Histoire coloniale et postcoloniale

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Un militant de l’indépendance algérienne

Disparition de Lucien Hanoun (1914-2018)

samedi 21 avril 2018

Lucien Hanoun, né en Oranie en 1914, avait adhéré au PCF en 1938. Professeur de français à Alger quand est déclenchée la lutte d’indépendance algérienne, il s’est trouvé au cœur des positionnements différents mais aussi de l’action commune du PCF et du PCA, quand la direction du PCA a choisi en 1955 d’adhérer à la lutte armée de libération algérienne, tandis que le PCF s’est consacré à la propagande contre la guerre parmi les soldats français. Il a été chargé, entre septembre 1955 et son arrestation en novembre 1956, d’animer, sous la responsabilité du militant aguerri du PCF Alfred Sepcelevitius, dit Gerson, "La Voix du soldat", publication clandestine à destination des appelés du contingent. On lira ici l’article que Rosa Moussaoui lui a consacré dans "l’Humanité" et un extrait de la notice que René Gallissot a écrite à son sujet. Lucien Hanoun s’est éteint le 8 avril 2018.

Disparition. Lucien Hanoun, l’Algérie, le siècle et trois guerres par Rosa Moussaoui

L’Humanité, 10 Avril, 2018. Source

Né à l’orée de la grande boucherie de 1914-1918, il a traversé le siècle et trois guerres. Lucien Hanoun s’est éteint samedi, à l’âge de 104 ans. Communiste, anticolonialiste jusqu’au dernier jour, il avait soufflé ses cent bougies à la Fête de l’Humanité, entouré de ceux qui partageaient ses combats. Lucien Hanoun était l’une de ces attachantes et lumineuses figures dont l’Algérie progressiste avait autrefois le secret. Il est né dans une famille algérienne de confession juive à Oued Rhiou, dans l’Oranie. « Les plus pauvres vivaient sur la colline, les autres, dans le village de colonisation, sur la route reliant Alger à Oran », racontait-il en 2014 au micro d’Aline Pailler, sur les ondes de France Culture. Prise de conscience précoce de la séparation radicale qui fonde l’ordre colonial… Son père, enrôlé comme zouave dans l’armée française durant la Première Guerre mondiale, meurt en Serbie, en 1915. Pupille de la nation, l’enfant fréquente l’école républicaine française, poursuit ses études à Alger, avant d’intégrer le lycée Lakanal de Sceaux, en khâgne. Il devient professeur de français.

Révoqué de l’éducation nationale à Alger parce que juif

Membre, un temps, des étudiants socialistes, il les quitte lorsqu’éclate la guerre d’Espagne et rejoint, en 1938, le PCF. Mobilisé à Alger en 1939, il est nommé, après la défaite de 1940, à Sidi-Bel-Abbès. Pas pour longtemps : les lois antisémites de Vichy gangrènent aussi la colonie. Lucien Hanoun est exclu de l’éducation nationale, comme 465 professeurs ou instituteurs révoqués en Algérie cette année-là parce que juifs. Il enseigne clandestinement à Alger, avant d’être rappelé en 1944 dans l’armée française d’Afrique du Nord. Démobilisé en août 1945, il s’implique au Parti communiste algérien (PCA), s’occupe de la diffusion de l’organe du parti, Liberté, anime la cellule de la Casbah, s’attire les foudres de l’administration académique qui goûte peu son activisme en faveur de la scolarisation des enfants indigènes. Lorsque le PCF et le PCA décident, en 1955, de lancer une publication clandestine pour contrecarrer la propagande militaire du journal le Bled, il est adjoint au résistant Afred Gerson pour rédiger la Voix du soldat. Dix-sept numéros paraissent jusqu’à son arrestation, en novembre 1956. Alfred Gerson, lui, reste dans la clandestinité jusqu’en mars 1957. Tous deux passent finalement entre les mains des tortionnaires de la Villa Sésini. Condamné à quatre ans de détention, Lucien Hanoun est traîné d’une prison à l’autre, avant d’être transféré aux Baumettes, à Marseille. En 1961, il retourne clandestinement à Alger. Après l’indépendance, citoyen algérien, il reprend l’enseignement et le combat syndical. Hélas, l’Algérie plurielle dont il rêvait n’a pas pris corps… En 1967, il s’exile en France, finit sa carrière de professeur au lycée de Thiais, en banlieue parisienne. Sans jamais rien renier de ses convictions anticolonialistes. Les obsèques de Lucien Hanoun auront lieu demain 11 avril 2018 à 14 h 30, au cimetière de Thiais.

