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Albert Camus et les ambiguïtés

dimanche 7 octobre 2012, par la rédaction

Du fait de ses positions libérales et de sa critique de la politique coloniale française – voir notamment l’épisode de la “trêve civile” –, pendant la guerre d’Algérie Albert Camus était considéré par la droite comme un traître. On peut mesurer par là l’ambiguïté du véritable culte dont il est l’objet de nos jours de la part de très nombreux Pieds-noirs.

On a pu – Mouloud Feraoun le premier – reprocher à Albert Camus d’avoir relégué les Algériens à des rôles de figurants dans leur propre pays. Agnès Spiquel a montré que ce grief était assez largement infondé, mais il a alimenté une critique récurrente de la part d’Algériens qui reprochent à Camus de ne pas avoir perçu la montée du nationalisme algérien. Albert Camus était sans doute prisonnier de stéréotypes coloniaux, car ses reportages en Kabylie, en 1939 et en 1945, dénoncent la misère, sans mentionner la revendication du droit à l’existence, à la souveraineté, d’une partie importante de la population musulmane. Son point de vue est marqué d’une sorte de cécité : sa méconnaissance de la langue arabe et de l’islam, ses préventions grandissantes à l’égard du panarabisme de Nasser, puis sa haine du FLN ont fait que, malgré ses liens avec des amis arabes, il n’a pas saisi l’acuité de ce qui se passait en Algérie.

Albert Camus avait le 23 août 1944 fait l’éloge des Français qui s’étaient levés contre l’occupant allemand : « Un peuple qui veut vivre n’attend pas qu’on lui apporte sa liberté. Il la prend » [1]. Mais il s’est toujours refusé à mettre le nationalisme algérien sur un pied d’égalité avec le patriotisme de la Résistance française. Mouloud Feraoun, qui comprenait Albert Camus sans partager ses positions, a écrit dans son Journal le 18 février 1957 : « Camus se refuse à admettre que l’Algérie soit indépendante et qu’il soit obligé d’y rentrer chaque fois avec un passeport d’étranger, lui qui est Algérien et rien d’autre. »

La lecture d’un article repris ci-dessous, et deux petites vidéos dans lesquelles deux écrivains algériens, Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri, évoquent Albert Camus, permettent de mesurer l’ambiguïté du rôle que certains font parfois jouer à Albert Camus.

Mouloud Feraoun évoque Albert Camus (1min 27s) :


Camus l’indigène et Feraoun « l’assimilé »
ou l’intégration à l’envers

par Hend Sadi, Le Soir d’Algérie, 18 mars 2010


Récurrente, la querelle autour de « Camus l’Algérien » a été récemment ravivée à l’occasion du cinquantenaire de la mort de l’écrivain. Deux camps se sont vigoureusement affrontés. Les uns, déniant à Camus sa qualité d’Algérien, avancent que celui-ci n’a jamais voulu voir dans l’Algérie autre chose qu’un vaste territoire dépeuplé, aux rivages ornés de ruines oniriques, attendant l’arrivée du Premier homme pour l’occuper et lui donner vie. Comment expliquer autrement l’absence – objective – des indigènes dans son œuvre, demandent-ils ? Et de rappeler que Camus a invoqué sa mère pour disqualifier le combat libérateur des Algériens, ce qui achève de le discréditer à leurs yeux.

Les autres, s’appuyant sur ses articles de jeunesse dans Alger républicain affirment qu’il est injuste d’identifier Camus au système colonial qu’il a condamné sans réserve dans ses reportages sur la misère de la Kabylie. Ce qu’il voulait, assurent ses défenseurs, c’était une Algérie plurielle, ouverte à toutes les communautés ; ajoutant qu’il n’a jamais rejeté l’émancipation du peuple algérien, mais considérait simplement – et c’est un principe philosophique chez lui – qu’« aucune cause ne justifie la mort d’un innocent  ». Bien sûr, cette polémique portant sur Camus renvoie à un enjeu plus général, celui du statut des Pieds-Noirs dans une Algérie libérée et celui de la non-intégration des Algériens indigènes dans la république française qui admettait en son sein l’existence de deux collèges !

