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Abd el-Kader et la franc-maçonnerie

lundi 6 décembre 2004, par la rédaction

Abd el-Kader était-il franc-maçon ? la question est souvent posée ...

Il semble aujourd’hui établi qu’à une époque de son existence l’Émir a appartenu à une loge du Grand Orient [1].

Mais cela reste contesté par certains.

Abd el-Kader s’est installé à Damas en 1855. Le 10 juin 1860, il écrit à L’Aigle de Paris : « En ce moment, un désordre épouvantable règne parmi les Druzes et les Maronites. Partout le mal a des racines profondes. On se tue et l’on égorge en tous lieux. Dieu veuille que les choses aient une meilleure fin. ». L’émir écrit aussi : « Si quelqu’un d’entre vous voit un mal, qu’il intervienne pour le changer ; s’il ne le peut pas, qu’il le condamne par la parole ; s’il ne le peut non plus, qu’il le désapprouve, au moins en son cœur, c’est le moins qu’il puisse accomplir comme acte de foi. ». Joignant l’acte à la parole, Abd el-Kader et ses combattants se portent au secours des chrétiens maronites de Damas en 1860. Ce geste lui vaut une immense popularité en Occident.

Le point de vue des francs-maçons [2]

Le 20 septembre 1860, les membres de la loge Henri IV à Paris (Grand Orient de France) suggèrent de lui manifester leur reconnaissance pour « ses actes éminemment maçonniques ». Reconnaissant en Abd el-Kader les qualités du Maçon, ils lui adressent le 16 novembre 1860 une missive approuvée par le Grand Maître, dans laquelle ils lui offrent de s’affilier à leur atelier. Le message « au Très Illustre Emir Abd el-Kader, Damas » dit ceci : « La franc-maçonnerie qui a pour principe de morale l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme, et pour base de ses actes l’amour de l’humanité, la pratique de la tolérance et la fraternité universelle, ne pouvait assister sans émotion au grand spectacle que vous donnez au monde. Elle reconnaît, elle revendique comme un de ses enfants (pour la communication d’idées tout au moins) l’homme qui sans ostentation et d’inspiration première, met si bien en pratique sa sublime devise : Un pour tous. ». Les signataires concluent ainsi : « là-bas, bien loin, il y a des cœurs qui battent à l’unisson du vôtre, des hommes qui ont votre nom en vénération, des FF qui vous aiment déjà comme un des leurs et qui seraient fiers si des liens plus étroits leur permettaient de vous compter au nombre des adeptes de notre institution. ».

En février 1861, Abd el-Kader répond en faisant part de sa « joie indicible » et de son désir de rejoindre la Maçonnerie. Il demande quelles seraient les conditions et les obligations qui lui seraient imposées. La loge Henri IV envisage une initiation par correspondance (autorisée par les règlements alors en vigueur) et demande à Abd el-Kader de répondre par écrit au questionnaire qui est habituellement soumis oralement à chaque nouvel adhérent. Trois questions : il s’agit de savoir quels sont ses devoirs envers Dieu, ceux de l’homme envers ses semblables et envers lui-même. On lui demande également un exposé succinct sur l’immortalité de l’âme et l’égalité des races humaines aux yeux de Dieu. Dans sa longue réponse, l’émir synthétise toute l’éthique musulmane, à savoir que l’individu doit agir selon des intérêts à court et à long termes. S’agissant de la tolérance l’Émir écrit qu’ « elle consiste à ne pas s’en prendre à l’Homme d’une religion quelconque pour l’obliger à l’abandonner. Toutes les lois religieuses authentiques sont tolérantes, que ce soit l’islam ou d’autres. L’attitude la plus importante est d’être utile à sa foi. ».

Une crise interne au GO retarde l’initiation d’Abd el-Kader. Par la suite, il ne sera plus question d’initiation sans présence effective. A la demande de la loge Henri IV, la loge Les Pyramides, à l’Orient d’Alexandrie, accepte de procéder à l’initiation de l’Émir au nom de la loge parisienne. Le 18 juin 1864 à 21 heures, la RL de Saint Jean constituée à l’Orient d’Alexandrie commence ses travaux. L’orateur donne lecture des réponses de l’Émir aux questions posées et celui-ci est introduit dans le temple afin d’y exécuter les voyages d’épreuve prescrits par le rituel et prêter le serment d’usage. Il est reconnu membre actif de Henri IV et des Pyramides. Le Vénérable dit ceci : « N’est pas maçon celui qui se dit maçon, mais celui qui fait de son âme un temple assez pur pour que l’esprit divin s’y complaise, celui qui, mettant en action la sublime charité est prêt à donner son pain et à verser son sang pour ses frères. Il y a longtemps que vous êtes maçon. ». Contrairement aux règles habituelles, Abd el-Kader se voit conférer les trois premiers grades en même temps.

A Paris, la Loge Henri IV décide de convoquer une tenue solennelle en l’honneur du nouvel initié. Le 27 juin 1865, Le Monde maçonnique annonce son arrivée prochaine à Paris, estimant que le Grand Temple sera certainement trop étroit pour contenir tous ceux qui voudront témoigner à leur frère leur estime. Il est logé par le ministère de la Guerre et accompagné par le consul de France à Damas ! Auprès de Napoléon III qui le reçoit il défend la cause d’un soufi arrêté dans le Caucase. Abd el-Kader est reçu dans sa loge le 30 août ; les grades décernés à Alexandrie sont confirmés par un diplôme de consécration.

