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Bigeard aux Invalides : pourquoi ce serait une infamie

mercredi 23 novembre 2011

Pour Roland Rappaport, avocat, le transfert des cendres du général Bigeard à l’Hôtel des Invalides constituerait une violation des « obligations pesant sur les États signataires de la Convention internationale contre la torture » que la France a ratifiée en 1987.

A la suite de l’article de Me Rappaport repris du site Mediapart, vous trouverez ci-dessous une vidéo, enregistrée en septembre 1991, d’un débat sur l’usage de la torture en Algérie avec Paul Teitgen, Jacques Duquesne et Hélie Denoix de Saint Marc.

Le ministère de la Défense l’a confirmé vendredi 19 novembre. Gérard Longuet a tout lieu de se réjouir. Sa proposition de transfert des cendres de son père à l’Hôtel des Invalides a été acceptée par la fille du général Bigeard.

Cette information a été saluée par quelques journaux : « L’homme a une histoire extraordinaire et il fallait une sépulture à sa grandeur », a-t-on pu lire dans France Soir le 18 novembre. De son côté, sur le site du journal Le Monde du 17 novembre, le lecteur se voyait informé de ce que « le général Bigeard est considéré par les militaires comme le dernier personnage héroïque de l’armée française ». Le Monde évoquait aussi le général Bigeard pendant la guerre d’Algérie de la manière suivante : « Son rôle dans la bataille d’Alger en 1957 durant laquelle la torture a été fréquemment pratiquée est en revanche très controversé » – Ah qu’en termes choisis...

Le décès du général Bigeard, en juin 2010, n’avait pas manqué de donner lieu à plusieurs articles. Celui du journal Le Parisien du 18 juin 2010 avait pour titre Pour Bigeard, la torture en Algérie était un mal nécessaire.

Le général Bigeard avait livré son point de vue au Figaro le 23 novembre 2000 sur l’usage de la « gégène », générateur électrique de campagne à manivelle, utilisé pour faire parler les rebelles algériens sous la douleur provoquée par les flux électriques. « Massu l’a essayé sur lui. Cela ne l’a pas tué ni mutilé. C’est vrai, cela provoque un choc et donc cela pouvait aider à délier les langues. »

Ainsi, tout en démentant l’avoir jamais pratiquée lui-même, le général Bigeard justifiait la pratique de la torture de la manière suivante : « Était-il facile de ne rien faire quand on avait vu des femmes et des enfants les membres arrachés par l’explosion d’une bombe ? Nous avions à faire à des ennemis motivés, des fellagas et les interrogatoires musclés, c’était un moyen de récolter des informations. »

On ne sache pas que le général Bigeard ait jamais changé d’opinion. Le général Massu, quant à lui, avait répondu clairement « non » le 21 juin 2000 à Florence Beaugé, du journal Le Monde, qui lui demandait si la torture est indispensable en temps de guerre et, avait ajouté ce général, « quand je repense à l’Algérie, cela me désole. On aurait pu faire les choses autrement ».

La torture et la guerre d’Algérie. C’est à de nombreuses reprises que les juges ont eu à se prononcer. Ils ont longtemps tergiversé, opéré de spécieuses distinctions entre ceux qui la pratiquaient eux-même et les personnes qui se bornaient à l’approuver. Mais finalement, la Cour de cassation s’est prononcé définitivement à la fin de l’année 1980 par une décision mettant un terme à des procédures qui opposaient, depuis près de 8 ans, Michel Rocard à Le Pen, qui lui faisait grief d’avoir rappelé qu’il avait pratiqué la torture pendant la guerre d’Algérie.

