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Alexandre Romanès : “jamais un chef de l’Etat n’avait brutalisé à ce point les Tsiganes”

mercredi 18 avril 2012

Poète, ami de Jean Genet et descendant des Bouglione, Alexandre Romanès planche à 61 ans sur son sixème ouvrage [1]. Chanteuse née en Roumanie, Délia a connu les pires heures de Ceausescu. Mariés depuis 1994, date à laquelle ils fondèrent le cirque Romanès, ils sont la voix du peuple tsigane de France. Ils reviennent sur le quinquennat de Nicolas Sarkozy, le plus douloureux de la Ve République pour leur communauté.

« Les Roms ont été stigmatisés collectivement comme des criminels dans des propos extrêmement radicaux ces derniers temps. Citons, par exemple, la décision du Gouvernement français, en juillet-août 2010, d’expulser des migrants roms provenant d’autres pays de l’UE, si nécessaire par la force. La campagne du gouvernement s’est accompagnée d’une utilisation flagrante de
rhétorique anti-rom. La communauté rom dans son ensemble a été assimilée à la criminalité. La présence des Roms a été qualifiée de menace à la “sécurité publique”, un langage juridique généralement employé pour les situations extraordinaires où l’on considère que la paix et la survie de l’Etat sont en jeu. »

Thomas Hammarberg
commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe
Les droits de l’homme des Roms et des Gens du voyage en Europe
Janvier 2012 [2]


(photo Arnaud Baur)

« Jamais un chef de l’Etat n’avait brutalisé à ce point les Tsiganes »

Entretien avec Alexandre et Délia Romanès par Willy Le Devin
publié dans Libération le 8 avril 2012


  • Le mandat de Nicolas Sarkozy s’achève. Un soulagement pour les Tsiganes ?

Alexandre : S’il n’est pas réélu, je crois que l’on pourra parler de soulagement. Jamais un chef de l’Etat n’avait brutalisé à ce point les Tsiganes. Et ce d’autant plus qu’il aura fait le boulot jusqu’au bout [un campement de Roms a été détruit jeudi 5 avril à Massy, dans l’Essone]. Nicolas Sarkozy a délibérément jeté les Tsiganes à la vindicte populaire, alors que nous n’en avions pas besoin. Notre peuple subit déjà assez le racisme. Le Président s’inscrit malheureusement dans la longue liste de ceux qui l’ont institutionnalisé.

Délia : Moi, je ne crois plus en rien. Même si la gauche passe, je ne sais pas si nous vivrons mieux. Il y a une telle méfiance dans le regard des gens à notre égard ! Ça me fait peur.

  • Comment expliquez-vous le durcissement de la France à l’égard du peuple tsigane ?

A. : Depuis quatre à cinq ans, on a l’impression que la dureté des pays de l’Est à notre égard se déporte vers l’Europe occidentale. Le climat s’est dégradé en France, mais aussi en Allemagne et en Italie [on pourrait ajouter en Suisse – Réd.]. Le Rom a été désigné comme le bouc émissaire, l’étranger qui venait manger la laine sur le dos du bon peuple français, qui ne peut plus survivre à cause de la crise financière mondiale. C’est criminel de faire de tels discours à de fins électoralistes car, sur le terrain, les gens finissent par le croire et nous vivons un enfer.

D. : Alexandre n’a aucun rôle officiel, mais il est de plus en plus appelé au secours par des membres de la communauté. Parfois en pleine nuit, parce que les Tsiganes se font agresser – il y a deux semaines, un campement de Lyon a essuyé des jets de cocktails Molotov – ou que les pelleteuses se mettent en place pour tout détruire.

  • Diriez-vous que le racisme que vous vivez est le dernier racisme assumé de la société française ?

A. : Oui. On se permet de faire aux Tsiganes des choses qu’on n’aurait même pas idée de faire subir aux autres communautés. Imaginez demain que des maires ou des préfets prennent des arrêtés antijuifs. Vous imaginez le tollé ? Pour les Tsiganes, personne ne bouge, à part une micromanifestation de temps en temps. Pourtant, notre peuple est installé en France depuis des décennies. Beaucoup ont défendu la France pendant les grandes guerres du XXe siècle. Et savez-vous que nous étions les représentants de la France à l’Exposition universelle de Shanghai en 2010 ? Nous avons été choisis par José Frèches, responsable du pavillon français [Frèches fait dans la sinologie] et très proche de Nicolas Sarkozy : il a dirigé son site de campagne en 2007 ! C’est bien qu’au fond le Président sait que l’on peut être tsigane français. Il n’y a rien d’antinomique là-dedans.

  • Alors pourquoi se permet-on d’aller si loin contre les Tsiganes ?

A. : Parce que nous ne votons pas ! Nous ne représentons aucun poids électoral. Les Tsiganes ne croient pas à la politique, pas au sport, pas à la mode. Seul Dieu est une icône pour nous. On nous fait payer notre nomadisme. Je pense que la méchanceté que l’on subit est une forme inconsciente de la frustration ressentie par pas mal de monde. On envie notre liberté.

D. : Il y a la pauvreté aussi. Aujourd’hui, on a l’impression qu’être pauvre est le péché ultime. Les gens ne veulent pas la voir. Elle leur fait peur. Du coup, les élus se permettent des choses odieuses, car c’est ce que les concitoyens attendent. En France, le Tsigane a vraiment l’image du voleur, mais personne n’essaye de nous connaître. Ce n’était pas comme ça quand je suis arrivé à Nanterre, il y a vingt-cinq ans.

A. : Un exemple, ma fille de 11 ans va à l’école juste à côté du cirque [Porte de Champerret à Paris]. Dans la cour, elle ne s’éloigne jamais des surveillants, car les autres enfants la tapent et la traitent de « sale gitane ». On a souvent peur pour elle.

  • Y-a-t-il une issue ?

A. : L’apaisement se joue à l’échelle de l’Europe. Lorsque je vois que Viktor Orban [Premier ministre de Hongrie] pense interdire le droit de vote aux Tsiganes… Au lieu de nous chasser, la France ferait bien d’assumer son rôle de grand pays des droits de l’homme pour défendre notre communauté à Bruxelles.


[1Et le 30 avril, grande nuit tsigane, « Au paradis, toutes les femmes sont gitanes », à Paris.