Histoire coloniale et postcoloniale

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Constantine, 1958 : le voile ...

mercredi 2 mars 2005, par Gilles Manceron

L’intégration des musulmans en France n’est-elle possible que par leur renonciation, de gré ou de force, à ce qui fait leur différence ?

Première mise en ligne : 31 déc 04.
Dernière mise à jour : 2 mars 05.

En 1991, Jean-Luc Einaudi [1] publiait "La ferme Améziane : enquête sur un centre de torture pendant la guerre d’Algérie". L’auteur a enquêté sur ce qui fut un centre important de torture de l’armée française, pendant la guerre d’Algérie. [2].

Cette ferme était la propriété d’un notable constantinois qui en avait confié la gestion à son fils, Mouloud Améziane, issu d’un premier mariage. D’un second mariage, il avait eu une fille, Monique Améziane, dont la mère était française et qui était élevée en conséquence.

En mai 1958, Mouloud était détenu et torturé par l’armée française, dans la ferme Améziane. Sa demi-soeur Monique préparait son baccalauréat.

Lors des évènements de mai 1958, des manifestations de "fraternisation", orchestrées par les tenants de l’Algérie française, montrèrent des Algériens et des pieds-noirs, bras dessus bras dessous, unis pour le maintien de l’occupation française ... Elles comportaient souvent une scène où des Algériennes enlevaient leur voile devant la foule, en signe d’allégeance à la France et à sa République. Comme vous pourrez le constater dans les extraits du livre de Jean-Luc Einaudi repris ci-dessous, Monique, qui ne portait pas le voile, fut contrainte d’en porter un, à seule fin de se dévoiler en public ...

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Mai 1958. Mouloud Ameziane est détenu par l’armée française dans la ferme de son père, qui servait de centre de supplices.

Un jour, on vint le voir.

- Ta soeur a parlé à la TSF, lui dit-on. Elle a jeté le voile.

- Vous rigolez, répondit-il, ma soeur n’a jamais été voilée ...

Monique Améziane vint voir son demi-frère à la ferme. Elle portait une robe noire sur laquelle il y avait un macaron bleu-blanc-rouge en papier, en forme de rose. Il lui semblait qu’elle avait des yeux bizarres. Il se dit qu’elle avait bu.

- Mon frère, lui dit-elle, je viens de manger avec le Général Gilles et avec monsieur Soustelle. On m’a promis de te libérer.

Il fut choqué par sa tenue et la renvoya. Sans même lui dire au revoir, il retourna dans sa cellule.

C’était le 26 mai 1958.

Le lendemain, elle revint avec les papiers permettant sa libération. [3]

En mai 1958, Monique Ameziane est une jeune fille de dix-huit ans. Elle prépare son bac et c’est là son souci essentiel. Elle ignore tout de la politique. Elle est interne au lycée Lapérière, à Constantine.

Un jour, c’est un samedi, on vient la chercher au lycée. On lui met un marché en main. Ou bien elle fait ce que l’on lui demande, enlever le voile devant la foule, et son frère aura la vie sauve. Ou bien elle refuse et son frère sera tué. A un moment donné, on lui fait aussi choisir entre son bac, auquel elle tient tant, et son frère. Elle choisit de sauver Mouloud.

Les démarches des militaires vers les autres femmes de Constantine ont échoué ; ils se sont tournés vers elle.

Elle pleure. On la contraint à se prêter à un simulacre. Jamais de sa vie, en effet, elle n’a porté le voile.

Elle fait donc ce qu’on lui demande. Elle devient l’exemple de la jeune fillle musulmane fidèle à la France qui appelle les autres femmes à rejeter les traditions. Des Juifs de Constantine la félicitent et la comparent à Esther. La jeune fille ne comprend pas le sens de cette comparaison. Elle ignore l’histoire biblique d’Esther, la jeune Juive, dont Racine tira une tragédie. Au risque de sa vie, Esther s’était rendue auprès du roi Assuérus, qui ignorait ses origines, pour sauver le peuple juif du massacre. Elle en obtint l’autorisation pour le peuple juif de massacrer ses ennemis. Sur la Place du Théatre, le moment venu, Monique se sent comme portée par la foule, grisée par les acclamations.

Elle participe à une réception où se trouvent Jacques Soustelle, l’ancien Gouverneur général de l’Algérie, et le général Gilles. C’est là qu’on lui demande :

- Qu’est-ce que vous voulez, le bac ou la libération de votre frère ?

Elle se rend à la ferme le jour même. Elle porte une robe bleue et une cocarde tricolore. Le chemisier a été confectionné sur elle tandis qu’elle pleurait. On lui a donné l’allure d’une Marianne.

Contrairement à ce que croit son frère quand il la voit, elle n’a pas bu. Mais les événements qu’elle a vécus l’ont mise dans un état second.

Quand elle retoure au lycée, elle est félicitée par les jeunes Françaises mais son dictionnaire Gaffiot est déchiré par de jeunes musulmanes.

Quant à l’Agha qui a servi d’intermédiaire pour l’informer du marché et qui l’a chaperonnée le jour dit, il est abattu par le FLN peu de temps après. De Paris, son père écrit à sa mère pour lui reprocher de l’avoir laissée commettre son geste.

