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Camus brûlant, par Benjamin Stora

lundi 9 septembre 2013, par la rédaction

On n’a pas oublié les polémiques qui ont accompagné en 2012 le projet d’exposition sur Camus dont l’inauguration était prévue à Aix-en-Provence en septembre 2013. Intitulée “Albert Camus, l’étranger qui nous ressemble”, ce devait être un des principaux événements de “Marseille-Provence 2013” (MP 2013). L’historien Benjamin Stora et le documentariste Jean-Baptiste Péretié étaient officiellement chargés de cette exposition, mais on apprenait au cours de l’été que la maire (UMP-Droite populaire) d’Aix-en-Provence, Maryse Joissains, avait décidé de les dessaisir.

Les raisons de ce limogeage ne sont pas toutes connues mais il semble qu’ils aient été des victimes collatérales de « la tentative de récupération idéologique » dont Albert Camus fait l’objet de la part de l’extrême droite. Comme ils l’exposent dans un livre paru le 4 septembre 2013, Camus est toujours brûlant [1].

L’oeuvre de Camus est intimement liée à l’Algérie. Benjamin Stora saisit l’occasion de la parution de ce livre pour nous présenter la complexité et l’actualité de la pensée d’un homme qui se situait entre deux rives.

Benjamin Stora & Jean-Baptiste Péretié [2], Camus brûlant, Stock, 128 pages, 12,50€.


Benjamin Stora avait préféré prendre ses distances face à ce "scandale délirant " qui avait mené à l’annulation de l’exposition aixoise sur Albert Camus. D’abord désigné comme commissaire de cet événement de l’année Capitale, l’historien avait été "brutalement débarqué" et remplacé par le philosophe Michel Onfray, qui finit par renoncer. Dans Camus brûlant, co-écrit avec le documentariste Jean-Baptiste Péretie, Benjamin Stora analyse les tentatives de captations politiques dont Albert Camus fait l’objet.

Benjamin Stora : "Camus, figure de l’entre-deux"

propos recueillis par Mounia Bachtarz,
publiés dans La Provence le 7 septembre 2013


  • Avez-vous eu le fin mot de "l’affaire Camus " ?

Non, pas vraiment. Je regrette que Marseille-Provence 2013 ne m’ait jamais contacté. Maryse Joissains dont on connaît les orientations idéologiques a joué sa partition en toute logique. Mais c’est MP-2013 qui était venu me chercher en 2008 et qui m’a débarqué de façon très brutale.

  • Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?

Il était important de laisser une trace de cette exposition qui n’a jamais eu lieu au moment où l’on célèbre le centenaire de la naissance de Camus. Cette affaire a été révélatrice des fractures de la société française contemporaine et des débats intellectuels.

  • Camus fait toujours l’objet de captations politiques. Cela fait-il de lui un intellectuel consensuel qui n’a pas su se faire comprendre ?

Camus a toujours été très discuté de son vivant. En 1957, il y a eu une immense polémique lors de l’attribution du Prix Nobel. Ensuite, on a pensé que Camus deviendrait un écrivain consensuel pour les jeunes générations. Mais on s’aperçoit que ce n’est pas le cas. Ses prises de positions à la fois intellectuelles et politiques, continuent de faire l’objet de disputes.

  • Pourquoi ?

Il y a plusieurs raisons. La chute de l’Union soviétique a provoqué une interrogation sur le communisme stalinien que Camus a combattu. Cela l’a fait revenir sur le devant de la scène culturelle. D’autre part, la violence en Algérie dans les années 90 avec l’apparition de l’islam politique a conduit à une interrogation sur la violence et l’engagement politique. Enfin, en France, il y a des guerres de mémoire autour de la question coloniale. Autant de débats très actuels qui remettent Camus au centre de l’agitation intellectuelle et politique. Ce personnage qui était clivant l’est donc redevenu.

  • Dans quelle mesure les nostalgiques de l’Algérie française peuvent-ils récupérer la pensée de Camus ?

