Histoire coloniale et postcoloniale

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Germaine Tillion et la guerre d’Algérie

jeudi 28 juillet 2011, par la rédaction

Après y avoir effectué de nombreux séjours en tant qu’ethnologue à partir de 1932, puis en 1955 pour y fonder les Centres sociaux éducatifs, Germaine Tillion a tenu à revenir en Algérie en juin 1957 avec une Commission internationale d’enquête sur les lieux de détention [1]. Dans cette guerre qui s’amplifiait, elle voulait être à l’écoute de toutes les souffrances.

Dans les trois textes repris ci-dessous, Germaine Tillion dénonce violemment la torture et évoque sa rencontre avec Yacef Saâdi en juillet 1957, en pleine “Bataille d’Alger” [2]. Germaine Tillion est intervenue en faveur de membres du FLN ou de l’OAS. « Elle rejette le terrorisme aveugle dirigé contre les civils européens, et exprime dans le même temps sa préférence pour une solution politique permettant de sortir du système colonial. » (Benjamin Stora [3])

La torture en Algérie [4]

C’est en janvier 1957 que la guerre d’Algérie prend un tournant irréversible, lorsque Robert Lacoste confie tous les pouvoirs de police à l’armée. Tournant dramatique car à partir de ce moment-là, de Paris, la République française, va cesser d’être obéie en Algérie. Il est vrai que ce que l’on voyait le plus, à Alger, à Oran, Constantine, c’étaient des Français terrifiés, pauvres, éloquents, très semblables aux jeunes soldats qui venaient les défendre. Les Algériens « d’avant 1830 », ils étaient ailleurs, pas aussi évidents. Le 13 mai 1958 ne sera qu’un épisode de cette dissidence qui s’amorce dès les premiers attentats urbains. Dès lors tout va dégénérer. Et particulièrement avec la torture qui est censée protéger les citadins des attentats.

Ce que nous avions stigmatisé quelques années auparavant chez les nazis, la France libérale, démocratique, socialiste l’applique à son tour et à sa manière. La preuve qu’aucun peuple n’est à l’abri d’une infection par ce mal absolu.

Je suis alertée à Paris sur la torture dès février 1957 : plusieurs enseignants des Centres sociaux venaient d’être arrêtés et torturés sans qu’on puisse prouver leur responsabilité dans un délit quelconque. J’ai fait pour eux ce que j’ai pu et, avec quelques camarades survivants de la Résistance française, nous avons demandé à la Commission internationale qui avait enquêté sur les crimes de Staline de venir cette fois enquêter en France. Ce qu’elle a fait. Il s’agit de la commission créée par David Rousset : CICRC (Commission internationale contre le régime concentrationnaire).

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Rencontre avec le FLN clandestin  [5]

[…] Me trouvant en Algérie, en juin et juillet 1957, avec une commission
internationale [6] j’avais visité, matin et soir, pendant un mois environ, l’ensemble des prisons. Or, depuis longtemps, je conservais de nombreux amis dans les différentes régions de ce pays : ces amis, je les ai revus captifs, et j’ai su par eux, à n’en pouvoir douter, ce qui se passait réellement (à cette date j’étais déjà un peu mieux informée que la plupart des Français sur l’ensemble la situation, mais pas au point d’imaginer ce que j’ai appris au cours de cette enquête). Dans la dernière semaine de mon séjour, une algérienne vint me trouver, bouleversée, pour me demander d’aller une entrevue « avec des gens qui se cachaient ». A cause de ce que venais d’apprendre, je pris la décision d’aller à cette entrevue.

C’est ainsi que le 4 juillet 1957, à la suite d’un inconnu, je me rendis dans une
maison arabe de la Casbah d’Alger, où je fus reçue par le chef FLN de la zone
autonome (Saadi Yacef), accompagné de son garde du corps (surnommé Ali la
Pointe) ; il était un peu plus 2 heures de l’après-midi. L’entretien fut long [...]