« Tu as signé l’arrêt de mort de ta fille », écrit-il.

En fait, elle n’est pas menacée. A Constantine, on n’est pas dupe des raisons de son acte. [4]

Tout avait commencé à Alger, autour du 13 mai 1958 : Jacques Soustelle [5] avait demandé à des femmes musulmanes d’enlever symboliquement leur voile.

Lundi 26 mai, Jacques Soustelle est en visite à Constantine. À 12h30, il pénètre au Théâtre où siège le Comité de salut public. C’est là que les discours sont prononcés : "Nous faisons le serment de ne plus nous laisser berner. Français nous sommes, Français nous vivrons, Français nous mourrons !". La foule acclame le nom de Salan.

Le docteur Sid Cara prend la parole. Les hauts-parleurs répercutent sa voix.

- Je ne puis pas ne pas évoquer le souvenir de mon cher lycée et de mes maîtres, de mes maîtres qui ont fait de moi un homme libre. Je me souviens de l’un d’eux qui me posait un jour cette question : « Qu’est-ce que tu es ? ». Je lui répondis « Je suis musulman ». Il me tira alors amicalement l’oreille en me disant : « Non ! Tu es Français, ne l’oublie jamais !  ».

Le cheikh Lakhdari Abdellali, imam de la mosquée Sidi-El-Ketani, s’efforce de démontrer, dans un message destiné aux musulmans, que l’intégration dans la France ne porte pas atteinte au libre exercice des pratiques religieuses. Il affirme que des coutumes telles que le port du voile n’ont rien à voir avec la religion islamique.

« Femme, brise tes chaînes ! » s’écrie-t-il. « Et toi, homme, appuie-toi sur ta femme, ton égale !  »

Rendant compte de cette manifestation, La Dépêche de Constantine du 27 mai écrit :

"Aussitôt, cette grande voix autorisée fut suivie dans ses conseils. Une jeune musulmane, Mlle Ameziane, fille de bachagha, arracha son voile et invita toute femme musulmane à suivre son exemple. Une formidable ovation salua ce geste et "La Marseillaise", hymne de liberté - donc de l’émancipation - retentit, chanté par la foule." [...]

La Dépêche de Constantine du 27 mai publie des photos.
Sur l’une d’elles, on voit Monique Ameziane, vêtue d’une robe couverte de larges rayures, peut-être tricolore, une cocarde à la poitrine. Un militaire oiffé d’un képi lui tient le micro. Elle lit un texte sur une feuille qu’elle a à la main. La photo est ainsi légendée : « Une jeune musulmane, Melle Ameziane, fille de bachagha, vient d’ôter spontanément son voile et invite toute femme arabe à suivre son exemple. » [6]

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Commentaire de Karim Kettani, le 31 décembre 2004, sur le site Minorités.

Pour qui a vécu la controverse sur la loi d’interdiction du voile en France, le parallèle entre les dévoilements forcés ou orchestrés du 13 mai 1958, et la loi d’interdiction du voile, est saisissant. Il montre une constance remarquable : l’intégration des musulmans n’est possible que par leur renonciation, de gré ou de force, à ce qui fait leur différence. Tolérés tant qu’ils sont semblables aux Français, ils doivent être rejetés, de l’école ou de l’espace public, dès qu’ils affichent leur différence. "Nous vous tolérons tant que vous nous ressemblez", telle est la loi d’airain qui, à quarante-six ans de distance, régle le rapport de la France aux musulmans qui y habitent.

Non, décidément, la guerre d’Algérie n’est pas finie...

"Femme musulmane, tu es libre." Une européenne lui découvre le visage en arrachant son voile. (AFP)

PS : On notera en passant la signification symbolique radicalement différente du dévoilement de Lalla Aïcha, fille du Roi Mohammed V, effectué lors d’un discours à Tanger en 1947. Ce dévoilement, qui était strictement volontaire, a marqué les annales du combat nationaliste (dans lequel Mohammed V avait une place centrale), l’imprimant d’un cachet progressiste voire même féministe (dans le contexte de l’époque), face au discours passéiste des notables réactionnaires tels le pacha Glaoui et le chérif Abdelhaï Kettani, qui soutenaient l’occupation française.


[1Jean-Luc Einaudi est l’auteur de "La bataille de Paris", ouvrage de référence sur les massacres parisiens du 17 octobre 1961.

[2Le Rapport sur la ferme Améziane, publié en 1962 par Pierre Vidal-Naquet dans son livre La Raison d’État, évalue le nombre de personnes qui sont "passées" par la ferme Améziane à plus de 100 000.

[3Jean-Luc Einaudi, "La ferme Améziane : enquête sur un centre de torture pendant la guerre d’Algérie", 117 pages, éd. L’Harmattan, 1991. Page 100.

[4Id., pp. 105 - 107.

[5Après avoir été gouverneur général de l’Algérie, Jacques Soustelle était devenu l’un des plus farouches défenseurs de l’Algérie française.

[6Id., pp. 112 - 113.