Histoire coloniale et postcoloniale

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 8 mai 1945 : le devoir d’histoire

lundi 11 mai 2015, par la rédaction

Des historiens français ont participé du 6 au 10 mai 2015 aux universités de Constantine, Guelma, Setif et Béjaïa à un colloque international sur les massacres coloniaux à l’occasion du 70e anniversaire des massacres de mai 1945 dans le nord-Constantinois.

Parmi eux, Benjamin Stora, président du Conseil d’orientation du Palais de la Porte Dorée, et Gilles Manceron, auteur notamment avec l’historien algérien Hassan Remaoun du livre D’une rive à l’autre, la guerre d’Algérie de la mémoire à l’histoire (Syros, 1993).

Benjamin Stora à Constantine : « Il ne faut pas lâcher le fil de la vérité historiographique… »

par Lydia Rahmani, El Watan le 9 mai 2015


J’ai toujours été frappé par la méconnaissance du nationalisme algérien en France, ce qui ne facilite nullement une prise de conscience concernant les massacres commis », a relevé, hier à Constantine, Benjamin Stora, historien, professeur des universités et président du conseil d’orientation de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration.

Depuis la salle de conférences de l’université des sciences islamiques Emir Abdelkader, où il a participé à la troisième et dernière journée du colloque international sur les massacres coloniaux, l’éminent historien, natif de Constantine, a axé son intervention sur les mécanismes de fabrication de l’oubli des massacres commis, entre mai et juin 1945, dans l’Est algérien par les autorités françaises.

D’emblée, il a précisé que les « gaullistes et les communistes, les deux principales formations politiques qui exerçaient un pouvoir politique en France, imputaient certaines exactions au PPA, évacuant l’origine et la cause de la guerre, mettant davantage l’accent sur les violences des colonisés lesquels ne faisaient en fait que se défendre et défendre leur pays ». Pour le conférencier, il y avait une constance en France à l’époque : « La méconnaissance profonde du nationalisme algérien », affirmant, à cet effet, que les travaux de recherche et d’exploration au sujet des événements du 8 Mai 1945 en Algérie sont vite frappés de suspicion et les accusations deviennent légion.

« Le travail est difficile en France, il l’est même davantage ces dernières années. On soupçonne vite le chercheur et l’historien de vouloir chercher la repentance ou carrément faire dans la propagande », a-t-il soutenu. L’historien a relevé, toutefois, le rôle émérite de la jeune génération, à savoir les enfants et les petits-enfants des Algériens issus de l’immigration pour arracher une reconnaissance par la France des massacres du 8 Mai 1945. « C’est par la reconnaissance du 17 Octobre 1961 qu’interviendra celle du 8 Mai », a précisé Benjamin Stora.

Il a estimé, enfin, que même s’il est beaucoup plus difficile aujourd’hui en France de rétablir la vérité sur les massacres commis par l’armée française, « il ne faut surtout pas lâcher le fil de la vérité histographique entre historiens algériens et français ». Gilles Manceron, historien et vice-président de la Ligue française des droits de l’homme, a abondé dans le même sens dans son intervention, à travers laquelle il a appelé à « faire un travail de vérité et d’histoire » au sujet des crimes et des exactions perpétrés par les troupes de l’armée française contre les civils algériens.

Pour lui, il s’agit de rétablir la vérité, toute la vérité, déplorant qu’il ait fallu attendre 2005 pour qu’un début de reconnaissance des massacres du 8 Mai intervienne du côté des autorités françaises, bien que celle-ci « laisse à désirer ». « De sérieux obstacles persistent en France quant à une réelle reconnaissance des massacres du 8 Mai 1945 dans le Constantinois et de ses suites », a-t-il relevé. Il est regrettable que ces interventions d’envergure se soient déroulées devant une assistance peu nombreuse.

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Gilles Manceron : « Le travail sur la colonisation n’a pas été fait en France »

par Nadjia Bouzeghrane, El Watan le 7 mai 2015


Gilles Manceron est historien spécialiste du colonialisme français. Il a également été l’un des responsables nationaux de la Ligue des droits de l’Homme et a dirigé sa revue Hommes et Libertés.