« Il se trouve » que j’ai connu le peuple algérien, et que je l’aime ; « il se trouve » que ses souffrances je les ai vues, avec mes propres yeux, et « il se trouve »
qu’elles correspondaient en moi à des blessures ; « il se trouve », enfin, que mon attachement à notre pays a été, lui aussi, renforcé par des années de passion. C’est parce que toutes ces cordes tiraient en même temps, et qu’aucune n’a cassé, que je n’ai ni rompu avec la justice pour l’amour de la France, ni rompu avec la France pour l’amour de la justice. C’est aussi pour cela, précisément pour cela (je veux dire : parce que je ne parle pas par ouï-dire) que je déteste donner des leçons de morale. J’ai dû, par contre, en subir beaucoup trop.

En 1940, je m’étais trouvée tout de suite dans une zone dangereuse de la
Résistance active, l’ayant cherchée, mais sans m’être posé de questions : tout
allait de soi... Ensuite – pendant longtemps et sans aucune diversion – j’avais
vu, subi, médité, haï la cruauté et la trahison, en mâchant et remâchant ma
méditation et ma haine, jour après jour. Cela non plus n’impliquait pas un « 
choix moral » : ceux que j’aimais, ceux qui, d’emblée, avaient confiance en moi, ceux qui souffraient étaient tous d’un côté ; ceux qui opprimaient mon pays, qui tuaient, qui torturaient, qui, au premier regard, savaient que j’étais leur ennemie, se trouvaient tous de l’autre. (Je n’ai connu les épurations de 1944 et 1945 que longtemps après.) Dans la guerre d’Algérie, au contraire, les
problèmes de conscience hérissaient la totalité de mon espace ; en outre – à
l’inverse de ce qui s’était passé pour moi de 1940 à 1945 – je savais d’avance la gamme de ce qui pouvait se passer, je le savais à chaque instant, et je le voyais dans une certaine coloration qui n’est pas celle de la théorie. Par conséquent, chaque fois qu’il fallait taire une chose, ou refuser de la taire (même quand il n’y avait que quelques secondes pour décider), il y eut décision délibérée : je ne pouvais ni un peu moins ni un peu plus.

Quand je me suis trouvée dans cette pièce isolée de la Casbah, assise en face de trois Algériens inconnus (dont deux avaient une mitraillette sur les genoux),
avant même de me demander ce qu’ils étaient, j’ai d’abord senti à quel point ils
vivaient tragiquement et précairement, traqués jour et nuit depuis des mois par
des milliers de soldats, dans un réduit grand comme un jardin. Et tout ce que je
venais de voir depuis un mois, tout ce que j ’avais vécu douze ans plus tôt,
c’était comme une énorme poche de plomb qui m’écrasait...

Or « il se trouve », que, eux aussi, avaient le cour très lourd : ils savaient
évidemment mieux que personne comment on mourait à Alger en 1957 quand
on était un patriote algérien ; ils avaient évidemment accepté de risquer cette
mort-là – non pas une fois, mais à chacune des minutes de ce qu’il leur restait de vie. Ce n’est pas tout...

Vos amis sont guillotinés, vos proches sont torturés, vous voulez les venger,
vous les vengez – naturellement avec les seules armes possibles : les bombes.
Vous vous battez passionnément contre un monstre (le colonialisme, monstre
sans visage), mais dans une ville réelle, et même une assez petite ville, une ville du Midi où tout le monde se connaît… Pratiquement, ce n’est pas au colonialisme que la bombe arrache la tête ou un membre, c’est à votre ancien camarade de jeu qui dansait avec sa fiancée (elle, vivante, les jambes coupées ; lui, mort). Ou bien à une petite fille qui promenait sa poupée. Ou encore à une vieille femme qui ressemblait à votre grand-mère...

Bref, le chef FLN de la zone autonome d’Alger m’a promis ce jour-là d’épargner la population de la ville. Or il tint cette promesse : il y eut encore des bombes,
mais il n’y eut plus de morts.

____________________________

Lettre au général Massu [7]

Dans un livre intitulé La Vraie Bataille d’Alger, vous avez placé ce sous-titre
injurieux « Comment on trompe la justice » au-dessus d’une lettre que vous
m’attribuez. Cette lettre a pour objet d’éviter la guillotine à deux jeunes filles
condamnées à mort.

