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Berlin 1933, Jérusalem 2014 : la haine raciste

dimanche 6 juillet 2014

L’assassinat de trois jeunes Israéliens a déclenché des scènes de chasse aux Arabes dans les rues de Jérusalem. Des appels au meurtre, voire au génocide, sur les réseaux sociaux ont été alimentés par des déclarations incendiaires d’hommes politiques citant la Bible.

Ci-dessous une traduction de l’article « Berlin, 1933 and Jerusalem, 2014 : When racist thugs are on the prowl », publié le 2 juillet 2014 par Chemi Shalev sur son blog, dans le journal israélien Ha’aretz [1]. En voici le préambule :
« The gangs of Jewish ruffians man-hunting for Arabs are a manifestation of the dangerous evil that will surely triumph if good men continue to do nothing. »

Berlin 1933 et Jérusalem 2014 — Quand les voyous racistes sont à l’affût

par Chemi Shalev, Ha’aretz, le 2 juillet 2014


Le 9 mars 1933, les chemises brunes des SA [Sturmabteilung : sections d’assaut du parti nazi] semaient la terreur dans la capitale allemande. « Dans plusieurs quartiers de Berlin, de nombreuses personnes – pour la plupart, d’apparence juive – ont été publiquement attaquées et violentées. Certaines ont été grièvement blessées. La police ne pouvait rien faire de plus que ramasser les blessés et les emmener à l’hôpital », a écrit le Guardian. « Les chemises brunes ont battu les Juifs jusqu’au sang qui coulait sur leurs têtes et leurs visages » a écrit le Manchester Guardian. « J’ai vu, sous mes yeux, des SA, bavant comme des bêtes hystériques, chasser un homme en plein jour, en le fouettant », écrit Walter Gyssling dans son journal.

Je sais, avant même la fin du paragraphe précédent, vous étiez scandalisé. « Comment ose-t-il comparer des incidents isolés ici et là à l’Allemagne nazi ? », avez-vous pensé. « C’est une banalisation scandaleuse de la Shoah ».

Vous avez raison, bien sûr. Mon intention n’est pas d’établir un parallèle. Mes deux parents ont perdu leurs familles pendant la Seconde Guerre mondiale, et je suis profondément convaincu que la Shoah est un crime si monstrueux qu’aucun autre génocide prémédité ne lui est comparable.

Mais je suis juif, et, même si je n’étais pas né à l’époque, il est des scènes de la Shoah qui sont irrémédiablement gravées dans mon esprit.

Aussi, lorsque j’ai vu les vidéos et les photos de divers bandes de Juifs racistes d’extrême droite parcourant les rues de Jérusalem, , « la bave aux lèvres comme des bêtes sauvages », hurlant « Mort aux Arabes ! », pourchassant au hasard et en plein jour des passants repérés pour leur apparence ou leur accent pour les tabasser avant l’arrivée de la police, l’association d’idées a été automatique. C’est la première chose qui m’est venue à l’esprit. Et je pense que c’est la première chose qui viendrait à l’esprit de n’importe quel Juif.

Certes, l’État hébreu de 2014 n’est pas Le jardin des Bêtes qu’Erik Larson a décrit dans son livre sur l’Allemagne de 1933. Le gouvernement israélien ne tolère pas l’autodéfense ni la brutalité comme Nazis l’ont fait, jusqu’à ce que les Allemands se plaignent du désordre occasionné et s’inquiètent de la réputation internationale de Berlin. Je ne doute pas non plus un seul instant que les forces de police feront tout leur possible pour retrouver les assassins du jeune Palestinien dont le corps calciné a été retrouvé dans une forêt de Jérusalem. Je prie même pour qu’ils découvrent qu’il ne s’agissait pas d’un crime motivé par la haine raciale.

Mais ne vous méprenez pas : le spectacle de ces bandes criminelles pourchassant des Arabes n’a rien d’exceptionnel. Il ne s’agissait pas d’un simple accès de rage incontrôlable à la suite de la découverte des corps des trois étudiants Israéliens enlevés. Cette explosion de haine n’est pas un phénomène isolé : elle est présente en permanence, elle grandit de jour en jour et se diffuse dans la société, nourrie par le mécontentement, l’isolement et la victimisation, encouragée par les responsables politiques et les experts – cyniques ou sincères – qui, lassés de la démocratie, aspirent pour Israël à un Etat, une nation et, pour faire simple, un leader [??].

Au cours des dernières vingt-quatre heures, une page Facebook appelant à « venger » les trois adolescents kidnappés a suscité des dizaines de milliers de mentions “J’aime”, ainsi que des centaines d’appel explicites à tuer des Arabes où qu’ils se trouvent. Une page demandant l’exécution de “gauchistes” a atteint près de dix mille “J’aime” en deux jours. D’innombrables autres articles sur le web et sur les médias sociaux sont inondés de commentaires de lecteurs crachant la pire espèce de bile raciste et appelant à la mort, à la destruction et au génocide.

Ces appels ont d’ailleurs été repris ces derniers jours – de façon légèrement plus voilée – par des membres de la Knesset faisant référence au Dieu vengeur évoqué dans certains passages de la Torah et au destin des Amalécites, tribu hostile aux Hébreux.

David Rubin, ancien maire de la colonie de Shiloh, s’est montré plus direct : dans un article publié par le site Israel National News, il écrit qu’un « ennemi est un ennemi, et la seule façon de gagner cette guerre est de détruire notre ennemi sans trop se soucier de faire la différence entre les soldats et les civils. Nous, Juifs, viserons toujours en priorité des cibles militaires, mais il est parfaitement inutile de se sentir coupables de perturber, de blesser ou de tuer des civils ennemis dont la quasi-totalité soutient le Hamas et le Fatah. »

Et planant au-dessus de tout cela, Benjamin Netanyahu et son gouvernement persistent dans la représentation de notre conflit avec les Palestiniens en termes crus de noir et blanc, le bien et le mal ; ils décrivent les adversaires d’Israël comme irrémédiablement incorrigibles ; ils n’ont jamais montré le moindre signe d’empathie ou de compréhension pour la situation des personnes qui ont vécu près d’un demi-siècle sous l’occupation israélienne ; leurs déclarations ont pour effet de déshumaniser les Palestiniens aux yeux de l’opinion publique israélienne ; ils perpétuent le sentiment d’isolement et d’injustice du public ; on peut donc considérer qu’ils ont ouvert la voie aux vagues de haine homicide qui arrivent maintenant au jour.

Certains vont faire un parallèle entre la violence de la droite israélienne qui a suivi les accords d’Oslo et la montée d’un dangereux racisme aujourd’hui ; la violence des discours anti-gouvernementaux de Netanyahu place de Sion qui ont conduit à l’assassinat de Yitzhak Rabin et sa rhétorique anti-palestinienne implacable qui contribue à l’explosion du racisme aujourd’hui. Mais c’est trop facile. Ce n’est pas Netanyahu qu’il faut blâmer, c’est le reste d’entre nous, les Juifs en Israël, ainsi que ceux de la diaspora, ceux qui ferment les yeux et ceux qui choisissent de regarder ailleurs, ceux qui présentent les Palestiniens comme des monstres inhumains et ceux qui considèrent toute auto-critique comme un acte de trahison juive.

On peut faire le rapprochement : la maxime d’Edmund Burke — « Pour triompher, le mal n’a besoin que de l’inaction des gens de bien » — s’appliquait à Berlin dans les années 1930 et elle s’appliquera en Israël. Si rien n’est fait pour inverser la tendance, le mal va certainement l’emporter.

Chemi Shalev [2]



[2Traduction - améliorable - de LDH-Toulon.