oasis de Charat Chat, le 23 octobre 1911, elle fit 500 morts italiens. En représailles de quoi, selon les sources, de 1 000 à 4 000 Libyens furent tués. S’installa partout dès lors la loi des exécutions sommaires et des massacres, la règle des déportations, et à Tripoli, le spectacle du gibet de la place du Pain. Avant la fin de l’année 1911, il y eut 4 000 déportations, entre autres aux îles Tremiti, en mer Adriatique. Près de 20% des déportés moururent dans les trois mois suivant leur internement dans les camps de concentration. Sur environ 600 déportés aux îles Tremiti, 198 – soit le tiers – mourut dans les huit mois, parmi lesquels nombre de femmes et d’enfants. Partout résonnèrent dans la gent nationaliste italienne des éloges de la force de tonalité préfasciste. Alors que s’amorçait contre le grand Sanûsiyy la conquête de la Cyrénaïque, Filippo Turati, dans un discours célèbre, dénonça à la Chambre l’horreur des exécutions sommaires : « Je me demande si nous sommes en Italie et si le Gouvernement sait qu’un certain Cesare Beccaria est né en Italie. »

La conquête n’était pour l’heure pas pourtant destinée à progresser : le 28 novembre 1914, ce fut le coup de main des insurgés qui détruisit la garnison italienne de Gara Sebha. Ce fut le début de ce que l’histoire coloniale classique a dénommé « la grande révolte arabe ». Malgré des combats sanglants, où les pertes italiennes furent, entre les morts et les prisonniers, de près de 5 000 hommes, malgré une répression sanguinaire qui fit sans doute davantage encore de victimes, en quelques mois, les Italiens finirent par ne plus tenir que Tripoli et quelques places. Pour arriver à bout de l’occupation intégrale de la Quarta Sponda, « il faudra, en 17 ans, l’anéantissement au combat et dans les camps de concentration d’un huitième de la population libyenne ». De fait, la résistance libyenne dura jusqu’en 1932. Mais, dès 1915, le lieutenant-colonel Gherardo Pàntano écrivait : « Nous nous vengeons sur les Arabes de nos erreurs, de nos retraites, des échecs subis ici et là [...], nous nous soulageons des humiliations subies en humiliant les faibles, les sans armes. » Déjà, Pàntano avait saisi l’un des ressorts les plus déterminants de la violence coloniale : la projection sur des tiers innocents de ses propres violences et de ses propres traumatismes.

Sur un plan personnel, celui du pouvoir contrarié, n’est-ce pas là l’origine de la violence que déchaîna le gouverneur De Vecchi contre les foyers rebelles du nord de la Somalie ? Mussolini, alors porte-parole des anciens combattants et inspirateur des arditi, avait pour proche dans le sérail fasciste originel, Cesare Maria De Vecchi, un des quadrumviri de la Marche sur Rome. Disgracié, relégué comme petit proconsul en Somalie, il se vengea sur les Somaliens dans la brutalité et dans le sang. Pour répondre, en 1926, à la révolte conduite par le chef Mohammed Nour, il procéda à la mobilisation répressive des colons italiens en troupes de choc fascistes, dont une des réalisations fut l’exécution d’un véritable carnage dans la mosquée d’El Haji, un des chefs d’œuvre de la férocité coloniale. Avec, pour avenir pour les populations, les camps et le travail forcé (le « schiavismo bianco » ; l’esclavagisme blanc) et l’enchaînement des famines provoquées. Après son départ de Somalie en 1928, il y resta célèbre sous le nom de « boucher des Somaliens. » En 1932, dans un pays qui comptait à peine un million d’habitants, 60 000 supplémentaires périrent, victimes d’une famine délibérément organisée.

La Somalie eut De Vecchi, la Libye eut Volpi, Badoglio et surtout Graziani. Del Boca a intitulé le chapitre traitant de la reconquête fasciste de la Libye : « Solouch comme Auschwitz », même si ce qu’il décrit ressemblerait plutôt à Buchenwald ou Mautauhausen. Rodolfo Graziani, vrai officier fasciste, qui fut gouverneur général de Cyrénaïque, avait commencé sa carrière libyenne comme bras droit militaire du compte Volpi, gouverneur de Tripolitaine. Détenteur d’une pseudo immense culture dont il se prévalait, celui qui s’autoproclamait le « moderne Scipion l’Africain » procéda dans les années vingt à la reconquête de la Tripolitaine, du jabal Nefusa, de Tarhuna, en passant par le Garian, bien qu’il fût, à Tagrift, début 1928, à deux doigts d’être encerclé et défait par les insurgés. La révolte de la Tripolitaine ayant flambé en 1929, il fut chargé d’en venir à bout. Il y parvint en un an, avec des moyens relativement importants, à coups de bombardements massifs, de massacres impitoyables, suivis d’exodes de populations. La reconquête du Fezzan fut entreprise. Sa capitale, Murzuk, tomba début 1931 avant que la région ne soit écrasée sous un déluge de bombes.