Rosa Moussaoui,
journaliste à la rubrique Monde de l’Humanité


Lucien Hanoun, entre le PCF et le PCA

par René Gallissot

Présentation [1].

Le PCF avait en Algérie à partir de 1920 une section algérienne qu’il considérait comme une structure régionale soumise à son orientation politique — bien qu’elle ait pris le nom de PCA en 1936. Mais, après le 1er novembre 1954, ceux qui voulaient, autour de Bachir Hadj Ali et Sadek Hadjerès, que le PCA rejoignent la lutte armée pour l’indépendance algérienne — et ont rencontré les chefs du FLN Larbi Ben M’hidi et Benyoucef Ben Khedda pour leur livrer une partie des armes obtenues grâce à l’opération Maillot et leur annoncer leur volonté de créer leurs propres maquis au sein de l’ALN, les Combattants de la Libération — ont, entre mars et juin 1955, évincé du secrétariat puis du bureau politique André Moine, un cadre du PCF qui avait été envoyé par lui en 1944 pour y veiller notamment aux « risques de déviation nationalistes », selon la formule qu’il employa en 1951 dans une lettre au militant communiste algérien Maurice Laban, favorable à la lutte d’indépendance algérienne [2]. Moine a alors créé La Voix du soldat, en accord avec les responsables du PCA, mais sur décision du PCF — dont le responsable de l’Afrique du Nord est Léon Feix —, un périodique chargé de faire une propagande auprès des appelés français en faveur de la fin de la guerre, sous la responsabilité d’un militant aguerri du PCF, Alfred Sepcelevitius, dit Gerson, qui est envoyé par lui en Algérie à ce moment. Né en 1928 à Paris, fils d’un émigré juif communiste de Lithuanie, Gerson avait été choisi à la fin de son service militaire, en 1949, pour mener la propagande du PCF auprès des soldats, en publiant, durant la guerre d’Indochine, les journaux Secteur postal, Marins de France, Le Parachutiste, et surtout Soldats de France. En juin 1955, le PCF l’envoie en Algérie pour travailler avec André Moine, où il arrive le 20 juillet 1955, le PCA étant interdit en septembre, pour continuer, sous un autre titre, la publication clandestine de Soldats de France dont il avait jusque-là la charge. Contacté par André Moine, Lucien Hanoun travaille avec Gerson à La Voix du soldat jusqu’à son arrestation en novembre 1956. Selon René Gallissot, [3] « La Voix du soldat ne s’adresse qu’aux soldats de France, au contingent, à ceux qui sont nommés "Fils du peuple de France" sur le mot d’ordre de paix en Algérie, jamais aux soldats que l’on désigne encore de Nord-Africains, la part coloniale importante de cette armée, pas même aux enrôlés algériens qui font nombre eux aussi. C’est le contraire de l’ancienne propagande communiste de fraternisation et toute récente des actions ponctuelles en Indochine qui concernaient les soldats colonisés, venant entre autres d’Algérie, mais ces efforts relevaient le plus souvent du PC indochinois ». Comme André Moine, Gerson, jusqu’à son arrestation en mars 1957, revient de temps en temps à Paris pour rencontrer Léon Feix. « Arrêté, il est conduit à la villa Sésini, le centre de tortures, puis emprisonné à Barberousse et Maison-Carrée avant de connaître le camp de Lodi. En novembre 1958, le tribunal militaire condamne Sepcelevitius par méconnaissance du rôle d’Alfred Gerson à 18 mois de prison, Lucien Hanoun à 4 ans, André Moine à 5 ans. Pour avoir passé 19 mois en détention, cet étrange Français de France, envoyé pour deux semaines au centre de tri de Beni Messous, est finalement expulsé vers son Paris d’origine. De retour en France, Alfred Gerson reprendra place dans l’appareil du PCF » [4]. André Moine est arrêté par les parachutistes le 25 juillet 1957, brutalisé mais non torturé, condamné ensuite à 20 ans de prison, il est libéré après l’indépendance de l’Algérie et retrouvera d’importantes responsabilités au sein du PCF. Lucien Hanoun, quant à lui, voudra vivre comme Algérien dans l’Algérie indépendante. Sur sa famille et son parcours, voir « "Vous êtes un anti-français !", le siècle de Lucien Hanoun (1914-2018) », par Pierre-Jean Le Foll-Luciani. Il précise notamment qu’après l’arrestation de Lucien Hanoun, le réseau qui fabriquait La Voix du soldat a poursuivi son action jusqu’aux arrestations de mars 1957 qui ont conduit de proche en proche à l’arrestation de Maurice Audin en juin 1957 [5].

