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Dans une préoccupation d’intersectionnalité

Afroféministes et féministes musulmanes débattent de leurs droits

samedi 28 avril 2018

Un colloque international réunissant des militantes afroféministes et féministes musulmanes a été organisé à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) les 20 et 21 avril 2018. Il a permis de nombreux débats et échanges sur le contenu même des notions d’afro-féminisme et de féminisme musulman et sur leurs conceptions de la défense de leurs droits, y compris dans leurs propres communautés. Nous reproduisons ici un article de "Saphirnews" ainsi qu’un autre publié sur le site "le Muslim Post" qui en rendent compte.

« Lutter ensemble avec nos différences », ou l’alliance possible entre afro-féminisme et féminisme musulman

par Nathalie Dollé, Saphirnews, 23 Avril 2018 Source

A l’Université Libre de Bruxelles (ULB) vendredi 20 et samedi 21 avril, plusieurs centaines de femmes ont échangé sur l’intérêt, la nécessité ou les conditions d’une alliance entre deux féminismes dits minoritaires : celui des afro-descendantes et celui des musulmanes. Retour sur un colloque inédit qui traduit une nouvelle dynamique féministe franco-belge.

Comment les catégories de genre, de race, de classe et de religion s’imbriquent-elles dans les mécanismes d’oppression des femmes ? Et surtout comment un féminisme divers, dynamique et renouvelé peut-il y répondre ? Pendant quelques heures intenses, des féministes musulmanes, des afroféministes et des féministes mainstream ont croisé leurs points de vue et expériences, leurs retours critiques, leurs pratiques et propositions lors d’un premier colloque international sur la thématique des afroféminismes et féminismes musulmans organisé par le collectif féministe Kahina à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) vendredi 20 et samedi 21 avril. A la tribune, Françoise Vergès, Malika Hamidi, Fabienne Brion, Rokhaya Diallo, Emilia Roig, Julie Pascoët et bien d’autres.

Un « féminisme mainstream » désigné comme dominant

« Effectivement, les féministes "blanches" sont féministes. Les autres, elles, ont besoin d’être qualifiées, d’afro ou de musulmanes par exemple. Pour avancer ensemble, il est donc nécessaire de commencer par se décentrer de soi-même. Même si les portes étaient ouvertes, il faut reconnaître qu’à l’époque, nous restions entre nous. C’est la raison pour laquelle le féminisme mainstream peut être désigné comme dominant. » Avec cette déclaration que ne renierait sans doute pas Christine Delphy, la féministe belge Irène Kaufer a posé un constat souvent peu accepté par les féministes françaises historiques.

Le premier colloque international sur la thématique des afroféminismes et féminismes musulmans a été organisé à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) les 20 et 21 avril. © Amal El Gharbi

C’est pourtant contre cette hégémonie que le féminisme de demain commence à s’élaborer : une idée qui brasse la diversité de chacune sans segmenter les identités multiples, une utopie qui s’alimente d’intersectionnalité, d’antiracisme et encore de décolonialisme.

« Acceptons de dénoncer toutes les formes d’oppression, y compris dans nos propres communautés »

Les conditions de la constitution, du développement et du travail effectif de ce féminisme renouvelé ont été interrogées à Bruxelles, souvent à partir d’expériences en cours. Comment ne pas reproduire les processus de domination à l’intérieur même d’une organisation féministe ? En s’accrochant, par exemple, aux principes basiques qui fonde l’existence de l’association Lallab (« La parole aux concernées ») ou à celui du collectif ReSisters (« Toute expérience de vie se vaut, apprenons les unes des autres sans juger »).

Elles ne sont pas toutes révolutionnaires, anticapitalistes ou anti-impérialistes ; elles se distinguent par des priorités de lutte et des moyens d’actions différents mais les féministes afro et les féministes musulmanes — pour respecter la binarité du colloque — sont d’accord pour ne plus céder aux voix en interne qui les exhortent à tempérer leur combat sous prétexte d’affaiblissement de la cause générale ou de trahison d’appartenance. « Acceptons de dénoncer toutes les formes d’oppression, y compris dans nos propres communautés », assenait d’une de ces féministes devant un auditoire convaincu.

