Histoire coloniale et postcoloniale

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Charles-Robert Ageron : qu’allions nous faire, qu’avons-nous fait en Indochine ?

jeudi 17 mai 2007, par la rédaction

1956, les dernières troupes françaises quittent l’" Indo ", après la défaite de Dien-Bien-Phu le 7 mai 1954. C’est la fin du rêve séculaire d’un Empire des Indes orientales. Mais, au fait, qu’allions-nous faire, et qu’avons-nous fait, en Indochine ?

Sans doute après la signature du traité entre l’amiral Courbet et le prince de l’Annam en 1883. En arrière plan, vue de la citadelle de Hué.

Les adieux à l’ Indo

par Charles-Robert Ageron, Le Monde du 26 août 1992

Le samedi 28 avril 1956, le haut commandement français en Indochine était dissous et les dernières troupes du corps expéditionnaire s’embarquaient à Saïgon. Ce départ scellait la fin d’un siècle de présence française dans cette ville conquise par les marins de l’amiral Rigault de Genouilly, le 17 février 1859. Or, fait surprenant, la presse française, qui consacrait des pages entières à la guerre d’Algérie, racontait « l’épopée du Sahara  », où le pétrole venait de jaillir, et célébrait «  la France leader de l’Eurafrique  », resta totalement silencieuse sur l’événement. Paris-Match, naguère sensible à la guerre d’Indochine, accordait trent-sept pages au mariage de Grace Kelly et de Rainier de Monaco, mais n’avait pas une brève ni une image sur les adieux à Saïgon. Comment s’expliquer que la fin de l’Empire français d’Indochine mobilisa moins les médias que la fin de la guerre américaine d’Indochine ? Aux lendemains de la défaite de Dien-Bien-Phu, l’opinion française presque unanime souhaitait la sortie définitive du bourbier vietnamien. Elle ne comprit pas que le partage provisoire et la réunification par voie d’élections générales prévue par les accords de Genève laissaient encore à la France une chance de maintenir son arbitrage et son influence. Seuls les gaullistes et les communistes osèrent rappeler les engagements pris dans la déclaration commune de Genève. Mais il aurait fallu s’opposer aux volontés américaines, ce qu’Edgar Faure ne croyait pas possible. Sur la pression de Washington, celui-ci dut renoncer aux négociations timidement engagées avec Hanoï par la mission Sainteny. Il dut même tolérer les humiliations imposées par le gouvernement de Ngo Dinh Diem (exclusion des généraux vietnamiens pro-français, dénonciation des conventions commerciales franco-vietnamiennes, sortie de la zone franc). De Gaulle, qui, en 1953, voulait qu’on mît fin à cette guerre, avait déclaré, le 30 juin 1955, que si le «  régime  » n’arrivait pas à imposer le respect de la France au très artificiel gouvernement de Saïgon il devait «  mettre un terme à une situation qui ne comporte pour nous aucune situation avantageuse ni peut-être honorable, qu’il retire d’Indochine notre corps expéditionnaire  ». Ce retrait, l’état-major le demanda bientôt, au nom de la situation en Algérie. Ngo Dinh Diem l’exigea en janvier 1956, et Guy Mollet s’y décida le 3 avril 1956. Commentant ce départ annoncé, le Monde écrivait : «  Faute d’avoir su mener une action diplomatique indépendante, nous nous sommes laissé entraîner par nos alliés américains dans une situation inextricable d’où nous ne pouvons aujourd’hui que nous retirer sans grandeur. »

Dès lors, la presse adopta le silence de la résignation. C’est à peine si un quotidien de Lyon, le Progrès, releva, le 14 juin, avec plus d’amertume que de colère, ce que le journal du frère du président Ngo Dinh Diem, le Cach Mang quoc gia (Révolution nationale), avait écrit sous le titre «  Adieu !  » : «  Ainsi le corps expéditionnaire a foutu le camp et foutu le camp pour toujours [...]. Les larmes, résolues à se mettre en grève, s’obstinent à ne pas couler. » Se voulant charitable, la Croix du 25 juillet expliqua qu’il nous restait comme «  consolation  » le maintien au Sud-Vietnam de diverses institutions culturelles : quinze mille élèves dans l’enseignement catholique, neuf mille dans les établissements d’enseignement laïque, dont cinq lycées et quarante professeurs d’université. Même si le lycée Albert-Sarrault et l’Institut Pasteur de Hanoï étaient oubliés, c’était se consoler à peu de frais. En réalité, les commentateurs attentifs avaient noté, dès 1955, que la France avait fait une «  croix sur l’Indochine »", titre retenu par Henri Amouroux pour un livre de reportage. Parce qu’elle avait passé la main aux Etats-Unis, la France avait bien tiré un trait définitif.