L’ancien chef d’état-major Pietro Badoglio avait été nommé gouverneur de Libye en 1928 – il y resta jusqu’en 1933. Ce fut sous ses ordres que Graziani, gouverneur de Cyrénaïque, fut chargé de sa conquête. Il y trouva comme adversaire la haute figure d’Omar al-Mukhtar qui, malgré son grand âge, fut l’âme de la résistance – ce qui n’empêche pas Graziani, dans ses mémoires de dévaloriser ce grand résistant en vieux fanatique. Sous ses directives, furent organisés des regroupements de population – un avant-goût de la guerre de reconquête coloniale française en Algérie cinq lustres plus tard – et des déportations massives.

Badoglio avait donné ordre de déporter 100 000 personnes – et de fait, près de 100 000 furent déportées, soit la moitié de la population de la Cyrénaïque : une statistique apprend que, en 1931, il y avait 78 313 détenus dans sept camps de concentration et 12 448 dans quelques camps mineurs, soit 90 716. Il y eut en quatre ans diminution de 30% de la population de la Cyrénaïque, cela à coups de bombardements et de fusillades massives de la population civile – les ordres étaient de ne pas faire de prisonniers –, de déportation dans d’énormes camps où la mortalité fut au total de 40%. Autre réalisation laissant présager les méthodes françaises en Algérie à partir de 1957, l’électricité en moins : l’édification d’un barrage grillagé de 270 km de long le long de la frontière orientale de la Libye.

Omar al-Mukhtar fut finalement capturé en septembre 1931. Après un interrogatoire conduit par Graziani en personne, le 16 septembre, il fut pendu publiquement devant une foule amassée de 20 000 personnes. Le film Le lion du désert, qui retrace l’action du résistant libyen, du cinéaste syro-américain Mustapha Akkad, sortit sur les écrans en 1979. Il fut interdit en Italie – tout comme La bataille d’Alger de Pontecorvo l’avait été auparavant en France. Aujourd’hui encore, la projection du Lion du désert n’est tolérée, presque clandestinement, que dans quelques ciné-clubs confidentiels.

Restait, obsessionnelle pour le fascisme, une revanche à prendre : en Éthiopie, celle d’Adoua. Mussolini accomplit de fait la vengeance en ne lésinant par sur les moyens humains (il y eut jusqu’à 500 000 soldats italiens en Ethiopie, sous le commandement, notamment, de Badoglio) et matériels, notamment en procédant aux bombardement aériens systématiques aux gaz asphyxiants qui faisaient tomber « una pioggia di iprite » (une pluie d’ypérite).

A la conquête, Mussolini renonça provisoirement dans les années vingt, le temps de reconquérir la Libye, et en ayant recours à des expédients trompeurs comme le traité d’amitié de 1928 avec le Négus. On sait que ce fut l’incident frontalier, préfabriqué par les services italiens, de Oual Oual, fin 1934, qui servit de prétexte à l’invasion de l’Éthiopie en octobre 1935. Au ressentiment remâché contre un partage du gâteau colonial qui avait exclu l’Italie, s’ajoutait le culte de la force armée si pesant chez les fascistes : il fallait une vraie guerre, capable d’éprouver « l’Italien nouveau » – thème récurrent de l’imaginaire fasciste.

Parmi les quatre témoins ayant laissé des mémoires de leur expérience éthiopienne cités par Del Boca, il y eut un fils de Mussolini, Vittorio (son frère Bruno y était aussi soldat, ainsi que le propre gendre Galeazzo Ciano, « le comte Ciano »), Alessandro Pavolini, le hiérarque toscan fasciste obsédé par « la chasse à l’Abyssin », Giuseppe Bottai, d’une tout autre ampleur de vue celui-là, enfin le futur prince du journalisme italien de la deuxième moitié du XXe siècle, Indro Montanelli, qui fut rédacteur au Corriere della Sera et fut le fondateur du Giornale. Tous ont en commun, dans leurs textes respectifs, d’exalter la guerre et de mépriser l’adversaire, tout comme le faisaient trois quarts de siècles plus tôt, à l’endroit des Napolitains, et des Méridionaux en Général, les officiers piémontais partis à la conquête du royaume de Naples. Tous taisent les destructions massives, les exodes de populations, les massacres et les exterminations au moyen de milliers de bombes à gaz C 500 T, conçues pour exploser à 250 mètres du sol afin d’y précipiter l’ypérite.