Sur ce sujet, Feraoun, rarement cité dans le débat, s’est pourtant exprimé tôt, à travers un propos responsable, généreux, mais sans concession sur le fond. Il l’a fait dans une correspondance échangée avec Camus, et parfois sous forme de lettres ouvertes. Sans jamais se départir du ton respectueux et de l’humanisme qui sont les siens, la contrition de ses premières missives cède progressivement le pas à un humour mordant.

Une critique feutrée mais profonde

A ma connaissance, il revient à Feraoun d’avoir, le premier, mis le doigt sur l’absence des indigènes dans l’œuvre de Camus, observation maintes fois reprise depuis. Dans une lettre [2] datée du 27 mai 1951 et expédiée de Taourirt Moussa où il est en poste, il écrit à Camus :

« J’ai lu La Peste et j’ai eu l’impression d’avoir compris votre livre comme je n’en avais jamais compris d’autres. J’avais regretté que parmi tous ces personnages il n’y eût aucun indigène et qu’Oran ne fût pour vous qu’une banale préfecture française. »

S’il s’excuse de son audace, toujours dans le même courrier, c’est pour enfoncer aussitôt le clou :

« Oh ! ce n’est pas un reproche. J’ai pensé simplement que, s’il n’y avait pas ce fossé entre nous, vous nous auriez mieux connus, vous vous seriez senti capable de parler de nous avec la même générosité dont bénéficient tous les autres. Je regrette toujours, de tout mon cœur, que vous ne nous connaissiez pas suffisamment et que nous n’ayons personne pour nous comprendre, nous faire comprendre et nous aider à nous connaître nous-mêmes. »

Derrière le ton révérencieux de l’instituteur du bled qui s’adresse à une gloire reconnue de la littérature, tout est dit.

Il faut, cependant, se garder de faire dire à Feraoun plus qu’il n’écrit. En particulier, son but n’est sûrement pas d’accabler Camus en l’enfermant dans un profil de ségrégationniste ou de colonialiste. Ce que Feraoun déplore, c’est l’étendue du fossé qui sépare les deux communautés au point de rendre étrangère à Camus la communauté indigène. Sans qu’il l’ait formulé lui-même, on peut cependant concevoir que Feraoun pense que la coexistence des deux communautés sur un même territoire est déjà compromise.

Alors que s’annonce l’ère de la décolonisation, les Pieds-Noirs demeurent encore arc-boutés sur des privilèges acquis par la spoliation des indigènes. Et lorsque plus tard, trop tard, des ouvertures, des correctifs sont apportés à un système inique, ces réformes n’apparaissent plus comme des avancées. Les mesures ne sont alors plus jaugées au vu des progrès qu’elles permettent de réaliser, elles sont évaluées à l’aune de leurs insuffisances, de leurs manques. Elles ne calment plus la contestation de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Au contraire, elles apparaissent comme un aveu quant à l’iniquité du système mis en place par les « vainqueurs » qui n’arrivent plus à en dissimuler la tyrannie. Au lieu de réduire le mécontentement, elles l’attisent. Leur dynamique change de sens. C’est une phase semblable que traverse l’Histoire de l’Algérie alors que se poursuit le dialogue, indirect, entre les deux écrivains. C’est ce que nous illustrons brièvement par ce qui suit.

Camus l’indigène

Entre temps, le fossé pointé par Feraoun s’est élargi avec la guerre. Mais Camus ne se résigne pas à perdre « son » pays. Il rejette avec la dernière énergie l’idée d’une Algérie indépendante qu’il qualifie de chimère et souligne avec vigueur le lien charnel des Pieds-Noirs à leur terre natale : « Les Français d’Algérie, écrit-il dans actuelles III, sont eux aussi, et au sens fort du terme, des indigènes. »

Feraoun n’en disconvient pas. Il répond dans une lettre ouverte [3] où il a demandé à garder l’anonymat :
« aujourd’hui , dit-il, je sais comme vous, cher monsieur, que les “Français d’Algérie sont au sens fort du terme, des indigènes” » et poursuit, goguenard … « je souhaite seulement qu’ils en aient conscience » !

