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Comment dénombrer les victimes de la « Bataille d’Alger » ?

Des milliers d’autres Maurice Audin…
Combien ?

jeudi 8 novembre 2018

La reconnaissance par l’Etat français de sa responsabilité dans l’assassinat de Maurice Audin et dans l’instauration d’un système de terreur à Alger en 1957, ainsi que la mise en ligne du site 1000autres.org, ont fait ressurgir une question à laquelle se heurtent les historiens sur toutes les répressions coloniales : celle de leur bilan humain, toujours dissimulé, souvent falsifié et rendu très difficile à établir avec certitude. Ainsi, combien y eut-il de disparitions forcées durant la Grande répression d’Alger en 1957 ? Nous publions à ce propos un article publié par ’"El Watan" à partir d’un entretien avec Benjamin Stora, des précisions sur les archives par Fabrice Riceputi, ainsi qu’un long entretien filmé avec Raphaëlle Branche dans l’émission "La grande H."


Une délégation de six journalistes algériens a effectué au début d’octobre 2018 une visite d’une semaine à Paris dans le cadre du programme d’invitation de journalistes par la direction de la communication et de la presse (DCP) du ministère français des Affaires étrangères. Elle a eu à cette occasion une rencontre avec Benjamin Stora au Musée d’histoire de l’immigration, dont le journaliste d’El Watan, Mustapha Benfodil, a rendu compte dans l’article que nous reproduisons ci-dessous.

Benjamin Stora salue le geste mémoriel envers Maurice Audin et révèle :
« Il y a eu plus de 3000 disparus durant la Bataille d’Alger »

par Mustapha Benfodil, publié par El Watan le 6 novembre 2018 Source

Comme nous l’avons indiqué, notre programme prévoyait un rendez-vous avec l’historien Benjamin Stora. Mais c’est surtout en sa qualité de président du Musée national de l’histoire de l’immigration que M. Stora nous a reçus. Cela ne nous a pas empêchés d’aborder avec lui un certain nombre de sujets liés à l’histoire.

Commentant le geste d’Emmanuel Macron reconnaissant la responsabilité de l’Etat français dans la mort de Maurice Audin, il confie : « Je l’ai encouragé. On en a discuté quand il est venu à Alger en décembre 2017. On en a parlé beaucoup, de cette affaire. Il fallait trouver des points d’appui dans les imaginaires collectifs, dans les mémoires collectives, qui nous permettent aussi d’avancer concrètement. Il ne s’agit pas de faire tout le temps des discours de dénonciation du colonialisme. François Hollande a fait un discours de dénonciation quand il est allé à Alger en 2012. Et même Sarkozy, quand il est allé à Constantine ; quand on écoute son discours, il est très radical. »

Benjamin Stora préconise une approche concrète du fait historique, préférant les récits habités aux fresques désincarnées : « Il faut se demander : concrètement, comment ça se passe ? (…) Il faut des points pratiques : par exemple les mines posées aux frontières, l’utilisation du napalm… Il faut prendre des choses simples. Nous avons les victimes des radiations, est-ce que la France peut contribuer à décontaminer les régions qui ont été frappées par les armes chimiques et les armes atomiques ? »

Sur la question de la torture, il recommande une démarche similaire, avec des cas documentés plutôt qu’une requête générale et abstraite : « C’est bien de préciser quels sont les gens qui ont été enlevés et qui ont été torturés. Moi je pars du principe que… “un seul héros, le peuple”, c’est très bien, mais à un moment donné, il faut qu’il y ait des noms. » Et de faire remarquer : « Ça ne veut pas dire qu’on va régler le problème des milliers de disparus, des milliers de gens qui ont été mis dans des camps. (…) Ma position est que sur les questions de mémoire, il faut prendre des cas pratiques, par exemple les camps de regroupement. Les gens ne savent pas qu’il y a eu 2 millions de paysans qui ont été déplacés, c’est énorme ».

« Qu’est-ce qu’on peut faire par rapport à ça ? Est-ce qu’il peut y avoir des lieux de mémoire et de reconnaissance ? Est-ce qu’il peut y avoir des personnages emblématiques à travers lesquels on reconnaît ce qui s’est passé ? » Voilà. « Moi, c’est ma position. C’est de quitter le terrain de l’abstraction pour aller plus vers des situations concrètes », explique-t-il.