Par ailleurs, dans l’armée italienne, figuraient des Libyens, musulmans qui projetèrent leur vengeance sur des victimes que les Italiens leur avaient à l’envi présentées comme des chrétiens responsables du malheur de leur peuple. En mai 1936, succéda à Badoglio Graziani, nommé vice-roi d’Éthiopie. L’ampleur des massacres commis par les Libyens était telle que, pour la freiner quelque peu, Graziani offrit une prime de 1 000 lires pour chaque patriote éthiopien ramené vivant prisonnier.

L’Éthiopie était une affaire que le duce avait personnellement prise en mains, et c’est lui en personne qui avait donné l’ordre cruel des bombardements chimiques. Dans les écrits des quatre témoins fascistes cités ci-dessus, on l’a dit, silence sur les gaz. Dans la deuxième moitié du XXe siècle, couronné de son aura de grand journaliste, Indro Montanelli conduisit le chœur des négationnistes italiens, dressés, dans une âpre polémique, contre les assertions de son confrère journaliste et adversaire Angelo Del Boca. Ce n’est qu’en 1996 – année de la parution de I gas di Mussolini – que, acculé par l’avalanche des preuves fournies, Montanelli dut finalement reconnaître publiquement, 60 ans après les faits : « Les documents me donnent tort. »

Pressé d’en finir, Mussolini ordonna à Graziani : « Tous les rebelles faits prisonniers doivent être passés par les armes » ; et, « pour en finir avec les rebelles, comme dans le cas d’Ancober, utiliser les gaz. » Des milliers de villages éthiopiens furent rasés par le feu, les résistants exterminés, les chefs éthiopiens systématiquement fusillés, avec pour ordre précis de tuer tout spécialement l’élite des jeunes, en particulier celle des diplômés issus d’écoles et d’universités françaises. A ce prix, en mars 1937, l’empire éthiopien était entièrement occupé. Mais la résistance éthiopienne ne désarma pas. Le 19 février, à Addis Abeba, un attentat fut organisé contre Graziani, qui fit sept morts et 50 blessés, mais d’où le « vice-roi » échappa. Fut notamment mis en cause Semeon Adefres, qui appartenait à cette élite éthiopienne particulièrement visée. Arrêté, il fut torturé à mort. Son corps repose aujourd’hui dans l’église Saint Pierre et Paul d’Addis Abeba. Du 19 au 21 février, en trois jours donc, Addis Abeba fut la proie d’une répression sauvage, à coups de massacres aveugles, d’exécutions sommaires et d’incendies de quartiers entiers arrosés d’essence. L’église Saint Georges fut incendiée. Bilan selon les sources : d’un minimum de 1 400 morts à un maximum de 30 000.

Les déportations et les exécutions sommaires furent massives. Du 19 février au 3 août, Graziani lui-même comptabilisa en Éthiopie 1918 exécutions sommaires, soit plus de dix par jour. Mais, de février à mai seulement, au témoignage du colonel des carabiniers Azolino Hazon, il y en aurait eu 2 509, soit près de 25 par jour, de gens généralement arrêtés sans aucune preuve, au gré des rafles et des ratissages. Une cible particulièrement visée fut le clergé christiano-copte. La vaste cité conventuelle de Debrà Libanòs fut soupçonnée d’avoir partie liée avec les insurgés. Ordre fut donné d’en exterminer les occupants. Officiellement, il y eut 320 moines et 442 fidèles fusillés ; mais le total s’éleva plus vraisemblablement de 1 400 à 2 000 victimes. En août 1937, une grande révolte se déclara dans le Lasta, organisée par un ancien gouverneur du Négus, Hailù Chebeddè. Elle fut réprimée impitoyablement. Hailù Chebeddè fut décapité et sa tête exposée sur la place des marchés de Socotà, puis de Quoram.

