Histoire coloniale et postcoloniale

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François Fillon est-il atteint du syndrome de l’ivoirité ?

dimanche 24 juillet 2011, par la rédaction

Dans un entretien donné en juin 2007, Laurent Bazin, président de l’association française des anthropologues, qui a lui-même longtemps travaillé sur la question de la Côte d’Ivoire, faisait le rapprochement entre l’utilisation du thème de l’identité nationale en France et « l’expérience tragique de l’ivoirité » en Côte d’Ivoire. Mais François Fillon, ne semblant pas disposer d’une culture suffisante de l’histoire de l’Afrique pour pouvoir faire le rapprochement, n’a sans doute pas perçu l’analogie entre les deux situations.

« La crise ivoirienne trouve son origine dans une dérive xénophobe qui diabolise l’autre, le voisin avec qui on vit depuis des années. L’autre devient alors le représentant abstrait d’un mal absolu qu’il faut éradiquer soit en le chassant soit en le tuant. Tant que perdurera en Côte d’Ivoire cette idéologie d’exclusion, le respect des droits fondamentaux de toutes les personnes qui habitent ce pays semble impossible. » (Amnesty international, nov. 2004)

François Fillon à Abidjan, le 15 juillet 2011


Le courrier du jour

[Le Monde du 23 juillet 2011]


La double nationalité

Sous son allure débonnaire de clerc de notaire donneur de
leçons de francité, François Fillon a adressé à un auditoire franco-ivoirien réuni à Abidjan, vendredi 15 juillet un message subliminal dont l’inopportunité le dispute à l’inélégance. Non content de transformer un voyage officiel en meeting politique franco-français ni public ni contradictoire, il apporte la preuve de son ignorance et/ou de son désintérêt pour le pays qui l’accueillait. Car chacun sait, là-bas, que l’ivoirité du président Ouattara et de son épouse a été contestée par son prédécesseur pour des raisons quasi identiques à celles qui touchent aujourd’hui chez nous Eva Joly. Les partisans du président Gbagbo reprochaient à son concurrent de n’avoir pas une culture très ancienne des traditions ivoiriennes, des valeurs ivoiriennes et de l’histoire ivoirienne. [...]

Claude Emeri - Plassac (Gironde)


L’« ivoirité »

Au décès d’Houphouët-Boigny en 1993, Henri Konan Bédié, alors président de l’Assemblée nationale ivoirienne, lui succède à la tête de l’État. Afin d’écarter un rival dangereux, Alassane Ouatara, dont les veines charriaient un sang “impur”, c’est-à-dire étranger (burkinabé), il eut recours au concept d’« ivoirité ». La politique d’"ivoirité" vise à distinguer les Ivoiriens “de souche” (origine ivoirienne depuis au moins deux générations) des Ivoiriens dits “étrangers”. Par démagogie, Bédié ainsi monta les « autochtones » contre les « allogènes ».

La politique d’“ivoirité” instaure une hiérarchie sociale basée sur l’origine raciale des citoyens qui développe une hostilité à l’encontre des étrangers et des Ivoiriens musulmans du Nord. En 1998, une loi foncière réserve le droit de propriété de la terre aux seuls “Ivoiriens de souche”. Des milliers de paysans d’origine burkinabée furent expulsés. Au recensement de 1998, la Côte d’Ivoire comptait 26% d’étrangers, la communauté étrangère la plus importante étant celle des Burkinabés (56% des étrangers) suivie des Maliens et des Guinéens.

Plus destinée à protéger le pouvoir en place qu’à unifier le pays, cette politique a fait émerger un racisme institutionnalisé qui, en une décennie à peine, a relégué nombre d’étrangers et d’Ivoiriens du nord au rang de sous-citoyens.

En décembre 1999, le général Robert Gueï renverse le gouvernement Bédié et prend le pouvoir qu’il gardera jusqu’à l’élection présidentielle d’octobre 2000 qui voit la victoire de Laurent Gbagbo. Des affrontements violents se développent en raison de l’exclusion des élections présidentielles et législatives du candidat de l’opposition, Alassane Ouattara, sous prétexte qu’il n’était pas de souche ivoirienne.

Alassane Ouattara sera finalement élu président de Côte d’Ivoire lors de l’élection présidentielle de 2010. Depuis le printemps 2011, il exerce pleinement ses fonctions.

En Côte d’Ivoire et en France comme partout ailleurs...

« ... lorsque l’État s’empare du thème de l’identité nationale, cela a pour effet d’accentuer les tensions entre groupes d’origines différentes. Il ne faut pas être naïf : c’est évidemment l’intention non déclarée qui se cache derrière les mots. Le gouvernement joue sur ces tensions pour tenter de regagner une légitimité lorsque celle-ci s’étiole. L’attention du public est détournée sur les étrangers : on en fait un problème, des fauteurs de trouble ; on les criminalise. En stigmatisant et en jetant le soupçon sur les étrangers, on atteint aussi toute la population d’origine étrangère, ou considérée comme telle. En Côte d’Ivoire, la manipulation du thème de l’“ ivoirité” par tous les gouvernements à partir de Konan Bédié a mené à la guerre en six ans. Konan Bédié a allumé un feu qu’il n’a pas pu maîtriser par la suite.

La France est évidemment dans une situation différente, mais depuis 20 ans, les politiques concernant l’immigration ont fait croire que l’immigration était un problème et ont renforcé les processus d’exclusion. Un nouveau pas a été franchi. A quoi sert d’invoquer une “identité nationale” ? Ça ne sert bien évidemment qu’à suggérer une menace qui viendrait de l’étranger. C’est un appel à la xénophobie. »

Laurent Bazin
président de l’association française des anthropologues [1]



[1Extrait d’un entretien donné à Afrik le 16 juin 2007.