Interrogé à propos de l’initiative « Des Maurice Audin par milliers » (voir le site : http://1000autres.org/) qui exige la vérité sur toutes les disparitions forcées qui ont eu lieu durant la Bataille d’Alger, Benjamin Stora avance le chiffre de 3024 disparus en 1957. Il attribue ce chiffre à Paul Teitgen, qui fut secrétaire général de la préfecture d’Alger chargé de la police. Stora l’a interviewé pour les besoins de son film, Les Années algériennes (1990).

Il rappelle que Paul Teitgen « a démissionné parce qu’il disait voilà, le matin on donnait une liste de 150 noms, et quand ils étaient libérés, ils étaient 30. Il a fait une addition : 3024 disparus ». « Le chiffre de 3024 a été donné par Paul Teitgen et rien n’a avancé, en fait. Ce n’est pas un historien d’extrême-gauche qui le dit, c’est le secrétaire général de la police. Commençons par là. Il y a la liste, on la communique et on avance », plaide-t-il.

Revenant sur le travail colossal qu’il a consacré au Mouvement national, Benjamin Stora précise que plusieurs parmi les chefs nationalistes et acteurs de premier plan de la Guerre de Libération étaient en exil au lendemain de l’indépendance et personne ne daignait recueillir leur parole. « Aït Ahmed, Boudiaf, Dahlab… ils étaient tout seuls, ces gens-là. Qui allait les voir ? Personne », s’étonne-t-il, alors que « c’étaient des personnages éminents ». Parmi ces proscrits, il cite les anciens responsables de la Fédération de France du FLN « qui étaient écartés du pouvoir » : Omar Boudaoud, Ali Haroun et bien d’autres. Et de s’interroger : « Qui allait écrire l’histoire de la Fédération de France du FLN ? Personne. Qui allait le voir, Boudaoud ? Personne. »

Pourtant, « ils n’attendaient que ça, de parler », insiste l’historien. A l’époque, Benjamin Stora avait 25 ans. Lui était prêt à recueillir leur récit. « Banco ! » lâche-t-il, exultant comme au premier jour de l’aubaine qui se présentait à lui. « Ils étaient prêts à parler, il n’y avait pas de problème. » La matière qu’il a accumulée au fil de ses entretiens s’avérait copieuse, « très compliquée ». « Alors j’ai fait un dictionnaire biographique et militant avec 600 biographies entre 1977 et 1984. » Cela reflète à bien des égards sa démarche historiographique. Benjamin Stora milite pour une histoire « désidéologisée, à hauteur d’homme ».


Précisions sur le dénombrement des disparus de la « Bataille d’Alger »

par Fabrice Riceputi

Interrogé à propos de l’initiative « Des Maurice Audin par milliers » du site 1000autres.org, Benjamin Stora rappelle le nombre de 3024 disparus en 1957. Comme l’explique l’historien, ce nombre fut avancé par celui qui fut en effet le civil le mieux informé des pratiques de l’armée durant la Grande répression d’Alger : Paul Teitgen, secrétaire général de la préfecture d’Alger en charge de la police, et plus particulièrement chargé de prononcer les assignations à résidence que lui demandaient les militaires pour les "suspects" qu’ils avaient arrêtés.

Il rappelle que Paul Teitgen « a démissionné parce qu’il disait voilà, le matin on donnait une liste de 150 noms, et quand ils étaient libérés, ils étaient 30. Il a fait une addition : 3024 disparus ». « Le chiffre de 3024 a été donné par Paul Teitgen et rien n’a avancé, en fait. Ce n’est pas un historien d’extrême-gauche qui le dit, c’est le secrétaire général de la police. Commençons par là. Il y a la liste, on la communique et on avance », plaide-t-il.

Mes recherches sur l’activité de Paul Teitgen à Alger, exposées dans « Une trahison républicaine : Paul Teitgen et la terreur coloniale », à paraître au 1er semestre 2019 dans 20&21. Revue d’histoire et La lettre de Paul Teitgen à Robert Lacoste, publiées par le site 1000autres.org, m’amènent à préciser deux choses à ce sujet.

Ce nombre de 3024 procède en effet d’une déduction : Paul Teitgen semble, en septembre 1957, date à laquelle il peut enfin quitter ses fonctions, avoir soustrait des 24 000 assignations qu’il dit avoir signées le nombre de ceux des assignés dont les militaires ne purent ou ne voulurent lui dire ce qu’ils en avaient fait après leur arrestation et leur détention. Il obtint 3024.