Graziani fut alors remplacé par Amédée de Savoie, duc d’Aoste, qui était, il est vrai, un personnage d’une autre épaisseur ; Graziani, dont l’historien peut faire sans hésitation, avec De Vecchi et Badoglio, le digne équivalent des Bugeaud, Saint Arnaud et Pélissier de la conquête de l’Algérie. Ce qui n’empêche pas, aujourd’hui encore, qu’il reste vénéré à l’égal d’un saint dans son village natal piémontais de Filettino.

Quand on mesure, à la lecture de Del Boca, tous les traumatismes subis, tant par la Libye que par l’Éthiopie ou l’Érythrée et la Somalie, on comprendra mieux combien la sédimentation des violences subies a pu déboucher sur des régimes nationalistes et révolutionnaires impitoyables tels que ceux de Kadhafi ou de Mengistu, et tracer la voie aux horreurs erratiques de la Somalie des années 1990. La dénonciation des atrocités italiennes fut énoncée à plusieurs reprises par le colonel Kadhafi, comme dans ce discours du 7 octobre 1975 célébrant l’expulsion des Italiens, et où il rappela les massacres commis par les envahisseurs dans le village d’Al Agheïla : « Ce que l’Italie a commis dans la localité d’Al Aghjeïla représente aujourd’hui une leçon historique pour l’humanité et un exemple tragique d’agression, de brutalité et de barbarie. Cela reflète l’arrogance des forts quand ils agressent les peuples pauvres et faibles. » Et Del Boca de commenter : « Muammar Kadhafi n’exagérait pas. »

Les Balkans furent la dernière région à avoir eu affaire aux entreprises de conquête italiennes. Y furent engagés pas moins de 650 000 hommes pendant la IIe guerre mondiale. L’enquête de Del Boca concerne cependant la seule Slovénie, plus précisément la province de Ljubljana. Les populations slaves étaient considérées par le pouvoir italien à peine un degré au-dessus des africaines. Et, dès que les révoltes se déclarèrent, la répression fut immédiate et inexorable, ainsi qu’en témoignent les rapports présentés à la commission des crimes de guerre de l’ONU à Londres, et, récemment, le travail impartial d’une commission de 14 historiens italiens et slovènes sur la période noire allant de l’automne 1943 à l’été 1945.

Il en ressort que, dès le début, fut entamée la purification ethnique de plusieurs dizaines de milliers de Slovènes, à coup d’exécutions massives d’otages et de prisonniers. Systématiques furent les pillages et l’incendie de milliers de maisons, sans pitié la traque des maquis et les ratissages. Sur un simple soupçon, des chefs de villages furent jetés une pierre au cou dans le lac Tana. Dans un premier temps, à la fin de l’ère fasciste (1940-43) fut entreprise la déportation vers des camps de concentration de 35 000 personnes, soit le dixième de la population de la province de Ljubljana. Au seul camp de Arbe (Rab, sur la côte dalmate), plus de 4 500 personnes moururent de faim. De l’automne 1943 à l’été 1945, soit la période de la république fasciste de Salò, les 14 historiens cités estiment qu’il y eut 30 000 déportés supplémentaires.

Il suffit, même, de donner la parole à tels chefs militaires : pour un Robotti, ce fut un « génocide culturel », pour Grazioti, une « purification ethnique. » D’après les spécialistes de l’univers concentrationnaire fasciste, Carlo Spartaco Capogreco, chaque détenu ne disposait que de 900 à 1 000 calories par jour : c’étaient là des conditions semblables à celles de Buchenwald, voire pire encore peut-être. Le traumatisme slovène, fatalement, aboutit à l’été 1945 à un retour de bâton : les vengeances cruelles, les horreurs des massacres et des noyades furent légions. Pour autant, eut longtemps cours en Italie l’idée reçue de l’innocence des Italiens, par exemple la fable selon laquelle les Slovènes n’auraient pas été déportés dans les camps, mais qu’ils auraient été des internés à titre volontaire, bien contents de trouver un refuge pour échapper aux méchants communistes. Et encore, on ne sait pas tout : aussi bien concernant les interventions italiennes dans les Balkans qu’en Afrique, Del Boca n’a étudié qu’une partie des faits. Nombre d’autres attendent, en l’absence de documents, d’être relatés.