Mais avait-elle jamais nourri un projet cohérent sur l’Indochine ? Quand, en décembre 1859, le gouvernement de Napoléon III décida de créer un établissement permanent à Saïgon, il expliqua ainsi ses intentions : «  Ouvrir aux confins de la Chine une voie nouvelle à la civilisation et au commerce de l’Occident, faire respecter les missionnaires chrétiens et leurs disciples. » Pourtant, le 5 juin 1862, Tu Duc, roi d’Annam, devait céder en toute souveraineté à la France les trois provinces orientales du Nam-Ky (Basse-Cochinchine). Un impérialisme conquérant venait ainsi de se mettre en marche. La même année, le Cambodge passait sous le protectorat français et, en juin 1867, l’amiral La Grandière s’emparait des provinces occidentales du Nam-Ky : ainsi naissait la Cochinchine française.

Cette volonté d’«  élever à l’ombre de notre pavillon un nouvel Empire des Indes orientales  », comme l’écrivait le lieutenant de vaisseau Francis Garnier, explique, plus que le désir des commerçants de s’ouvrir un accès à la Chine du Sud, les interventions françaises au Tonkin. Certes, le traité du 15 mars 1874 posait le principe d’un protectorat, rejeté en fait par la cour de Hué, mais il engageait la France dans l’engrenage tonkinois. Au terme d’une double guerre franco-chinoise et franco-annamite, menée avec détermination par Jules Ferry, l’Empire d’Annam perdait son indépendance, la Chine renonçait à sa suzeraineté et la France imposait un strict protectorat. Malgré les harangues de Clemenceau, partisan de l’évacuation de ce «  haillon colonial  », Henri Brisson fit triompher le principe républicain selon lequel «  la France ne déserterait pas l’Indochine  ». Encore fallut-il la conquérir face aux mouvements de résistance armés de lettrés et des populations contre les «  barbares d’Occident  ». De 1885 jusqu’en 1890 en Annam, jusqu’en 1897 au moins en Cochinchine et au Tonkin, la «  pacification  » se heurta à la guérilla. Officiellement, la République luttait contre le mouvement Can Vuong (Soutien au roi) ou contre les pirates, mais le plus tenace de ceux-ci, Le DeTham, est parfois présenté comme le grand résistant du Vietnam. Pourtant, la République s’était engagée en 1886 à pratiquer «  une politique d’association pour accomplir dans l’Indochine une grande oeuvre de civilisation  ». Pendant vingt ans, cette politique, à laquelle Antoine de Lanessan (révoqué en 1894) aurait voulu attacher son nom, fut vide de sens. L’impérieux Paul Doumer, qui fit de l’Union indochinoise une unité administrative et financière et un chantier de grands travaux, n’avait nul souci de «  politique indigène  ». En dépouillant les mandarins de tout pouvoir, il froissa les élites, cependant que sesexigences fiscales furent durement ressenties. La distribution de vastes concessions foncières aux Européens se révéla être une erreur plus grave encore : les paysans vietnamiens furent réduits au rang de métayers des grands propriétaires européens non résidents, qui disposaient de 65 000 hectares de concessions en 1896, de 322 000 hectares en 1900 et de 1 025 000 hectares en 1930.

Le gouverneur général Paul Beau tenta pourtant de revenir à la «  généreuse politique d’association  » et se fit soutenir par le ministre Clémentel, qui proclama en 1905 : « L’heure est venue de substituer en Extrême-Orient la politique d’association à la politique de domination.  » Paul Beau rendit aux mandarins une partie de l’administration locale, mit sur pied une Chambre consultative du Tonkin, ébaucha un service d’assistance médicale et une université à Hanoï. Les Européens d’Indochine se déchaînèrent contre lui et obtinrent son départ en 1908. Cependant, les lettrés traditionalistes ou les jeunes Annamites rêvaient, à l’exemple du Japon et de la Chine, de restaurer l’indépendance nationale et de moderniser le Vietnam. Réformistes et révolutionnaires dénonçaient à l’unisson les humiliations imposées aux notables, la misère infligée à un peuple «  semblable à un troupeau de bêtes trop pesamment chargées et assommé de vexations ». Mais les premiers en appelèrent en vain, pour parvenir à l’indépendance, à une coopération franco-annamite, tandis que les révolutionnaires organisaient des sociétés secrètes en vue de l’action directe.