Il convient d’abord de préciser que la liste dont parle Benjamin Stora, celle des 24 000 assignations à résidence sur laquelle son calcul fut basé, est, dans l’état actuel des archives disponibles, malheureusement introuvable, de même que celle des 3024. On peut faire l’hypothèse que cette source capitale pour l’histoire de la répression fut détruite après le 13 mai 1958, avec l’ensemble des archives de son secrétariat à la police, par des militaires qui haïssaient le "traître Teitgen" et l’avaient menacé de mort. Ce dernier n’en a sauvé qu’un petit échantillon qu’il emporta, avec d’autres documents, comme preuves de ses accusations contre l’armée, lors de son expulsion d’Algérie par Salan après le 13 mai ; je n’ai trouvé pour ma part aux Archives nationales d’outre-mer (ANOM) que quelques centaines de demandes d’assignations adressées par les militaires pour les mois de février-mars 1957. De plus, comme l’a noté Raphaëlle Branche, le bilan statistique fourni par Teitgen à Yves Courrière et publié par ce dernier à la fin des années 1960 dans sa Guerre d’Algérie [1] sous la forme d’un montage de morceaux de documents, est inutilisable en l’état. Et son original ne figure pas dans les archives personnelles de Paul Teitgen.

Enfin, le contexte de toute puissance d’une armée soucieuse avant tout de dissimuler ses pratiques illégales, dans lequel Paul Teitgen exerça ses fonctions et fit ce calcul, oblige à relativiser grandement l’exactitude ce nombre devenu mythique, même si c’est vraisemblablement le seul dont nous disposerons jamais. Ainsi, ceux de leurs détenus que les militaires lui indiquaient comme "toujours détenus" ou « libérés » ne l’étaient pas toujours — pas plus que ceux qu’ils lui donnaient pour « évadés » : ils étaient parfois eux-aussi des "disparus", victimes d’exécutions sommaires, Teitgen lui-même en avait des exemples. Mais il était dans l’incapacité de vérifier quel avait été le sort réel de cette masse énorme de victimes de la terreur parachutiste. A cela s’ajoute le fait que certains disparus ne lui étant jamais signalés par l’armée, ils ne furent jamais assignés à résidence et lui restèrent donc entièrement inconnus.

La base de calcul du haut-fonctionnaire indigné — des statistiques officielles dépendant de l’armée et contrôlées par elle en situation de guerre coloniale —, était donc, elle-même, des plus incertaine. Raphaëlle Branche fait le tour de la question complexe qu’est le dénombrement des disparus dans son livre, La guerre d’Algérie : une histoire apaisée ? (Seuil, 2005), p. 213-217.

Le calcul de Paul Teitgen aboutissant à « 3024 » ne doit donc pas être pris à la lettre, mais comme une tentative d’estimation, certes réellement héroïque et faite depuis un poste d’observation unique, mais quelque peu désespérée et dépendant du bon vouloir des militaires. Il s’efforça ainsi de témoigner aussi précisément que cela lui était possible de l’ampleur considérable du phénomène des morts sous la torture ou par exécutions sommaires, qu’il assimila dans sa lettre de démission à Robert Lacoste aux pratiques des nazis durant l’Occupation. Mais, quoiqu’il en soit, en l’état actuel des documents d’archives disponibles, il n’existe pas de liste archivée des assignés à résidence, encore moins des disparus.

C’est au fond la seule victoire des parachutistes : avoir empêché que leurs victimes ne soient jamais nommées ni comptées avec exactitude. D’où l’importance des documents publiés par 1000autres.org. D’abord, la source officielle que constitue le fichier des avis de recherche de personnes arrêtées du Service des Liaisons Nord-Africaines (SLNA), voir "Histoire d’un fichier secret. La difficile recherche des personnes enlevées par l’armée en 1957". Ensuite, les éléments envoyés par les familles — leurs récits des enlèvements, les photographies des disparus et les divers documents administratifs conservés par elles. Ils permettent de rompre avec cet "anonymat" et d’identifier enfin quelques uns des "autres Maurice Audin" en faisant appel à une source majeure : la mémoire des témoins, toujours vivante et douloureuse comme le montrent leurs récits.

Fabrice Riceputi




[1La Guerre d’Algérie (4 tomes), Fayard : Les Fils de la Toussaint, 1968 ; Le Temps des léopards, 1969 ; L’Heure des colonels, 1970 ; Les Feux du désespoir, 1971 ; réédités en deux volumes en 2001 sous les titres : La guerre d’Algérie (1954-1957) et La guerre d’Algérie (1957-1962)