Après la guerre, l’Italie républicaine ne répondit pas aux demandes de la commission des crimes de guerre de l’ONU. Le président du conseil démocrate-chrétien Alcide De Gasperi, salué en Europe comme l’incarnation d’une Italie nouvelle, et futur président de la CECA, ne fut jamais inquiété d’avoir ainsi traîné les pieds. Le chef d’état-major fasciste, Mario Roatta, garda un temps sa charge après la chute de Mussolini. Les criminels de guerre italiens furent couverts et protégés, voire blanchis à coups d’amnisties massives. L’Italie ne se résolut pas vraiment à demander des comptes aux criminels nazis de peur que cela ne se retourne contre ses propre criminels.

Mais là, on est déjà dans l’histoire italo-italienne, celle des combats fratricides qui émaillèrent l’histoire de l’Italie depuis le Risorgimento et l’unité, mais qui se déroulèrent en alternance avec les sombres épisodes coloniaux : l’historien doit remarquer que, dans ces 160 ans d’histoire, les phases de violence coloniales prirent, pour les Italiens, le relais des violences internes. Au-delà de l’alternance, il y eut corrélation : les brutalités coloniales furent en effet structurellement liés aux règlements de compte italo-italiens.

Il n’était pas besoin, au milieu du XIXe siècle, d’aller en Afrique pour trouver la misère, le mépris et l’injustice sociale, voire la léthargie et l’analphabétisme massif. Les jugements dévalorisants sur les italiens émis par des voyageurs européens – de Montesquieu à René Bazin, en passant par Arthur Young, Stendhal, et même un féru d’Italie comme Goethe, – l’indiquent. Ils sont corroborés par nombre d’observations critiques parallèles faites par les Italiens eux-mêmes, de Beccaria à Pisacane, en passant par des têtes du Risorgimento comme Mazzini et Gioberti, sans oublier ce qu’a écrit Leopardi dans l’œuvre majeure qu’est Zibaldone. Étaient dénoncés l’étouffante pesanteur cléricale, les latifuundie, la misère, l’analphabétisme, les maladies de pauvres : dans la vitrine développée de l’Italie d’aujourd’hui, la Lombardie, la pellagre – maladie des mangeurs de maïs – était un fléau généralisé. Âgé d’à peine 4 ans, au lendemain de la libération, l’auteur des ces lignes, lors de vacances épanouies dans le terroir briançonnais paternel, découvrit dans tels villages du Piémont qu’existaient encore quelques enfants à n’avoir pas de chaussures – c’est là un souvenir d’enfance indélébile. Les parents italiens, vivant de l’autre côté du Montgenèvre, étaient plus ou moins considérés comme des cousins pas de chance.

On connaît la formule : l’unité politique réalisée, il restait à « faire les Italiens », des Italiens qui, en 1860, n’étaient que 2% à parler l’italien. Ce fut sous le signe de la fierté nationale à acquérir que fut entreprise l’éducation, nationale au vrai du sens du terme. Le livre qui fut considéré comme l’équivalent italien d’édification patriotique du Tour de la France par deux enfants, fut Cuore (traduit en français sous le titre de Grand Cœur), de l’officier Edmundo De Amicis. Les saines vertus qui y sont célébrées – l’honnêteté, la droiture, la camaraderie, la fierté... – ne peuvent faire oublier que Cuore était sous-tendu par un moralisme militaire dont le fascisme fut peu après une mise en pratique roborative, grandiloquente et brutale, comme en témoignent l’organisation du samedi fasciste et la célébration permanente du modèle de l’Italien-soldat.

L’éducation nationale post-unitaire eut comme aliment de toujours de grosses dépenses militaires et comme toile de fond une inexorable succession de défaites militaires. En somme, l’Italien idéal, c’était toujours la victoire espérée, mais la réalité, c’était souvent la frustration devant sa non-réalisation. Pourtant, l’Italien nouveau du fascisme se devait de voler de victoire en victoire. Ces victoires, sur les théâtres d’opérations extérieurs, étaient, aussi, inconsciemment destinées à projeter sur des tiers infériorisés tout un matelas d’insuffisances, de ressentiments et de violences bel et bien sui generis. Destiné à asseoir l’idéologie compensatoire d’infériorités ressenties et de contentieux internes mal cicatrisés, fut ainsi produit le fameux mythe national de l’ « Italien bon » (Italiano buono). « Les Italiens, de braves gens » (Italiani, brava gente) : dans cette assertion, s’entremêlent sentiment d’infériorité et prétention à la supériorité. Au vrai, l’unité italienne fut bien réalisée au moyen d’une conquête militaire sanglante qui traumatisa un peuple souffrant de faiblesse de son identité nationale, et où il y avait, davantage que de citoyens, des sujets – sans, naturellement, compter les sujets de mécontentement.

