Histoire coloniale et postcoloniale

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“Algérie, 20 août 1955”, par Claire Mauss-Copeaux

mercredi 19 janvier 2011, par la rédaction

Que s’est-il exactement passé en Algérie, le 20 août 1955, quand, à midi précis, des soldats de l’Armée de libération nationale, branche armée du FLN, appuyés par la population, ont attaqué simultanément les agglomérations situées dans le quadrilatère délimité par Collo, Philippeville, Guelma et Constantine ? Les Algériens ont-ils commis un massacre généralisé ? Quelle a été l’ampleur de la répression qui a suivi ?...

Claire Mauss-Copeaux a repris ces questions qui portent sur un épisode important de la guerre d’Algérie. Au terme d’une longue et minutieuse recherche, croisant des archives mal connues avec des témoignages de survivants des deux bords, elle publie aujourd’hui un livre qui renouvelle la connaissance de ces événements tragiques, en éclairant des zones d’ombres, sources de rumeurs infondées. Elle établit l’ampleur démesurée des représailles exercées sur les Algériens au cours des semaines qui ont suivi le 20 août 1955.
Comme quelques autres, elle pense que si l’historien doit décrire les faits, il ne peut pas occulter les souffrances
endurées et exprimées par les protagonistes eux-mêmes.

Nous reprenons ci-dessous l’introduction de ce livre.

Claire Mauss-Copeaux [1]
Algérie, 20 août 1955. Insurrection, répression, massacres

Éditions Payot, 19 janvier 2011, 288 pages, 23€.

Le massacre est lui aussi un objet d’histoire [2]

La première semaine du mois de septembre 1955 Paris-Match, l’hebdomadaire le plus lu en France, titrait en couverture : « Les journées tragiques d’Afrique du Nord. » Deux événements similaires qui s’étaient déroulés le 20 août étaient présentés de manière équivalente : « La tragédie du Constantinois » et « La rébellion au Maroc ». Aux « 60 morts [enterrés] à Philippeville » en Algérie, répondaient les « 77 victimes de la ville martyre [de Oued Zem] » au Maroc. Depuis, le temps a passé et les relations franco-marocaines se sont apaisées. Les militaires et les pieds-noirs qui se souviennent du drame dans les médias ne s’appesantissent plus sur la tuerie du Maroc.

En revanche, les activistes de la mémoire cultivent le souvenir du « massacre du Constantinois ». Ils l’inscrivent dans un schéma atemporel opposant la civilisation à la barbarie. L’insurrection au cours de laquelle les deux tueries ont eu lieu est minorée ou occultée. Se posant en témoins ou en spécialistes, ils imposent leurs points de vue dans les médias. Leurs mémoires de guerre sont des mémoires en guerre. Fascinés, les médias négligent le plus souvent de soumettre leurs « témoignages » à l’épreuve de la critique. Un jeu d’écho s’établit entre les uns et les autres. L’héritage idéologique de l’Algérie française se transmet ainsi comme une fatalité.

Des récits de vulgarisation de bonne tenue existent pourtant. Ils signalent l’insurrection d’août 1955 et l’inscrivent dans son contexte : la guerre d’indépendance que menait le Front de libération nationale (FLN) depuis le 1er novembre 1954, et dans ses limites territoriales : l’ensemble du Constantinois. Mais, dans la plupart des relations données par les médias, l’insurrection est oubliée au profit du massacre des Européens. Les vieux stéréotypes latents à propos des Algériens sont ainsi réactivés aux dates anniversaires de la guerre. Ils sont d’autant plus efficaces qu’ils participent au dogme de « la mission civilisatrice de la France » qui structure l’immémorial laïque et républicain. Il imprègne encore aujourd’hui l’imaginaire d’une partie des Français [3]. Il les rassure et flatte leur sentiment de supériorité.

L’événement du 20 août 1955 s’inscrit dans l’histoire des relations franco-algériennes et plus précisément dans celle du rapport colonial imposé par la France à la suite de la conquête. La force n’a pas été le seul moyen de communication utilisé par les Français en Algérie, mais, lorsqu’un différend surgissait, elle seule l’emportait. Le fait colonial a été subi mais n’a jamais été accepté par les Algériens. Leurs refus et leurs révoltes ont régulièrement scandé le temps de l’occupation coloniale. Aux lendemains de la Première Guerre mondiale, des mouvements nationalistes ont à leur tour tenté de faire entendre leurs aspirations à la justice et à l’égalité. Mais, attentives aux lobbies colonialistes, les autorités françaises ont constamment bloqué les issues politiques. En désespoir de cause, le 1er novembre 1954, des militants fondaient le Front de libération nationale et prenaient les armes. La violence démesurée a été la seule réponse du colonialisme. Acculés, les militants du FLN de la wilaya II, dirigés par Zighoud Youssef, ont réagi en lançant l’offensive du 20 août 1955.