L’Émir quitte la France le 2 septembre, et retourne à Damas. Même s’il est porté comme membre honoraire de la loge La Syrie, à l’Orient de Damas, ses contacts avec la franc-maçonnerie se relâchent. La cause de cette attitude réside peut-être dans la situation politique locale, mais surtout dans l’évolution de la Franc-Maçonnerie française. Celle-ci avait en effet abandonné progressivement la philosophie religieuse pour une philosophie laïque étrangère à l’esprit d’Abd el-Kader, qui avait vu dans l’institution maçonnique une société de pensée pouvant être le trait d’union entre chrétiens et musulmans.

En 1877, un convent du GODF décide de supprimer l’obligation dans les loges de travailler « à la gloire du Grand Architecte de l’Univers » [3]. Dans une lettre au GODF, l’Émir exprime sa désapprobation. [4]

Malentendus

L’intervention d’Abd el-Kader pour sauver les chrétiens de Damas a pu être mal interprêtée par certains : « les francs-maçons ont vu dans le sauvetage des chrétiens par Abd el-Kader une oeuvre maçonnique "drapeau de la tolérance face à l’étendard du prophète", alors que pour lui c’est une action essentiellement musulmane - pratique du horm :
protection envers des dhimmis dans une enceinte sacrée ». [5].

La proposition d’adhésion faite à Abd el-Kader n’était sans doute pas dénuée d’arrière-pensée : les francs-maçons pouvaient espérer qu’Abd el-Kader diffuserait leurs idées et contribuerait à leur implantation parmi les musulmans d’Orient. L’orateur Dubroc de la loge Henri IV avait déclaré le 1er septembre 1864 : « ce que nous avons en vue, dans l’initiation que nous consacrons aujourd’hui après en avoir poursuivi si longtemps l’accomplissement, c’est la Maçonnerie implantée en Orient dans le berceau de l’ignorance et du fanatisme ; c’est le drapeau de la tolérance remis entre des mains vénérées, confié à un bras qui a fait ses preuves, [...] sur les plus hautes mosquées face à l’étendard du Prophète. L’émir franc-maçon, c’est pour nous le coin entré dans le roc de la barbarie ».

De nos jours, l’adhésion de l’Émir à la franc-maçonnerie reste fermement contestée par les Algériens - en particulier par les officiels [6]. Ils insistent sur l’“opposition radicale” entre “la perspective doctrinale de l’Émir issue de la spiritualité islamique” et “la vision profane et laïque de la Maçonnerie”. [7]

Que conclure ?

Mesurons à quel point le contexte a changé depuis l’époque d’Abd el-Kader - la laïcité, la critique de l’idéologie coloniale, la contradiction que nous percevons maintenant entre un idéal universaliste affiché et la pratique coloniale ... Replaçons-nous dans le contexte de l’époque et nous admettrons qu’Abd el-Kader a pu partager l’idéal maçonnique d’alors sans renier sa foi musulmane [8].


[1Les archives des différentes obédiences maçonniques renferment des lettres échangées entre l’émir et diverses loges parisiennes et égyptiennes, essentiellement entre 1860 et 1867. Certaines sont conservées aux archives d’Aix-en-Provence et en particulier les lettres répondant aux questions de la loge Henri IV. Il existe aussi un carton aux archives du Grand Orient qui contient la correspondance des loges L’Orient à Damas et La Palestine à Beyrouth dans laquelle on trouve mention de l’activité "maçonnique" d’Abdel el-Kader. C’est Charles Henry Churchill, dans sa biographie de l’Émir, qui le premier a fait état de cette relation. Certains auteurs ont contesté cette appartenance et même l’initiation de l’êmir mais les textes, désormais à la disposition de tous, en apportent la preuve.[Bruno Etienne, op.cité.]

[2Les sources suivantes ont aidé à rédiger cette page :

http://www.freimaurerei.ch/f/alpina...

http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?...

Abd el-Kader le magnanime de Bruno Etienne et François Pouillon, éd. Découvertes Gallimard , 2003,

• le catalogue de l’exposition Abd el-Kader organisée par le CHAN, à l’Hôtel de Soubise, au printemps 2003.

[3Pour Bruno Etienne, chaque loge a eu la liberté de supprimer ou non cette obligation, et les loges du Proche-Orient n’ont pas suivi le choix de Paris.

[4Bruno Etienne nous écrit : “je ne crois pas qu’il y ait eu de malentendu de la part de l’Emir qui s’était renseigné auprès de nombreux amis et qui espérait ainsi faire passer par cette voie un peu de spiritualité. Je suis retourné récemment à Damas où j’ai trouvé encore de nouvelles preuves de cette appartenance ; en effet il a continué à fréquenter plusieurs loges tant à Damas, qu’à Alep et Beyrouth.”

[5Encyclopédie de la Franc-maçonnerie, article Abd el-Kader.

[7Mohamed Boutaleb, président de la Fondation Abd el-Kader, lors de son passage à Toulon en décembre 2004.

[8Pour Philippe Zoummeroff, le fait n’était d’ailleurs pas exceptionnel - cf Abd el-Kader, Smaïl Aouili, Ramdane Redjala, Philippe Zoummeroff, Fayard éd.