Les conclusions développées alors par l’avocat général Lucas n’ont rien perdu de leur pertinence et de leur actualité. Voici en effet ce qu’on y lit : « Serait-il socialement admissible alors que la lutte pour les droits de l’homme, le respect de sa dignité sous toutes ses formes mobilisent toutes les énergies, que les prises de position sur ce point d’un homme public soient plus ou moins occultées devant l’opinion nationale... » Et il poursuivait ainsi : « Quand la lutte contre la torture est au premier rang des combats de toutes les démocraties, quand la torture est traquée partout et sous toutes ses formes, donne lieu à des textes de loi, à des conventions, ou des traités, justifie le développement d’institutions et de juridictions internationales, est-il possible pour un homme politique de rester taisant sur les propos de ceux qui la revendiquent, la justifient, la tolèrent ou même seulement ne la renient pas en tous temps fussent-il passés, en tous lieux fut-ce sur le champ de bataille, sous toutes ses formes, fussent les moins spectaculaires et ce de la manière la plus absolue ».

Il ne s’agissait pas là du propos d’un magistrat ayant perdu le sens des réalités, rêvant l’impossible. En effet, quelques années plus tard, en décembre 1984, était adoptée la Convention internationale contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. On ne compte plus les pays signataires. La France l’a évidemment signée dès le 14 février 1986 et ratifiée le 26 juin 1987. Elle a donc chez nous force de loi. Son article 1 définit la torture : « Tout acte par lequel une douleur ou des souffrances aiguës, physiques ou mentales sont intentionnellement infligées à une personne aux fins d’obtenir d’elle ou d’une tierce personne des renseignements ou des aveux, de la punir d’un acte qu’elle ou une tierce personne a commis ou est soupçonnée d’avoir commis, de l’intimider ou de faire pression sur elle, ou d’intimider ou de faire pression sur une tierce personne... ».

Aux termes de son article 10, « tout État partie veille à ce que l’enseignement et l’information concernant l’interdiction de la torture fasse partie intégrante de la formation du personnel civil ou militaire chargé de l’application des lois, du personnel médical, des agents de la fonction publique et des autres personnes qui peuvent intervenir dans la garde, l’interrogatoire ou le traitement de tout individu arrêté, détenu ou emprisonné de quelque façon que ce soit ».

Le général Jacques de Bollardière fut, pendant la guerre d’Algérie, le seul officier supérieur à avoir condamné ouvertement la pratique de la torture. Sa prise de position publique lui valu une sanction de 60 jours d’arrêt de forteresse. Ses cendres ne sont pas aux Invalides. A la suite d’une décision prise à l’unanimité par le conseil municipal de Paris, il existe dans le 7e arrondissement un carrefour portant son nom et une plaque sur laquelle figure seulement la mention « Compagnon de la libération ».

Quant à la décision du ministre de la Défense, monsieur Gérard Longuet, de transférer les cendres du général Bigeard aux Invalides, elle constitue une violation des obligations pesant sur les Etats signataires de la Convention internationale contre la torture et tout particulièrement de son article 10.

Roland Rappaport


Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants [1]

Article 10

  1. Tout État partie veille à ce que l’enseignement et l’information concernant l’interdiction de la torture fassent partie intégrante de la formation du personnel civil ou militaire chargé de l’application des lois, du personnel médical, des agents de la fonction publique et des autres personnes qui peuvent intervenir dans la garde, l’interrogatoire ou le traitement de tout individu arrêté, détenu ou emprisonné de quelque façon que ce soit.
  2. Tout État partie incorpore ladite interdiction aux règles ou instructions édictées en ce qui concerne les obligations et les attributions de telles personnes.

Témoignages sur "la bataille d’Alger" et la torture

[le 30 septembre 1991 – 5min 32s]


Paul Teitgen, responsable de la police à Alger en 1957, Jacques Duquesne, journaliste, Hélie Denoix de Saint Marc, officier parachutiste, témoignent de ce qu’a été "La Bataille d’Alger" avec les pleins pouvoirs aux militaires, de la torture et des méthodes de certains militaires comme Bigeard (les “crevettes Bigeard”).


Voir en ligne : Bigeard aux Invalides : la justification du recours à la torture