La « guerre contre le brigandage » (guerra al brigantaggio) recouvre la réalité d’une conquête militaire sanglante, celle du royaume de Naples après la chute des Bourbons, conjointement par les troupes de Garibaldi depuis le Sud et par l’armée piémontaise depuis le Nord ; mais on sait que Garibaldi disparut vite de la scène méridionale alors que, en 1863, le chiffre des troupes piémontaises atteignait 116 000 soldats. Pour Del Boca, ce fut « une guerre sans règles et sans honneur », « une guerre de type colonial » : à Naples, le général Enrico Cialdini, le Bugeaud piémontais du Mezzogiorno, s’écria : « Ici, c’est l’Afrique, ce n’est pas l’Italie. Les bédouins, en comparaison de ces cul-terreux (cafoni) sont lait et miel. » Si l’on en croit Gramsci, observateur pénétrant de la réalité de l’unité italienne, « les méridionaux [étaient] biologiquement des êtres inférieurs, des semi-barbares ou des barbares complets. »

A coups de destructions de villages, de massacres, d’exécutions massives, de mise en scènes macabres destinées à frapper les gens de terreur, fut conduite une guerre inégale contre une révolte populaire de paysans sans terres, commodément traités de « brigands » méprisés, qui furent rejoints par les soldats de l’armée de ces Bourbons qui avaient trouvé refuge au Vatican. Contre eux, sur le terrain, opéra brutalement l’alliance du capitalisme du Nord et des latifundiaires du Sud, qui fut l’alpha et l’oméga de « l’unité. » En août 1861, le paroxysme de la répression fut sans doute atteint avec la destruction des deux villages de Pontelandolfo et de Casalduni – véritables Oradour du Bénévent. Par l’incendie et le massacre , il y eut plusieurs centaines de morts, dont nombre de gens brûlés vifs.

Une loi d’exception, la loi Pica, déféra les gens arrêtés sur simple présomption aux tribunaux militaires et les envoya aux pelotons d’exécution. Il y eut au moins 10 000 révoltés tués, sur lesquels plus de la moitié durent être fusillés ; cela sans compter les 20 000 morts de l’armée bourbonne défaite, sans compter les 10 000 déportés, notamment au sinistre, et glacé bagne alpin de Fenestrelle, dans le val Cluson (val Chisone) – haut lieu des Jeux Olympiques d’hiver de 2006 –, où ils moururent comme des mouches, de froid, de faim, de maladie. Ces « brigands » n’étaient certes pas toujours des enfants de chœur, mais ils luttaient contre l’envahisseur tout en se révoltant contre leur misère. La répression de l’insurrection connut son paroxysme en 1861 mais elle dura en certains points jusqu’en 1865, voire de manière sporadique jusqu’en 1870.

En épilogue, l’histoire sainte nationale, officielle, italienne a construit à ce propos la légende des Italiens « bons », venus libérer leurs frères du Sud contre les « brigands » : de même, ultérieurement, les bons Italiens furent censé venir libérer les Africains de leur servitude : c’était un mythe analogue qui avait servi aux Français à légitimer la conquête de l’Algérie.. En fait, la vérité gît « dans « les trous de la mémoire collective » (Gramsci), dans la salissure par les vainqueurs des « vaincus du Risorgimento » (Gigi di Fiore). Et l’on ne comprendrait pas les vagues massives consécutives de départ du Mezzogiorno pour l’Amérique si l’on ne les mettait pas en relations avec le traumatisme subi par l’écrasement de la révolte, la misère et le désespoir.

Autre épisode, peu connu en France, d’une fracture italo-italienne : la guerre de 1915-1918, entreprise sous les auspices de la guerre patriotique alors qu’il est avéré que le peuple italien ne voulait pas la guerre. A la direction des opérations, doté de pouvoirs sans équivalents dans aucun des autres États belligérants, le généralissime piémontais Luigi Cadorna, froid, insensible, sans pitié ; une manière de Mangin piémontais, mais un Mangin qui aurait été un quasi-dictateur. Responsable, par ses fautes et son incurie militaire foncière, de l’effroyable situation de l’armée italienne, Cadorna sut opportunément faire diversion, notamment en désignant comme bouc émissaire le général Antonio Miani pour les désastres libyens de 1914-1915.