Vue de la salle à Bruxelles

Identifier les divisions, lever des tabous, ouvrir la parole

Comme plusieurs l’ont fait après elle, Mireille-Tsheusi Robert, chercheuse associative belge et auteure en 2016 du livre Racisme anti-Noirs, entre méconnaissance et mépris, a pointé la nécessité de ne pas aller trop vite : « Pour mettre en place des alliances pérennes entre des groupes aux histoires et priorités différentes, il faut d’abord prendre le temps de se connaître, de savoir d’où on parle et quels sont les "privilèges" des unes par rapport aux autres. »

Ensuite seulement, celle qui est aussi présidente de l’association Bamko s’est lancée : « Si nous voulons travailler ensemble, nous ne pouvons pas faire l’économie d’un travail en profondeur sur le passé commun des arabo-musulmans et des noirs : treize siècles d’esclavage. Nous ne pouvons pas non plus taire le phénomène de négrophobie. »

Le sujet est repris d’une autre manière par Aichatou Ouattara, auteure du blog Afrofemista : « Puisque nous sommes ici à parler des alliances possibles, nous devons admettre que les mouvements féministes ne sont épargnés ni par l’islamophobie ni par le racisme et la négrophobie en particulier. Il nous faut parler de l’imaginaire collectif dans lequel la femme musulmane est arabe mais jamais noire ni même asiatique. »

Et d’autres de témoigner sur l’islam noir systématiquement considéré comme « moins conforme ». Faudra-t-il donc aller jusqu’à la création d’un « afro-féminisme musulman » ? D’un « féminisme métisse » comme s’interrogeait dans le public la fille d’un africain noir et d’une européenne blanche ? Jusqu’où aller dans la singularité de chacune ? Est-il indispensable de catégoriser les identités, récits et oppressions pour que l’ensemble des féministes puissent ensuite se retrouver sur des combats communs ? La question est lancée.

Vers un postféminisme musulman ?

En tous cas, la multiplicité des féminismes — ou au moins des récits de femmes blessées — illustre le besoin de combats prenant en compte chaque femme à la croisée des discriminations qu’elle subit afin de l’inscrire comme le résultat d’un processus systémique.

Quel chemin parcouru depuis la naissance, dans les années 2000, d’un féminisme musulman, français et contemporain. A l’époque, rien que le mot de « féminisme » posait question. Les pionnières se le sont progressivement approprié, jusqu’à le revendiquer. Aujourd’hui, constate la sociologue Malika Hamidi, une génération montante se sent même assez forte pour dénoncer un label clivant : « Elles se disent : je suis féministe mais pas seulement musulmane. A partir de mes références religieuses, je peux m’associer aux luttes de toutes les femmes. »

Françoise Vergès. © Amal El Gharbi

Sommes-nous entrées dans le postféminisme musulman ? Tout en sachant que pour rester fidèle à l’esprit des journées de Bruxelles, il est inconcevable d’évoquer « le » féminisme musulman quand celui-ci est constitué de si nombreuses variations. Lui aussi devra traiter la question de l’action concertée dans la diversité.

Une étincelle a jailli à Bruxelles. Des féministes afro et musulmanes ont échangé des arguments scientifiques, des considérations stratégiques, des témoignages, des expériences, des propositions. Plus que croisées, elles se sont rencontrées. Alors comme l’exposait en substance et avec chaleur la politilogue et historienne Françoise Vergès : « Utilisons tous les outils d’analyse possibles, travaillons sur les stratégies, repolitisons le féminisme… mais n’oublions pas que la solidarité est inconditionnelle et que la sororité se construit tous les jours sur le terrain des luttes. »

Nathalie Dollé,
journaliste indépendante, auteure de Un humanitaire musulman dans la République. Entretiens avec Rachid Lahlou, président fondateur du Secours Islamique France (Ateliers Henri Dougier, mai 2018).


Afroféminismes et féminismes musulmans : des luttes en miroir ?

Les 20 et 21 avril derniers se tenait le premier colloque international sur les afroféminismes et féminismes musulmans à Bruxelles. Des mouvements qui réinterrogent le féminisme « mainstream » et la sororité.

par Elise Saint-Jullian, le Muslim Post, 24 avril 2018 Source

Ils sont dits féminismes « minoritaires », mais les afroféminismes et féminismes musulmans s’imposent depuis plusieurs années en parallèle du féminisme « mainstream », comprendre le féminisme traditionnel, dominant ou « blanc ».

Les femmes racisées souhaitent en effet faire entendre leurs propres revendications ainsi que les différentes formes d’oppression ou de discriminations qu’elles subissent en plus du sexisme. Mais qu’est-ce que les afroféministes et féministes musulmanes peuvent s’apporter mutuellement dans leur lutte pour l’émancipation ? Une question à laquelle des centaines de femmes afroféministes et féministes musulmanes ont tenté de répondre durant un week-end, à l’université libre de Bruxelles (ULB).

