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Abd el-Kader, un savant humaniste

vendredi 1er octobre 2004, par la rédaction

par Mohamed Boutaleb, président de la Fondation Emir Abd el-Kader à Alger.

Son épopée a fait couler beaucoup d’encre, on parle de milliers d’écrits. Nous sommes encore loin d’avoir une vision juste et adéquate d’une oeuvre et d’une destinée que les passions partisanes se sont plu à obscurcir. En exaltant l’homme, on pourrait oublier que le penseur et l’homme tout court ne sont pas moins dignes d’intérêt ; que le geste traduise la pensée et souligne le caractère, cela est particulièrement vrai d’Abdelkader dont l’âme harmonieuse, bloc sans fissure, était toute entière dans la moindre de ses démarches.

Intellectuel-né, l’Emir a une passion pour l’étude. Pour lui, la religion est compatible avec la science dont elle respecte l’autonomie. Il écrit : " les prophètes ne sont pas venus pour controverser avec les philosophes ni pour annuler les sciences de la médecine, de l’astronomie ou de la géométrie. Il sont venus pour honorer ces sciences, pour que la croyance en l’unité de Dieu n’y soit pas contredite, et qu’on rapporte à sa puissance, à sa volonté, tout ce qui se produit dans le monde. Les sciences ne sont pas contraire à ce que les prophètes ont révélé. La science a pour objet l’éternité ou la création du monde, que la terre soit sphérique ou plane, que le ciel et ce qu’il y a sous lui soit composé de 13 couches ou moins. La chose essentielle est que l’existence du monde vient de Dieu, celui qui affirme que les connaissances scientifiques sont opposées à la religion pèche contre la religion "( Lettre aux Français ou Dhikra al-Aqil).

C’est réparer une injustice que de reconnaître en lui le précurseur général des grands réformateurs dont se réclame aujourd’hui l’opinion éclairée du monde musulman tel que al-Afghani, Abduh, et Idn Badis...

Soucieux d’élever et de modeler le caractère de ses compatriotes, l’Émir établit un système d’éducation publique dans le pays. " Mon devoir comme souverain, dit-il, était de prôner la science et la religion. J’ouvris des écoles où les enfants apprenaient les préceptes du Coran, la lecture, l’écriture et l’arithmétique. On envoyait gratuitement dans les zaouias ceux qui désiraient poursuivre leur formation. " L’instruction était tellement primordiale, à ses yeux, qu’il lui arrivait de grâcier un condamné à mort pour la simple raison qu’il était taleb (lettré). " Être convenablement instruit demande tant de temps dans notre pays, que je n’avais pas le courage de détruire, en un jour, le fruit d’un studieux labeur de plusieurs années. Il ajoute : je donnais les ordres les plus stricts pour que le plus grand soin soit pris de tous les manuscrits afin qu’ils soient recueillis et conservés. " Peu à peu, il réunit une importante quantité de manuscrits.

L’Emir rêvait de faire de Tagdemt, ville qu’il fonda prés de Tiaret, un centre universitaire pour rayonner sur tout le Maghreb, à l’exemple des qarawiyin à Fés et de la Zitouna à Tunis. Son intérêt pour la science est à la base de son humanisme.

Saint-Arnaud écrit, dans une lettre adressée à sa famille : "Abdelkader nous a renvoyé tous nos prisonniers sans condition d’échange ; il leur a dit : “je n’ai pas de quoi vous nourrir ; je ne vais pas vous tuer, je vous renvoie”.".
Il fait des prisonniers à partir de 1833. Il charge sa mère et son épouse de s’occuper des femmes détenues et de veiller personnellement à ce que leur séjour soit le moins rude possible et leur honneur protégé. L’évêque Dupuch lui écrivit d’Alger pour demander la libération d’un sous-intendant militaire. L’Émir lui répond : "j’ai reçu ta lettre, je l’ai comprise, elle ne m’a pas surpris ; pourtant permets-moi de te faire remarquer qu’à double titre de serviteur et d’ami des hommes, tu aurais dû me demander non la liberté d’un seul mais celle tous les chrétiens qui ont été faits prisonniers depuis la reprise des hostilités. Bien plus, tu serais deux fois digne de ta mission en étendant la même faveur à nombre de musulmans qui languissent dans vos prisons."

Dans une lettre adressée au commandement français par l’un des prisonniers de 1842, on note : "Abdelkader a agi avec moi avec une grandeur que je n’aurais pas trouvée dans les pays les plus civilisés d’Europe." L’Émir demande à l’évêque : "Envoyez un prêtre dans mon camp, il ne manquera de rien ; je veillerai à ce qu’il soit honoré et respecté comme il convient à celui qui est revêtu de la noble dignité d’homme de Dieu et de représentant de son évêque. Ce prêtre peut s’occuper de personnes et correspondre avec leurs familles, leur procurer les moyens de recevoir de l’argent, des vêtement, des livres." L’Émir respecte la foi religieuse des prisonniers.

En 1860, l’Europe impose sa loi à la Turquie. L’Angleterre soutient les Druzes, la France protège les Maronites, la Russie les Grecs ... Druzes et Maronites sont dressés les uns contre les autres, ces troubles peuvent justifier l’intervention de l’Europe, les massacres de chrétiens ont lieu avec la complicité du gouverneur turc de Damas. L’Émir se souvient de l’établissement des soeurs de charité où vivent 400 enfants des deux sexes. Il se rend au couvent et sauve 6 prêtres, 11 soeurs et les 400 enfants. Les soldats de l’Émir les escortent et repoussent à coups de crosse les émeutiers déchaînés.
Arrivé chez lui, l’Emir s’adresse à la foule hostile : « Mes frères, votre conduite est impie ! Qu’êtes-vous donc pour vous arroger le droit de tuer des hommes ? À quel degré d’abaissement êtes-vous descendus puisque je vois des musulmans se couvrir du sang des femmes et les enfants. Dieu a dit : celui qui aura tué un homme, a commis un meurtre,et il sera regardé comme le meurtrier du genre humain tout entier » (CORAN). La foule hurle : « les chrétiens ! ». L’Émir réplique : « Les chrétiens, tant qu’un seul de ces vaillants soldats qui m’entourent sera debout, vous ne les aurez pas, car ils sont mes hôtes. »