Or, cette lettre, je n’ai pas le souvenir de l’avoir écrite, mais j’en prends la
responsabilité, car – dans le contexte monstrueux que vous avez créé dans votre département – j’aurais pu l’écrire.
Aujourd’hui, on ne vous insulte plus en disant que vous avez ordonné et couvert la torture, puisque vous vous en vantez désormais par écrit. Ce que vous ne dites pas, c’est à quelle échelle ce crime a été commis dans le secteur dont vous aviez la charge. [...]
Et la fin désastreuse a répondu aux moyens indignes – car les Etats savent
maintenant, grâce à vous, que pour perdre à coup sûr une province, il ne faut
qu’y gagner une « vraie bataille d’Alger ».

Commentaire à la réponse du général Massu

1) Au moment des deux premières exécutions capitales de patriotes algériens, le 19 juin 1956, il n’y avait jamais eu d’attentat FLN aveugle, à Alger, et le FLN n’y possédait pas une seule bombe.
Le lendemain même de ces exécutions eurent lieu les premiers attentats sur la foule. Au revolver. Ils firent quarante-sept victimes françaises, morts ou blessés, et il y eut deux terroristes algériens abattus, dont un se nommait Achour et habitait 3, rue de Thèbes.
Cinq semaines plus tard, le 10 août 1956, la première bombe « terroriste »
éclata à Alger, mais c’était une bombe française. Elle éclata 3, rue de Thèbes et
fit officiellement quinze morts (en réalité près de soixante), dont nombre de
femmes et d’enfants. Il n’y eut aucune arrestation, alors que tout le monde,
dans Alger, nommait les auteurs de cet attentat – auteurs qui le revendiquèrent
d’ailleurs dans la suite. Un de ces auteurs fut assassiné un peu plus tard, par un
des habitants du bloc sinistré. Cet assassin-là, lui, fut arrêté, jugé et exécuté.
Dans la suite, les attentats ont continuellement répondu aux exécutions, et il
aurait suffi d’arrêter les exécutions (il y en eut plusieurs centaines) pour arrêter
les attentats urbains aveugles – mais ceux qui avaient besoin d’affoler la
population européenne d’Alger, pour s’en servir comme d’un bélier contre la
République, veillèrent à empêcher les grâces.

4) J’ai rencontré le chef du FLN d’Alger, Saadi Yacef, pour la première fois, le 4
juillet 1957. Je venais de visiter toutes les prisons d’Algérie, accompagnant, avec Louis Martin-Chauffier, une mission d’enquête internationale. Au cours de cette enquête, j’avais acquis la certitude (avec quelle honte ! avec quelle douleur !) de l’emploi quasi général de la torture. J’avais pu constater également le résultat prévisible de cette méthode, à la fois abominable et imbécile – je veux dire le ralliement en masse des derniers hésitants algériens au FLN. J’ai dès lors considéré comme désastreux qu’on fasse tuer des milliers de jeunes gens dans une guerre évidemment sans issue.


[1On pourra consulter sa biographie : http://www.germaine-tillion.org/a-l....

[3Benjamin Stora, « Germaine Tillion, une femme combattante », le 20 avril 2008.

[4Extrait de « Un ordre caché » (propos recueillis par Claude Goure, 1978), dans Germaine Tillion, A la recherche du vrai et du juste. A propos rompus avec le siècle, Le Seuil, 2001, p 39.

[5Extrait de « Deux rencontres avec le FLN clandestin » (reprise d’un article paru dans Le Monde, 11 mars 1964), dans Germaine Tillion, A la recherche du vrai et du juste. A propos rompus avec le siècle, 2001, Le Seuil, p.257-260.

[6La Commission internationale contre le régime concentrationnaire, créée par les associations de déportés sur l’initiative de David Rousset [ancien déporté]. Ayant reçu l’autorisation de visiter les camps et les prisons d’Algérie, les trois membres étrangers (un médecin belge, un juriste hollandais, une journaliste norvégienne) procédèrent à cette inspection en juin et juillet 1957. Louis Martin-Chauffier [ancien déporté] et moi-même avions la charge de les accompagner, et L. Martin-Chauffier a publié le compte-rendu de ce voyage.

[7Extraits de « Lettre au général Massu » (lettre publiée dans Le Monde, 24 novembre 1971 commentaire publié dans Le Monde, 28-29 novembre 1971), dans Germaine Tillion, A la recherche du vrai et du juste. A propos rompus avec le siècle, Le Seuil, 2001, p 263-265.