[…] Au printemps 1955, par l’intermédiaire d’André Moine, le PCA et le PCF s’accordent à lancer en Algérie un journal pour les soldats français du contingent ; ils font appel à Alfred Gerson qui, à Paris, est chargé du journal édité par le PCF, Soldat de France. Parce que Lucien Hanoun s’est fait remarquer en tant que responsable de la diffusion de Liberté, l’hebdomadaire du PCA, il est adjoint à Alfred Gerson, pour être le rédacteur de la feuille périodique La Voix du soldat qui répond en petit à la propagande militaire du journal Le Bled (fabriqué dans les anciens locaux occupés d’Alger républicain). Alors que le propos est de s’adresser aux soldats de France ("fils du Peuple de France") pour les faire adhérer à la paix en Algérie et donc la fin de leur service, Lucien Hanoun a fort à faire pour glisser des informations sur la société et la résistance algérienne, bien qu’il soit l’unique rédacteur. Dix-sept numéros paraissent de septembre 1955 à novembre 1956 ; la publication prend fin quand il est arrêté.

La voix des soldats
Intitulé "La Voix des soldats" (et non "du soldat"), daté de janvier 1957, soit après l’arrestation de Lucien Hanoun, ce journal clandestin ne semble pas avoir été écrit par lui.

Il connaît les sévices dans les centres de tri et à la villa Sésini, les prisons de Barberousse et de Maison-Carrée puis la détention à Berrouaghia et d’autres camps moins sévères où il peut donner des cours. Condamné à 4 ans de prison, il est transféré à Marseille alternant moments de grève et cours sous la surveillance du FLN. A sa sortie en mars 1961, le PCA lui demande de revenir à Alger dans la clandestinité. Après l’indépendance, refusant d’être tenu pour coopérant français, fait citoyen algérien en 1963, il reprend l’enseignent et plus encore l’action syndicale à la FTTEC-UGTA. L’arabisation le met en porte-à-faux ; à l’usure, il part pour la France, terminant sa carrière au lycée de Thiais en région parisienne.

René Gallissot
extrait de René Gallissot (dir.), Algérie. Engagements sociaux et question nationale. De la colonisation à l’indépendance, de 1830 à 1962. Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier Maghreb, les Editions de l’Atelier, Le Maitron, 2006, p. 339.


[1Le titre et le texte de cette introduction sont du site Histoire coloniale et postcoloniale.

[2René Gallissot (dir.), Algérie. Engagements sociaux et question nationale. De la colonisation à l’indépendance, de 1830 à 1962. Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier Maghreb, les Editions de l’Atelier, Le Maitron, 2006,, p. 486.

[3« Gerson Alfred dit Fredo, de son vrai nom Serpcelevitius », ouvrage cité, p. 303-304.

[4Idem.

[5« Le réseau poursuit toutefois son action sous la direction d’un autre enseignant, Georges Torrès, jusqu’aux arrestations de mars 1957 qui aboutiront à l’inculpation de 26 hommes et femmes par le tribunal militaire d’Alger. En pleine « bataille d’Alger », la torture est pratiquée systématiquement contre les membres supposés ou réels du réseau. Omar Djeghri succombe entre les mains de ses tortionnaires, tandis que le démantèlement du groupe conduit de proche en proche à l’arrestation et à la « disparition » de Maurice Audin en juin 1957.