Histoire coloniale et postcoloniale

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Algérie 1955 : une photo et sa légende

mardi 17 mai 2011, par la rédaction

La nouvelle stèle de Marignane.

La date du 20 août 1955 est toujours mise en avant par les activistes de la mémoire de l’Algérie française, le dernier exemple étant la nouvelle stèle de Marignane qui ne retient que quatre dates.

Ce jour-là, une insurrection a secoué l’ensemble du Constantinois. A midi, les militants du FLN et la population algérienne ont attaqué des gendarmeries, des commissariats de police, des casernes ainsi que des structures économiques.

Au cours de cette insurrection, deux massacres d’Européens ont été perpétrés par des émeutiers : l’un à El Alia, petite agglomération minière où 35 personnes ont été tuées, l’autre au sein d’une famille d’Aïn Abid où 7 personnes ont été tuées – parmi elles des enfants [1]. L’estimation globale du gouvernement général est de 123 tués, victimes de l’insurrection : 31 militaires, 71 civils européens et 21 Algériens [2].

Les représailles qui se sont abattues sur la population algérienne de la région, à partir du 20 août, ont été terribles. La violence, extrême et générale, a duré des semaines ; le nombre de victimes algériennes, hommes, femmes et enfants, n’est pas connu avec précision mais dépasserait 7 500.

Mais, aujourd’hui pour de nombreux Français, les seuls massacres qui ont eu lieu lors de la guerre d’Algérie ont été commis par “les Algériens”.

Un exemple illustre cette situation. Parue pour la première fois dans L’Humanité, une photographie prise dans les jours qui ont suivi l’insurrection d’août 1955 accompagnait un article de Robert Lambotte, avec pour légende « Les cadavres d’Algériens jonchent le terrain du Stade municipal de Philippeville ».

Les archives photographiques de L’Humanité ont été confiées à une agence privée chargée de leur diffusion. Dans ce cadre, une nouvelle légende a été affectée à cette photo : « 20 août 1955, stade de Philippeville : cent vingt-trois Européens – dont soixante et onze civils français – furent exécutés par l’armée de libération nationale algérienne ».

Récemment, L’Humanité a republié ce document avec cette nouvelle légende. L’ensemble est censé illustrer le compte-rendu du dernier ouvrage de Claire Mauss-Copeaux. Mais la critique d’Alain Ruscio, le livre de Claire Mauss-Copeaux comme l’article de Robert Lambotte démentent formellement les allégations du nouveau commentaire.

[Mis en ligne le 17 mai 2011 à 9h, mis à jour à 18h]



Le 11 avril 2011, l’historien Alain Ruscio publiait l’article suivant dans le journal L’Humanité :

Algérie 1955 : un drame et son exploitation

Claire Mauss-Copeaux restitue la dimension réelle de l’insurrection du Constantinois et de la répression sanglante qu’exerça le pouvoir colonial sur la population algérienne.

Algérie, 20 août 1955. Insurrection, répression, massacres, de Claire Mauss-Copeaux. Éditions Payot, 2011, 280 pages, 23 euros.

Le 20 août 1955, des soldats de l’armée de libération nationale algérienne, appuyés par des éléments plus ou moins contrôlés de la population, procèdent à une offensive dans un quadrilatère Collo-Philippeville-Constantine-Guelma et se livrent à des exactions et exécutions contre des Européens. Dans l’historiographie de la guerre d’Algérie, il existe quelques moments privilégiés : l’insurrection, la bataille d’Alger, les accords d’Évian et les premiers temps de l’indépendance. Ce n’est pas ainsi que l’on peut parler de ces « événements » d’août 1955 : les historiens de sensibilité anticolonialiste se sentaient en général gênés ; quelques autres se réfugiaient derrière un prudent « toute guerre secrète ses excès, des deux côtés » ; enfin, des thuriféraires de l’Algérie française en profitaient pour dénoncer la « cruauté naturelle » des « Arabes ».