Les femmes racisées dans les luttes, un rôle à rappeler

Parmi les points communs relevés entre ces féminismes « minoritaires », des préoccupations qui ne figurent pas dans l’agenda du féminisme dominant.

« Pour des féministes qui ont la carnation foncé, les cheveux crépus et qui ne répondent pas aux critères de beauté traditionnels, être reconnue dans sa beauté c’est déjà une lutte en soi », souligne la journaliste et écrivaine Rokhaya Diallo, expliquant que la promotion de la beauté chez les femmes noires ou arabes n’est souvent pas comprise par les féministes mainstream et perçue comme un carcan dont il faudrait se départir. Les afroféministes et féministes musulmanes ont également le souhait commun qu’on ne parle plus à leur place.
« Le féminisme européen a toujours voulu être le guide, être la « grande soeur » dans la sororité. Mais il faut écrire nos propres histoires, montrer le rôle des femmes racisées dans les luttes », a insisté la politologue, historienne et féministe française Françoise Vergès.

Comme le rappelle en effet la militante antiraciste Rokhaya Diallo, si les femmes noires combattant pour les droits civiques au côté de Martin Luther King aux Etats-Unis ont été effacées dans l’histoire, le mouvement Black Lives Matter est désormais porté par des américaines qui veulent faire porter leurs voix beaucoup plus loin.

« L’intersectionnalité devrait être à la base de tout mouvement féministe »

Mais femmes musulmanes et femmes noires doivent aussi composer avec une identité hybride et s’opposer à l’attribution d’étiquettes. Etre musulmane, c’est en effet encore dans l’imaginaire collectif, la représentation d’une musulmane maghrébine et/ou voilée. « On m’a catégorisée comme afroféministe », rapporte Rokhaya Diallo, noire et également musulmane. « Mais je ne suis pas plus afroféministe, que féministe musulmane ou féministe tout court. C’est important de laisser les femmes définir leurs luttes elles-mêmes et de les exprimer de la manière dont elles l’entendent ».

Afroféministes et féministes musulmanes ont cependant une approche commune du féminisme, à savoir un féminisme dit « intersectionnel », prenant en compte les différentes formes d’oppression subies par les femmes. Un concept adopté notamment par l’association Lallab, qui souhaite déconstruire les préjugés autour des femmes musulmanes mais s’inscrire dans une approche inclusive, en s’inspirant aussi des mouvements afroféministes. « Aujourd’hui c’est à nous de faire que le racisme soit un sujet aussi important que l’islamophobie et le féminisme. L’intersectionnalité devrait d’ailleurs être un outil à la base de tout mouvement féministe », témoignent Sarah Marsso et Selma Bouledjouidja, bénévoles chez Lallab.

Une sororité qui « se construit chaque jour sur le terrain des luttes »

Mais pour construire une solidarité féministe politisée, il est nécessaire d’aller au-delà des différents et des divergences. Le problème encore trop tabou de la négrophobie chez les arabes ou parfois du racisme des noirs envers les arabes a donc été à plusieurs reprises évoqué.

L’association Bamko (Collectif Afroféministe Belge) a tenu à rappeler les treize siècles d’esclavage en Afrique par les Arabes. « Nous allons parfois trop vite dans la convergence des luttes. ll faut d’abord prendre le temps de reconnaître quels sont les privilèges des unes par rapport aux autres », a souligné la présidente du collectif, Mireille Tsheusi Robert. Aichatou Ouattara, auteure du blog Afrofeminista, a quant à elle renchérit en ce sens, pointant du doigt une certaine condescendance envers l’islam d’Afrique noire et a rappelé les discriminations encore plus marquées envers les femmes noires portant le hijab.

Des sujets tabous qui ont pourtant permis de libérer la parole et de soulever d’autres questions parmi le public : « Qu’attends-tu de moi, femme noire, qui ne suis pas musulmane ? » a demandé une femme à la blogueuse afroféministe. « Je suis née d’une mère blanche et d’un père noir. Peux t-on parler de féminisme métissé ? Tendre vers un afroféminisme musulman ? », s’est également interrogée une jeune fille dans la salle.

Autant de questions qui ont marqué l’envie de se connaître et de créer des liens, des alliances, les unes entre les autres. Une sororité essentielle pour faire avancer les causes, mais qui, comme le rappelle Françoise Vergès, « se construit chaque jour sur le terrain des luttes ».

Elise Saint-Jullian