Car Feraoun sait d’expérience ce que recouvre le statut d’Algérien revendiqué par un Français :

« Lorsque les Algériens d’origine européenne nous disent qu’ils sont Algériens, nous entendons qu’ils s’ont d’abord Français, puis Algériens de surcroît »

et, ajoute-t-il :

« Lorsque le musulman dit qu’il est Algérien, chacun sait qu’il n’est que cela. »

L’iniquité des politiques coloniales, Feraoun en a fait le tour, constaté l’impasse. Il ne croit pas davantage au leurre de la politique d’assimilation des indigènes prêchée par les Français libéraux desquels il se démarque :

« Ceux qui étaient “assimilables”, écrit-il, étaient aussi des utopistes croyant pouvoir s’évader de leur condition pour épouser la vôtre. Mais ni la cravate ni le complet ne firent oublier chéchia et séroual dans un pays où il n’y avait rien d’autre. »

L’assimilation à l’envers : tous les Algériens sous le burnous

Selon Feraoun, « il n’y a d’autre assimilation possible que celle des nouveaux par les anciens » et il s’amuse à observer cette assimilation à l’œuvre :
« Cette assimilation, note-t-il, dans l’ordre naturel des choses, a commencé de se faire à notre insu et malgré vous. Peu à peu, depuis un siècle, le peuple algérien d’origine européenne s’est détaché de l’Europe au point de devenir méconnaissable et de ne plus ressembler qu’à lui-même, je veux dire aux autres Algériens qu’il méprise mais dont il partage l’accent, les goûts et les passions. »

Pour Feraoun, il ne reste qu’à renoncer au leurre pour adopter la bonne assimilation, aller jusqu’au bout du processus et l’assumer :
« Pour bien faire, il eût fallu, au contraire, que le costume disparût pour laisser place à la gandoura et au séroual et le peuple algérien, tout entier en burnous, eût à coup sûr retrouvé son unité : celle qu’il avait eue au long des siècles, en dépit des divisions intestines, de la multitude des langages et de la diversité des genres de vie. Car il y a bien cette unité nord-africaine imposée au moins par le climat, le milieu, la nécessité de vivre ensemble dans cette “ île de l’Occident ”, et que ni les Phéniciens, ni les Romains, ni les Vandales, ni les Arabes ne réussirent à disloquer. »

Mais Feraoun est sans illusion, il sait que l’enjeu est ailleurs et que le sort des populations indigènes n’est pas le souci majeur des gouvernants que seuls préoccupent le vaste territoire algérien et son sous-sol saharien :
« En 1958, je sais, écrit-il, on s’intéresse davantage à l’Algérie. Mais hélas ! à l’Algérie seulement, le Sahara avec, bien entendu. En tout cas on ne s’intéresse aux Arabes ou aux Kabyles que pour les tuer, les pacifier ou, depuis quelques temps, pour intégrer leurs âmes, dans la mesure où ils en ont une au lieu de soigner leur corps souffreteux, plus ou moins couverts de loques. »

À l’heure où les deux peuples français et algériens s’interrogent sur leurs identités, au moment où la « burqa » s’invite au débat sur l’identité nationale en France et où, en Algérie, les Egyptiens rappellent aux Algériens amnésiques que leurs ancêtres ne sont pas Arabes, il n’est pas inutile de relire Mouloud Feraoun, le proscrit de l’école algérienne arabisée.

Hend Sadi, universitaire


Mouloud Mammeri évoque Albert Camus le 25/05/1974 (2min 55s) :



[1Albert Camus, Combat, le 25 août 1944, repris dans Actuelles I.

[2Mouloud Feraoun, Lettre à ses amis, pp. 203-204, Editions du Seuil, 1969.

[3Publiée dans la revue Preuves, n° 91, Paris, septembre 1958, sous le titre « La source de nos communs malheurs (lettre à Albert Camus) », reprise dans Mouloud Feraoun, « L’anniversaire », pp. 35-44, Editions du Seuil, 1972.