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François Hollande : Maurice Audin « est mort durant sa détention »

jeudi 19 juin 2014, par la rédaction

La cérémonie officielle de remise du prix Audin de mathématiques (session 2014) a eu lieu mercredi 18 juin, à l’Institut Henri Poincaré, à Paris.
Le président de la République a adressé aux participants un message que nous reprenons ci-dessous. Il y évoque le sort tragique de Maurice Audin, sans apporter d’élément véritablement nouveau, ni sur les circonstances, ni sur les raisons de sa mort.

Ce message est le premier désaveu officiel de la thèse de l’évasion mise en scène par certains responsables du maintien de l’ordre de l’époque, et qui tenait lieu depuis lors, contre toute évidence, de vérité officielle. En effet, le président de la République a écrit : « M. AUDIN ne s’est pas évadé. Il est mort durant sa détention », confirmant ce qu’il avait déclaré la veille à Josette Audin, en réponse à sa demande du 24 février 2014.

Nous publions à la suite une lettre que Gérard Tronel, de l’association Maurice Audin, lui avait adressée peu de temps auparavant.

Message du Président de la République
à l’occasion de la remise du prix Maurice AUDIN pour les mathématiques [1]

Aujourd’hui est remis le Prix AUDIN de mathématiques, en mémoire de Maurice AUDIN, jeune professeur et militant de l’Algérie indépendante.

Depuis mon entrée en fonction, j’ai fait de l’exigence de vérité la règle à chaque fois qu’il est question du passé de la France.

C’est cette exigence qui m’a guidé quand, à l’occasion de mon voyage à Alger en décembre 2012, j’ai rappelé notre devoir de vérité sur la violence, sur les injustices, sur les massacres, sur la torture.

C’est cette exigence qui m’a conduit à ordonner que soient engagées des recherches sans précédent dans les archives du ministère de la Défense, afin de découvrir si des documents officiels permettaient d’éclairer de façon définitive les conditions de la disparition de M. AUDIN en juin 1957.

Ces recherches n’ont pas permis de lever les incertitudes qui continuent d’entourer les circonstances précises de la mort de M. AUDIN, que la Justice n’a plus les moyens d’éclairer. C’est aux historiens qu’il appartient désormais de les préciser.

Mais les documents et les témoignages dont nous disposons aujourd’hui sont suffisamment nombreux et concordants pour infirmer la thèse de l’évasion qui avait été avancée à l’époque. M. AUDIN ne s’est pas évadé. Il est mort durant sa détention.

C’est ce que j’ai voulu signifier en me rendant le 20 décembre 2012 place Maurice AUDIN à Alger, devant la stèle qui honore sa mémoire.

C’est ce que j’ai dit à Mme AUDIN en la recevant le 17 juin 2014, 57 ans après la disparition de son mari à l’égard duquel un devoir de mémoire et de vérité nous oblige.

Lettre de Gérard Tronel

Le 23 mai 2014

A

Monsieur François Hollande
Président de la République

OBJET : Affaire Audin, suite de la mort du général Aussaresses.

Monsieur le Président de la République,

Depuis votre visite en Algérie et la remise à Madame Audin du dossier concernant Maurice Audin, dossier conservé aux archives du ministère de la défense, un élément nouveau est venu complété des informations trouvées dans les archives du colonel Godard ; le général Aussaresses, dans des confessions livrées au journaliste J.-C. Deniau, affirme aussi que Maurice Audin a bien été assassiné sur ordre, par des militaires français, vers le 21 juin 1957. Il ne semble plus faire de doute que la thèse de l’"évasion" est un mensonge qui voudrait dissimuler la mort de Maurice Audin et dédouaner la responsabilité de militaires assurés de l’impunité par leur hiérarchie et dont les actes ont été couverts, voire encouragés par les pouvoirs civils.

Au nom de l’Association Maurice Audin et en accord avec Madame Audin, je renouvelle une demande formulée depuis prés de cinquante-sept ans. Nous vous demandons, au nom de la République française, de reconnaître la mort de Maurice Audin à la suite de tortures. De plus, comme il a été demandé à plusieurs reprises, nous demandons aussi que les plus hautes autorités de l’Etat condamnent la torture.

Au cours de son histoire, la France est revenue sur des événements tragiques qui ont mis en cause l’autorité de l’Etat et la responsabilité de ses plus hauts dirigeants : l’affaire, Dreyfus, les fusillés pour l’exemple au cours de la guerre 1914-1918, la déportation des citoyens français d’origine juive pendant la guerre 1939-1945, les "événements" d’Algérie reconnus comme étant des faits de guerre. Dans un autre ordre d’idées, les républiques sud-américaines ont reconnu des crimes commis pendant les dictatures récentes ; en Argentine, des responsables de la mort de deux religieuses françaises pendant la dernière dictature ont été arrêtés, jugés et condamnés et ceci malgré les lois d’amnistie. Par ailleurs, si vous pouvez reprocher au premier ministre turc sa timidité dans la condamnation du génocide arménien, vous devez au nom de la République française condamner des pratiques inadmissibles, comme les tortures, les assassinats, la barbarie des guerres coloniales.

Concernant Maurice Audin, et pour en terminer avec cette "affaire", à l’occasion du cinquantième-septième anniversaire de sa mort, au mois de juin, nous attendons de vous une déclaration qui pourrait être une réponse à la dernière lettre de Josette Audin. Cette déclaration pourrait faire l’objet d’une communication à l’occasion de la cérémonie officielle de remise du prix Audin de mathématiques 2014, à l’Institut Henri Poincaré, le 18 juin, cette cérémonie sera présidée par Cédric Villani, Directeur de l’Institut.

Je suis parfaitement conscient des difficultés que vous rencontrez dans cette période de votre quinquennat, mais le retour en force des idées réactionnaires des partisans de l’Algérie française et de leurs successeurs exige une riposte qui ne doit plus attendre.

En espérant que vous donnerez une suite favorable à notre demande et dans le prolongement des engagements que vous aviez pris lorsque vous étiez candidat à la Présidence de la République, je vous prie de croire, Monsieur le Président de la République, à ma très haute considération.

G. Tronel