Il ne sera désormais plus possible d’évoquer ce drame sans citer le livre de Claire Mauss-Copeaux, qui a alterné le travail sur les sources écrites, dans les archives, et l’enquête de terrain. Il en résulte un tableau beaucoup plus nuancé que celui qui dominait jusqu’ici. Dans un premier temps, l’auteure rappelle le terreau sur lequel s’est peu à peu ancrée la haine : outre l’exploitation économique dont étaient victimes les « indigènes », il y avait cet incommensurable mépris, ce racisme « de base » professé par la grande majorité des Européens d’Algérie. En retour, dans la population « musulmane », naît un sentiment de révolte, qui s’exprimera le moment venu. Et ce moment vient, justement, à l’été 1955.

Claire Mauss-Copeaux ne cache rien de certains crimes commis, mais ramène, en historienne, le fait à ses proportions réelles : une brève flambée, plus spontanée qu’encadrée, de haine, laissant à terre cent vingt-trois cadavres, dont soixante et onze civils français - et parmi ceux-ci des enfants. Une horreur. Mais rien à voir avec l’« Oradour algérien », la « tentative de massacre généralisé des Européens » que certains sites négationnistes présentent aujourd’hui encore. L’historienne n’arrête pas là son étude, contrairement à beaucoup d’autres : elle évoque les représailles. Et, comme toujours au long de l’histoire coloniale, elles ont été disproportionnées : alors que la révolte avait été circonscrite à quelques cités, c’est tout le Constantinois qui a été ensuite ratissé, tant par les militaires que par des miliciens armés, ces derniers se montrant particulièrement féroces. Combien de morts dus à la répression ? Claire Mauss-Copeaux avance le chiffre de 7 500. Au passage, signalons que c’est une règle quasi mathématique dans l’histoire coloniale : 100 « Arabes » pour 1 Français. C’est donc à une entreprise de salubrité historique publique que s’est livrée Claire Mauss-Copeaux.

Alain Ruscio, historien



Cet article était accompagné de la photo reproduite ci-dessous avec sa légende erronée :

La photo publiée dans <i>L'Humanité</i> le 11 avril 2011, avec sa légende erronée.

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Le 24 août 1955, le journal L’Humanité avait consacré sa “Une“ aux drames du Maroc et du Constantinois. Le Maroc était cité en premier. Les événements du Constantinois venaient en sous-titre : « En Algérie, les hameaux rasés par l’artillerie étaient encore habités ».

La “Une” de la première édition de L’Humanité du 24 août 55

Immédiatement en dessous figurait la photo, avec la légende : « Les cadavres d’Algériens jonchent le terrain du Stade municipal de Philippeville », suivie d’un article de Robert Lambotte – l’article est repris dans cette page.

Ce numéro de L’Humanité a été immédiatement saisi, remplacé par un numéro spécial de protestation qui sera également saisi [3]. Ce second tirage ne comporte plus la photo du stade, mais il reprend l’article de Robert Lambotte

Robert Lambotte, envoyé spécial du journal, a été expulsé d’Algérie, manu militari, le 25 août. Il a publié dans L’Humanité-Dimanche du 28 août 1955, un article intitulé « Voici pourquoi j’ai été expulsé d’Algérie » dans lequel il a écrit :

« Ce qu’il ne faut pas voir et ne pas dire, ce sont les longues colonnes d’Algériens ramassés samedi, dimanche et lundi dans les quartiers arabes de Philippeville et systématiquement mis à mort sur le stade ou dans les campagnes environnantes. »


[1On peut invoquer une vengeance villageoise pour le massacre de la famille Mello à Aïn Abid – voir Claire Mauss-copeaux, Algérie, 20 août 1955, éd Payot, 2011, page 166.

[2Op. cit., page 118.

[3D’après Étienne Fajon, La vérité vaincra, éditorial, 25 août.