Sur le front, ce furent à longueur de jours les recours massifs aux pelotons d’exécution et aux décimations – au prorata du nombre des soldats engagés, le haut commandement italien fut en Europe le champion des exécutions sommaires. La haine pour Cadorna fut partagée par tous les soldats italiens. Le père de l’auteur de ces lignes lui a transmis une chanson provenant de la mémoire familiale : « Il general’ Cadorna mangia le buon’ bistecche /Ma il povero soldato mangia castagne secche » (le général Cadorne mange les bons beefsteacks /Mais le pauvre soldat mange des châtaignes sèches). Selon un témoin cité par Del Boca, « Cadorna : lui était notre véritable ennemi. Pas les Autrichiens. » Des civils slovènes furent fusillés en nombre sur le front de l’Isonzo. Il y eut l’enfer de Gorizia (« Ô Gorizia, tu sei maledetta ! » (O Gorizia, toi tu es maudite !) et les incroyables horreurs de l’Isonzo, par exemple ce téléphérique de la mort desservant le front, qui charriait cadavres et blessés déchiquetés – de haut en bas – en échange d’approvisionnements – de bas en haut. Des prisons pour soldats aux rétorsions en tous genres, de fusillades sommaires en décimations, le comble de l’horreur fut atteint lors du désastre de Caporetto à l’automne 1917, à l’issue duquel, tout de même, Cadorna fut remplacé par le général napolitain Armando Diaz. C’est lui qui allait conduire l’armée italienne aux victoires des trois batailles de la Piave et à celle, finale, de Vittorio Veneto. Fin 1917, il y avait 600 000 soldats italiens prisonniers, dans l’empire d’Autriche surtout, dont 100 000 moururent de maladie, et surtout de faim : à la différence des autres États européens qui mirent leur point d’honneur à aider leurs prisonniers, l’État italien, cédant aux instances de Cadorna, leur refusa le moindre secours, cela afin de les dissuader de se laisser faire prisonniers. Pour Del Boca, le gouvernement italien fit même son possible pour « saboter l’œuvre de la Croix rouge et les aides aux familles. »

Pendant la IIe guerre, 600 000 soldats italiens avaient été envoyés dans des camps de concentration nazis – seulement 15 000 avaient adhéré à la république fasciste de Salò. Cette dernière passa ses 600 jours de vie, dans une violence extrême, à mâter la Résistance. Dans un tel climat, il y eut aussi, c’est vrai, des affrontements sanglants entre partisans relevant d’obédiences politiques opposées – entre autres notamment le massacre de 19 résistants et d’une femme en février 1945 à Porzùs, en Frioul. Et la libération même comporta son lot de représailles : il y eut de 10 000 à 30 000 victimes de l’épuration, soit plutôt moins que le bilan français correspondant pour la même période. En Émilie-Romagne, notamment, en réponse aux assassinats fascistes, il y eut des propriétaires terriens et des prêtres liquidés. Ajoutons enfin que, pour la Résistance, les alliés furent vus comme un frein à la libération totale. Frustrés, les résistants virent par centaines des criminels de guerre finalement relâchés et graciés, à commencer par Roatta, Badoglio et Graziani, ou s’ils furent un bref temps inquiétés, ce ne fut pas pour leur rôle dans les guerres du fascisme, mais pour leur longue compromission politique avec le fascisme.

D’où des refoulements et des ressentiments qui furent la toile de fond de la République et annoncèrent bien des combats politiques ultérieurs, bien des violences enfouies étant vouées à exploser avec le come-back agressif des néo-fascistes et le gauchisme violent des années 70 et 80 du XXe siècle. On a vu que le fascisme avait trouvé sa clientèle parmi les rescapés meurtris du front de l’Isonzo : le nationalisme pré-fasciste de l’Italie poussa à la guerre, et sans la guerre, à la fois repoussoir pour les Italiens, et aune de leur fierté selon l’idéologie nationaliste, le fascisme ne se serait pas installé.