Face à «  l’hostilité grandissante que nos sujets nous témoignent de plus en plus  », le gouverneur général Albert Sarraut promit à nouveau en 1911 le retour à la «  féconde politique d’association franco-indigène » : il réforma la justice, développa l’instruction publique et la représentation politique dans des conseils consultatifs. Il ne se concilia pas les patriotes, mais la République salua bientôt son succès : pendant la guerre de 1914-1918, la France put, sans susciter de grandes révoltes, faire venir dans la métropole 43 430 militaires indochinois, dont quatre bataillons de combattants et 48 980 travailleurs.

La France s’était aussi engagée à mettre en valeur les ressources de sa colonie. De fait, dès avant 1914, l’Indochine avait commencé à s’équiper grâce aux investissements publics (426 millions de francs-or) et privés (492 millions). La création de ports modernisés et de chemins de fer, le développement des charbonnages, des cotonnières et des rizières expliquent que le commerce extérieur ait quadruplé de 1887 (140 millions) à 1913 (587 millions). On n’en déduira pas que la France se serait enrichie grâce au pillage des richesses de l’Indochine ni même que celle-ci ait offert un débouché considérable à ses exportations. En 1913, l’Indochine ne fait venir de France que 29 % de ses importations. Le marché indochinois n’est alors une bonne affaire que pour les cotonniers et quelques capitalistes métropolitains, grâce aux taux de profit des sociétés indochinoises. Du moins l’outillage économique avait-il été entrepris.

Pendant les années de l’entre-deux-guerres, la «  mise en valeur  » de l’Indochine s’accéléra, grâce à l’afflux des capitaux privés (3 160 millions de francs de 1924 à 1932). Les emprunts coloniaux (1 400 millions) permirent le développement de l’équipement ferroviaire (3 372 km en 1938, dont les 1 738 km du Transindochinois) et du réseau routier (27 441 km). Grâce à la construction de nouvelles digues au Tonkin, de canaux d’irrigation en Cochinchine les rizières s’étendirent de 4 millions d’hectares en 1913 à 5 590 000 en 1938. Mais les populations allaient-elles mieux vivre parce qu’on pouvait désormais exporter, difficilement d’ailleurs, riz et maïs, anthracite et caoutchouc ? Le potentiel de production par tête, compte tenu de la poussée démographique (17 millions d’habitants en 1913, 24 millions en 1939), et le pouvoir d’achat des masses restèrent sensiblement stationnaires jusqu’en 1939, sauf en Cochinchine où l’amélioration fut sensible. On considéra comme un succès que la ration quotidienne théorique ait pu être maintenue à 315 grammes par habitant (moyenne pour l’Indochine entière) tandis que l’exportation du paddy (riz non décortiqué) atteignait par exemple 1 763 000 tonnes en 1936.

Mais la crise des années 30 montra que le nombre des consommateurs économiques se limitait à 1 800 000 personnes, tandis que plus de 17 millions vivaient dans le dénuement total. La «  prospérité de 1929  », celle de l’«  Indochine heureuse  », ne profitait qu’à moins de 10 % de la population, et d’abord à la population française civile ou militaire (36 000 en 1937) ainsi qu’à une étroite classe riche parmi les autochtones. Face à cette situation, quelques économistes avaient bien suggéré de recourir au remède miracle : la révolution industrielle. Mais les débuts de l’industrialisation virent seulement le transfert de 120 000 paysans miséreux hors de leurs rizières surpeuplées vers les ports et les quartiers d’usines. La République avait pourtant rêvé, au moins par la voix de quelques hommes généreux, d’une colonisation humanitariste des esprits et des coeurs. Tel était le «  devoir éducatif  » de la France qui devait passer par la diffusion de sa langue et de ses «  lumières »". Même si la réalité fut loin de ce rêve altruiste, on doit noter que nulle colonie française n’avait développé un enseignement public «  franco-indigène  » aussi important. En 1939, 8 512 écoles primaires enseignaient à 617 510 élèves simultanément dans leur langue maternelle et en français. La Mission catholique instruisait dans un millier d’écoles quelque 84 000 élèves et recueillait dans 104 orphelinats plus de 10 000 enfants abandonnés. A l’université d’Hanoï, qui préparait depuis 1934 à la licence et au doctorat, 547 étudiants vietnamiens acquéraient une solide culture française et l’ouverture à toutes les disciplines scientifiques. Ils seront près de 2 000 en 1943, sans compter les 430 qui étudiaient en France. Plus désintéressée encore, l’organisation sanitaire française s’était développée jusque dans les campagnes. En 1939, on ne comptait pas moins de 867 formations sanitaires, hôpitaux et infirmeries, en Indochine, qui recevaient 365 000 malades. Déjà un personnel médical indochinois de 589 personnes aidait les 153 médecins français, et l’Ecole de Hanoï formait de véritables médecins vietnamiens : 544 obtinrent jusqu’en 1954 le diplôme français de docteur en médecine.