A midi très exactement, des soldats de l’Armée de libération nationale (ALN), branche armée du FLN, appuyés par la population, attaquent simultanément les agglomérations situées dans le quadrilatère délimité par Collo, Philippeville, Guelma et Constantine. Des centaines d’hommes, parfois accompagnés de femmes et d’enfants, investissent les villes. Certains brandissent des serpes, des haches, plus souvent des gourdins et des bâtons. Encadrés par les militaires de l’ALN, ils assaillent les centres du pouvoir colonial, les gendarmeries et les casernes, les mairies, les dépôts et les silos. Au cours des affrontements, 26 militaires français et 92 civils dont 71 Européens sont tués. La situation est rétablie rapidement. En revanche, les représailles qui accompagnent la répression se poursuivent durant plusieurs semaines et se soldent par la mort de milliers de civils algériens.

Pour les civils algériens et français qui se sont trouvés au coeur de ces affrontements, le malheur de la guerre déborde, il déborde toujours. Vainqueurs ou vaincus, ces termes perdent leur sens, car les uns et les autres ont été prisonniers de la violence. Ils ont éprouvé l’humiliation et la douleur qui l’accompagnent. Leur vie, ce jour-là, a basculé. Une part d’eux-mêmes, de leur passé, de leurs espérances a disparu, irrémédiablement. Des deux côtés de la Méditerranée, au fil du temps, certains ont cheminé vers l’avenir. Ils se sont reconstruits, en conservant la conscience de leur chagrin. Des Français, cependant, pour différentes raisons, ne se résolvent pas à faire leur deuil de l’Algérie coloniale.

Jusqu’à présent, les historiens français se sont contentés de souligner l’importance de l’événement en l’incluant parmi les faits décisifs de la guerre. Mais les conduites extrêmes des hommes engagés dans la guerre, la sidération qu’elles provoquent, la crainte d’aborder un « sujet brûlant », se sont combinées aux difficultés de documentation [4]. Ne bénéficiant plus « du contact sacré et sacralisant avec l’archive [5] » qui établit leur valeur de spécialiste et les protège, la plupart d’entre eux se sont détournés du sujet. Est-il possible, en effet, de confronter les paroles des victimes pour établir des faits, intolérables, et finir par écrire un récit intolérable pour les survivants des deux bords ? Comment écrire l’histoire de l’insurrection, l’histoire des massacres qui l’ont accompagnée, sans réveiller la douleur des survivants, sans réveiller les vieilles haines des uns et des autres ? Quand des proches vivent avec le souvenir de l’indicible horreur, quand leur combat incertain, toujours recommencé, tente de le refouler aux confins de la mémoire, est-il justifié de s’attacher à ce passé ? Les mémoires ont droit au silence. En revanche, la diffusion de récits hasardeux, irrespectueux de la vérité, rend le silence délétère. Dans ce contexte, l’établissement des faits apparaît comme le seul recours. Car les victimes, toutes les victimes, ont droit à l’histoire.

Le massacre est lui aussi un « objet d’histoire [6] ».

© Payot & Rivages.

Table

Avant–propos
Introduction
Première partie – Le 20 août 1955 : un coup de tonnerre dans un ciel serein ?
Deuxième partie – L’insurrection
Troisième partie – Des Européens massacrés à El Alia et Aïn Abid
Quatrième partie – Les représailles
Conclusion
Annexes, notes et références


[1Historienne de la guerre d’Algérie et des violences de guerre, Claire Mauss-Copeaux est l’auteur d’un livre pionnier devenu un classique : Appelés d’Algérie, la parole confisquée (éd. Hachette Littérature)

[2Introduction – pages 13-15 – de Algérie, 20 août 1955.

[3Voir le discours prononcé par Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet 2007.

[4Il a fallu attendre presque un siècle après la Première Guerre mondiale pour que des études sur la violence anthropologique des combattants puissent aboutir. Voir, entre autres, les publications d’Annette Becker et de Stéphane Audoin-Rouzeau, ainsi que la revue Noésis.

[5Pierre Bourdieu, Actes de la recherche en sciences sociales, n° 106-107, mars 1995, p. 108.

[6David El Kenz (dir.), Le Massacre, objet d’histoire, Paris, Gallimard, 2005.