Par delà le fascisme, l’épilogue final, ce furent le boom du miracle économique centré sur le triangle industriel et la construction du régime républicain. Mais cette évolution ne fut pas sans à-coups. Il y eut la crise de 1964, où le régime échappa de peu à un coup d’état militaire. Entre les violences néo-fascistes comme l’attentat meurtrier de Bologne et les violences d’extrême-gauche des années de plomb – le meurtre d’Aldo Moro notamment –, il y eut, de 1969 à 1987, 491 morts et 1 181 blessés. Autres temps forts du malaise : la découverte de la loge P2, la liquidation des symboles de la lutte anti-maffia (Carlo-Alberto Dalla Chiesa, Giovanni Falcone, Paolo Borsellino) et le sursaut des juges conduisant l’opération « mani pulite » (mains propres). S’y greffa l’ascension de Berlusconi, puis son accession au pouvoir, non sans ratissages, aussi bien de néo-fascistes new-look que de la grotesque Lega (la Ligue du Nord anti-méridionale), avec toujours pour argument un anticommunisme d’autant plus compulsif que le communisme de guerre froide n’existe plus, et qu’il n’est plus désormais qu’un sujet rhétorique apte à être brandi en épouvantail devant les électeurs. Pour Del Boca, cette fin (provisoire) de l’histoire peut se résumer par la formule si belle qu’elle pourrait être berlusconienne : (« Tutti ricci, tutti felici, tutti anti-communisti ! » : » (tous riches, tous heureux, tous anticommunistes !).

Au total, les conquêtes coloniales italiennes, les horreurs, le racisme et la discrimination auxquelles elles donnèrent lieu, furent certes pour partie le produit d’un capitalisme expansionniste (qu’on songe à l’installation à Assab en 1870 de la compagnie de navigation Rubbatino), mais elles furent aussi la projection sur des tiers innocents infériorisés de violences, de traumatismes et de frustrations qui constituent le tréfonds de l’histoire italo-italienne. Ce type de constat est sans doute, plausiblement, valable pour d’autres cas de colonialismes et de conquêtes coloniales – les Français, eux aussi, avaient au moment de la conquête de l’Algérie, puis des conquêtes coloniales du XIXe siècle, un lourd passé de violences franco-françaises sédimentées dans leur inconscient, ne serait-ce que, sept siècles auparavant la sanglante conquête de son Midi par les Capétiens, la « guerre de cent ans », les guerres de religion, la Saint Barthélemy, la répression des Camisards, la guerre de Vendée et les soubresauts de la Révolution, la répression de juin 1848, celle de la Commune... Le fait que furent à l’œuvre dans la péninsule un véritable colonialisme anti-méridional, et une cruelle guerre de conquête de type colonial dans la réalisation de ce que les manuels français dénommaient pieusement naguère « l’unité italienne », par sympathie structurelle à l’égard d’un nationalisme européen voisin, cela est généralement méconnu des Français.

Ces derniers ignorent, communément, l’italien, et ne connaissent souvent de l’Italie que les images stéréotypées construites ordinairement au gré de leurs divagations touristiques : celles-là même qui sont conformes à l’idéologie nationaliste italienne ordinaire, soucieuse de célébrer une Italie de cartes postales peuplée d’Italiens idéalisés. On peut à juste titre rendre hommage au génie italien en construisant une histoire ligne de faîte dont quelques étapes pourraient être, par ordre alphabétique (liste non exhaustive), Beccaria, Bernin, Bramante, Calvino, Caravage, Carducci, Dante, De Chirico, Eco, Giotto, Gramsci, Laurent le Magnifique, Leopardi, Machiavel, Manzoni, Modigliani, Moravia, Pavese, Pirandello, Sciascia, Vico, Vinci, etc. Mais l’histoire ligne de faîte ne peut suffire à l’historien. Celui-ci ne peut se complaire ni dans le panégyrique ni dans la stigmatisation. Le mythe de l’ « Italien bon », qui s’est construit sur une véritable négation de la réalité historique, a eu longtemps la vie dure dans les mentalités, dans le discours politique, dans les médias, pour ne pas parler des manuels scolaires, jusqu’encore en ce début du XXIe siècle. A l’inverse de telles âneries idéologiques, le livre de Del Boca laisse à penser que, comme les Français, comme les Allemands, comme tous les peuples de la terre, les Italiens sont, aussi, des hommes, des hommes tout simplement.

Gilbert Meynier



[1D’où le titre du livre d’Angelo Del Boca, Italiani, brava gente ?, Neri Pozza Editore, Vicenza, 2005, 318 pages.

[2Cet article a été publié sur le site internet consacré aux actes du colloque Pour une histoire critique et citoyenne. Le cas de l’histoire franco-algérienne (Lyon, juin 2006), dont Gilbert Meynier a été un des organisateurs : http://ens-web3.ens-lsh.fr/colloque....
Après cette publication en 2006, il a été repris par Esprit N° 1 de janvier 2008 (p. 36-52) sous le titre « Mémoires italiennes de la colonisation. A propos de Italiani brava gente d’Angelo del Boca ».

[3N° 120, décembre 1955, pages 870-900.