Ces progrès humains appelaient à terme une transformation totale du régime colonial. Mais les hommes d’Etat qui le comprirent ne crurent pas pouvoir imposer à la société coloniale les réformes qu’ils savaient nécessaires. Dès lors, les libertés fondamentales réclamées par les «  constitutionnalistes  » vietnamiens avec l’appui de la nouvelle bourgeoisie furent obstinément refusées. Le mouvement national, voué à la clandestinité, prit une forme insurrectionnelle (soulèvement de Yen-Bay) ou révolutionnaire, du fait des progrès des groupements marxistes, trotskistes et communistes alliés jusqu’en juin 1937. La défaite française de 1940, soulignée par l’occupation de troupes nippones et le coup de force japonais du 9 mars 1945, annonça la fin de la domination blanche. L’empereur d’Annam abolit le traité de protectorat avec la France, mais, le 19 août 1945, ce fut le Vietminh, un front à direction communiste, qui s’empara du pouvoir à Hanoï puis, dans les jours suivants, à Hué et à Saïgon. Le 2 septembre, Ho Chi Minh proclamait, avec l’indépendance reconquise, la naissance de la République démocratique du Vietnam.

Bien qu’ils aient vite mesuré que «  vingt-cinq millions de patriotes aspiraient à se libérer  », les responsables civils et militaires français ne voulurent pas abandonner à la merci d’un parti totalitaire communiste les Etats de la Fédération indochinoise. Telles furent du moins l’explication officielle de cette guerre et les raisons prétendues de sa durée. Le théâtre des opérations, d’abord limité au Vietnam, finit par s’élargir à l’Indochine. Le Vietminh reçut l’appui du Pathet Lao, des Khmers-Sereis et de la petite armée Khmer-Issaraks. En 1949, la France avait dû accorder aux trois Etats associés d’Indochine le principe de leur indépendance. Mais l’Etat du Vietnam, celui de Bao Daï, ne fut reconnu comme souverain qu’après Dien-Bien-Phu, le 4 juin 1954. Cependant, Paris voulut ignorer l’existence de la République démocratique du Vietnam avant d’y être contraint par la défaite militaire et les accords de Genève.

Au terme de sept années et demie de luttes conduites de manière désordonnée, le bilan de cette guerre impopulaire en France était particulièrement désastreux. On comptait dans le corps expéditionnaire français, qui rassemblait des engagés volontaires issus de toute l’Union française, près de 60 000 morts ou disparus, dont un tiers de Français métropolitains et, parmi ceux-ci, 15 000 morts, dont 2 000 officiers. L’armée vietnamienne qui combattit au côté de la France aurait eu de 35 000 à 50 000 morts ou disparus, compte tenu des 16 000 prisonniers et des milliers de déserteurs. Sur le plan politique, la France fut totalement évincée du Vietnam du Nord, que les militaires et civils français durent évacuer en même temps que 887 000 Vietnamiens fuyant le régime communiste. Dans l’Etat du Vietnam, celui du Sud, la France, tenue par les nationalistes pour responsable du partage de leur patrie, allait bien vite devoir céder la place. L’entreprise de la France en Indochine avait toujours été une mission impossible. Comment faire accepter en moins d’un siècle une domination et une civilisation étrangères ? Sinon en transformant totalement les populations soumises : or, si la modernisation du pays fut entamée, il n’y eut pas de Meiji indochinois. A tout le moins, puisque la France avait apporté la sécurité et l’ordre intérieurs et libéré le Vietnam de la domination chinoise, il eût été possible de le laisser plus tôt devenir une nation. La France ne sut pas, en Asie, décoloniser dans l’amitié, alors qu’elle y parvint en Afrique noire.

Charles-Robert Ageron
Dien Bien Phu, 1954.

En 1962, le leader nationaliste algérien Ferhat Abbas écrit : « Dien Bien Phu ne fut pas seulement une victoire militaire. Cette bataille reste un symbole. Elle est le Valmy des peuples colonisés. C’est l’affirmation de l’homme asiatique et africain face à l’homme de l’Europe. C’est la confirmation des droits de l’homme à l’échelle universelle. A Dien Bien Phu, la France a perdu la seule légitimation de sa présence, c’est-à-dire le droit du plus fort. »