  • Faut-il considérer le récent déplacement du secrétaire d’Etat chargé des anciens combattants et de la mémoire, J.-M. Todeschini, à Sétif – qui a laissé les Algériens insatisfaits – comme un pas à mettre sur le compte de la reconnaissance attendue des massacres du 8 Mai 1945 à Sétif et dans l’est algérien par l’Etat français ?

C’est un geste de plus, certes, qui va dans ce sens, mais c’est un tout petit pas, très insuffisant. Il a laissé insatisfaits, non seulement les Algériens, mais aussi les citoyens français qui pensent que leur pays est malade de l’absence d’un examen critique de son passé colonial. Comme le montre, dans une partie de l’opinion, le phénomène du Front national, la nostalgie de l’Algérie française et de l’OAS.

Le travail de vérité historique sur la colonisation et les massacres coloniaux n’a pas été fait en France, et nous en payons les conséquences. Cela ne concerne pas seulement les relations franco-algériennes, mais aussi la société française elle-même, où on constate la persistance d’un racisme anti-arabe et d’une islamophobie.

Un travail important reste à faire pour qu’elle « sorte du colonialisme ».

Des voix s’élèvent en France pour cette reconnaissance à l’instar du Conseil de Paris ou du Collectif national constitué d’associations, d’organisations des droits de l’homme, de syndicats et de partis politiques qui appelle à des rassemblements citoyens le 8 mai à 15h. Ces voix pourront-elles se faire entendre par qui de droit ? Des rassemblements auront lieu le 8 mai dans de nombreuses villes de France, non seulement à Paris, devant l’Hôtel de Ville où le Conseil de Paris a voté un texte qui demande une reconnaissance claire. Ces voix doivent se faire entendre. Un collectif large formé d’associations, de syndicats et de partis politiques s’est constitué pour les organiser. Il veut être vigilant sur la rigueur historique.

Par exemple, qu’on cesse d’attribuer aux massacres de Mai 1945 la photographie des victimes dans le stade de Skikda de cet autre crime contre l’humanité qu’a été la répression, trop ignorée en France, après le 20 Août 1955. Etre vigilant aussi contre toutes les instrumentalisations de l’histoire, d’où qu’elles viennent.

Pourquoi la reconnaissance des crimes coloniaux commis en son nom par l’Etat français tarde-t-elle à se produire ? En 2008, Bernard Bajolet, alors ambassadeur de France en Algérie, affirmait que « le temps de la dénégation est fini ». C’est à croire que ce n’est pas encore vraiment le cas ? Si pendant plus de 50 ans, le travail de vérité et de reconnaissance n’a pas été fait en France, cela tient à de nombreuses raisons.

L’ensemble des forces politiques françaises ont eu des responsabilités, à des titres divers, dans les politiques coloniales qui ont conduit à ces crimes. Depuis, qu’elles aient été au pouvoir ou dans l’opposition, elles ont continué à faire plus ou moins obstacle au travail de vérité – même si c’est moins le cas, on le constate encore aujourd’hui, des forces d’extrême gauche. Les grands partis politiques veulent flatter, ou ne pas heurter, la partie de l’opinion nostalgique de la colonisation, au lieu d’assumer leurs responsabilités en informant celle-ci. C’est de cela dont nous avons besoin. Pas seulement de petits gestes ou de petites phrases prononcées en Algérie, qui sont un peu des « produits d’exportations au rabais ».

  • Pour que cette reconnaissance soit significative quel(s) geste(s) et quel(s) acte(s) l’Etat français doit-il accomplir ?

Ce qui compte, c’est le discours que les hommes politiques tiennent aux Français sur ces sujets. Mais c’est surtout l’information des Français sur les crimes de la colonisation. La diffusion par les chaînes de télévision publiques des documentaires qui existent et la production par elles de produits de qualité sur ces sujets, comme c’est le cas sur la Seconde Guerre mondiale. Des films de cinéma doivent être encouragés ou soutenus. Dans ce domaine, l’Education nationale doit aussi jouer son rôle. Ces dernières années, des moyens publics ont encouragé les travaux historiques sur l’esclavage et favorisé leur diffusion. Au sujet de la colonisation de l’Algérie et des crimes qui l’ont ponctuée, c’est de cela dont la France a besoin pour dépasser ce « mauvais pli » colonial dont elle n’arrive pas à se défaire aujourd’hui.