Camus était très attaché à sa communauté d’origine. C’est un Européen d’Algérie. D’ailleurs son dernier livre, Le premier homme témoigne de cet attachement. Mais cela ne signifie pas qu’il était du côté des ultras de l’Algérie française. Aussi, Camus ne s’est jamais prononcé pour l’indépendance de l’Algérie. Cette ambiguïté est une porte ouverte qui permet de multiples interprétations. Camus appartenait à un courant politique qui était celui des libertaires de la gauche anti-stalinienne mais il n’a jamais été d’extrême droite. Ses engagements politiques pendant la guerre d’Espagne, son soutien envers les dissidents des pays de l’Est, son combat contre la peine de mort... ont prouvé son identité politique. L’univers intellectuel de Camus n’appartient pas à la droite. Il était un anticolonialiste à sa manière. Il était pour la justice sociale et l’égalité politique.

  • Pourtant cela n’a pas empêché nombre d’intellectuels algériens d’associer Camus à la figure du colon...

La frontière idéologique décisive était celle de l’acception ou pas de la séparation de l’Algérie et de la France. Camus avait condamné les massacres de Sétif de 1945. Il était très lié à des intellectuels algériens comme Kateb Yacine, Mouloud Feraoun, Jean Amrouche. Mais ils reprocheront à Camus son silence sur la question de l’indépendance. Camus étant davantage resté sur le principe de l’autonomie de l’Algérie. Mais il n’était pas du côté du colon. Il était dans une situation de peur de la disparition de la communauté européenne d’Algérie.

  • Camus était plus sensible aux rapports de classe qu’à la question de l’appartenance nationale...

C’est exactement ça. Il ne saisit donc pas le nationalisme algérien. Il pense que c’est une question dépassée, ce en quoi il manque de lucidité. Il restera centré sur l’injustice sociale et l’inégalité juridique. Mais ce n’était pas un acteur politique, il faut le lire comme un grand écrivain.

  • L’esthétique littéraire des romans de Camus, qui consiste à gommer des paysages "les Arabes" a été considérée comme suspecte ?

On retrouve cette esthétique chez des romanciers comme Jules Roy, Jean Sénac et Emmanuel Roblès. Mais on ne leur a pas fait le même procès car ces écrivains ont été du côté de l’indépendance algérienne.

  • Pourquoi autant de personnes s’identifient-elles à Camus ?

Parce qu’il est dans l’ambiguïté, dans l’hybridité. C’est un personnage de l’entre-deux qui est au coeur de la Méditerranée.

Un texte d’Albert Camus (1948)

« Ce n’est pas me réfuter en effet que de réfuter la non violence. [...] Je ne pense pas qu’il faille répondre aux coups par la bénédiction. Je crois que la violence est inévitable, les années d’occupation me l’ont appris. Pour tout dire, il y a eu, en ce temps-là de terribles violences qui ne m’ont posé aucun problème. Je ne dirai donc point qu’il faut supprimer toute violence, ce qui serait souhaitable, mais utopique, en effet. Je dis seulement qu’il faut refuser toute légitimation de la violence, que cette légitimation lui vienne d’une raison d’État absolue ou d’une philosophie totalitaire. La violence est à la fois inévitable et injustifiable. Je crois qu’il faut lui garder son caractère exceptionnel et la resserrer dans les limites qu’on peut. [...]

Dans un monde où l’on s’emploie à justifier la terreur avec des arguments opposés, je pense qu’il faut apporter une limitation à la violence, la cantonner dans certains secteurs quand elle est inévitable, amortir ses effets terrifiants en l’empêchant d’aller jusqu’au bout de sa fureur. »

Albert Camus [3]



[1Voir également cette page.

[2Les auteurs :

  • Benjamin Stora, historien, professeur à l’université Paris-13, est l’auteur de très nombreux ouvrages, dont, chez Stock : La dernière génération d’octobre (2003), Les trois exils. Juifs d’Algérie (2006), Les guerres sans fin (2008), Le 89 arabe (dialogue avec Edwy Plenel, 2011) et Voyages en postcolonies. Viêt Nam, Algérie, Maroc (2012).
  • Jean-Baptiste Péretié, documentariste, a notamment réalisé, en 2011, Voyage au bout de Céline. Ses documentaires sont diffusés principalement par Arte ou France Télévisions.

[3Réponse à Emmanuel d’Astier de la Vigerie ; Albert Camus, Essais, éd de la Pléiade, 1965, page 315.